Underground T4 : Verity
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CHAPITRE 6
CONNOR
Stationné à une cinquantaine de mètres de la maison, les mains posées sur le volant, j’observe la devanture en pierre ainsi que le minuscule portail rouillé. Je ne sais toujours pas pourquoi je fais ça. Prendre ma caisse, rouler jusqu’à l’autre côté de cette putain de ville, me garer et… et attendre. Attendre d’apercevoir quelqu’un sortir de cette satanée baraque.
Le plus souvent, il s’agit de ma mère. Elle ignore tout de ma présence. Tant mieux. Je ne saurais pas quoi lui dire si nos yeux se croisaient. La dernière fois que l’on s’est vus, c’est parti en freestyle total. Merci Gabe pour ça ! Je suis venu pour faire chier Coleen et son mec, c’est vrai, mais pas pour me prendre un retour de bâton pareil. Après, à force de chercher la merde, on termine systématiquement par la trouver. Faut en être conscient. En revanche, je n’oublierai jamais le regard qu’elle m’a lancé. De la déception à l’état pur. Je croyais qu’une mère devait toujours, quoi qu’il advienne, aimer son enfant. Malheureusement, je n’ai pas l'impression que la mienne fait partie de ces femmes-là… Je sais que mes parents sont consternés par mon attitude. Je suis loin d’être con. Maintenant, à aucun moment ils ont essayé de creuser, de comprendre pourquoi j’étais ainsi. Ils en sont en partie responsables. Difficile de naître après un aîné comme Gaylord, et de devoir épauler la petite princesse de la famille tout en servant d’exemple secondaire à notre benjamin.
Je m’enfonce un peu plus dans mon siège. Je viens souvent ici. Juste une poignée de minutes. C’est suffisant pour me rappeler chaque jour que le connard du haut a fait que cette vie, celle qu’a vécue Connor Lincoln, n’existe plus. À présent, il n’y a que le Constrictor.
L’Underground, pour moi, c’est terminé. Depuis que ce fumier d’Oméga m’a battu lors de la finale à Vegas en 2017. Ma défaite m’est retombée sur le coin de la gueule malgré tout ce que j’avais orchestré pour gagner. À commencer par sacrifier ma propre sœur… Coleen. Mais d’où je viens, là où on a grandi, elle et moi, avec nos autres frères, il n’y a aucun espace pour les faibles. La deuxième place n’a aucune valeur. L’expression « l’important, c’est de participer », c’est de la merde en boîte. Inventée par ces sous-merdes qui ne savent pas triompher.
Chez moi, chez les Lincoln, seule la victoire compte. On a été élevés comme ça. Éduqués pour la gagne, pour la première place. Rien d’autre. Et cette victoire, je ne l’ai pas eue. Même au prix des plus grands sacrifices, ceux qu’un homme ne devrait jamais avoir à faire… vendre sa sœur, trahir ses frères, mentir à ses parents, blesser la femme qu'il aime, tricher, tromper, abuser, dissimuler… Je crois que dans ma carrière de fighter, j’ai tout fait pour arriver au sommet. Pourtant, Parker Adams, mon ami de longue date, mon ami depuis nos seize ans, ce fils de pute qui baise ma sœur, a gagné. Il a gagné. Et j’ai été évincé de la ligue Underground. Ces enculés de Sharks, ce fils de chien de Rudy – mon manager, mon coach, mon mentor depuis que j’ai dix-huit ans, depuis que Gaylord est mort – ne m’a même pas soutenu. Je connaissais très bien ses méthodes peu scrupuleuses ainsi que son amour pour le fric, cependant pas au point de me renvoyer moi. Moi, le Constrictor. Je leur ai rapporté plus de vingt-cinq millions de dollars à leur putain de ligue en huit ans de combat et pour un échec… UNE PUTAIN DE DÉFAITE À CAUSE DE CE BÂTARD D’ADAMS, ILS ME VIRENT ?! MOI ?! MOI ?!
Je me frappe la tête de mon poing fermé avant de cogner de toutes mes forces contre le volant ! Qu’ils aillent tous brûler en enfer car un jour, un jour, ces chiens boufferont dans ma main. Ils viendront gentiment remuer de la queue, quémandant leur petit nonos à la manière d’une pute qui négocie son billet de vingt après une pipe bien profonde sur le bas-côté de la route. La règle d’or, pour ne pas se faire baiser, c’est baiser l’autre… On verra lorsque l’Octogone, le circuit de combats clandestins que je suis en train d'orchestrer depuis plus d’un an, aura développé tout son potentiel. On verra ce qu’il se passera quand on chialera à ma porte pour que je libère ces fighters – mes fighters. Ces mecs-là seront mes petites putes, et rien ni personne, à part moi, ne décidera de leur avenir.
Énervé, je sors mon paquet de clopes de l’intérieur de ma veste en jean, et m’en allume une avec un briquet. Ma main tremble encore un peu en raison du dernier rail de coke que j’ai reniflé, il y a tout juste deux heures.
Le regard toujours fixé sur la maison de mes parents, je fais des ronds de fumée par la bouche. Allez, encore quelques minutes, puis je me casse. Je guette juste dix-huit heures trente. Parce qu’aujourd’hui, on est mardi. Ma daronne s’occupe de mon fils. Ça veut dire que sa maman chérie viendra le chercher, que je pourrai la voir. Que je pourrai voir Debbie. Rien qu’une minute. Le temps qu’elle descende de sa bagnole, qu’elle aura garée devant le portail, qu’elle fasse sept mètres jusqu’au perron, qu’elle attende exactement quarante-cinq secondes avant que Cassey n’ouvre la porte d’entrée pour lui sauter dessus.
Autant j’en ai rien à foutre de ce gosse, après tout, les femmes de cette putain de famille en ont fait une vraie lopette, à chialer toutes les deux minutes en réclamant sa mère, ce qui s’est passé lorsque j’étais venu le chercher, il y a deux ans, pour enrager Coleen – et donc, par extension, pour faire dégoupiller Adams –, autant Debbie… c’est différent. Je ne viens que pour elle, que pour apercevoir ses longs cheveux châtains, ses grands yeux de biche et son joli petit cul, moulé dans des jupes plissées ou des petites robes en feutrine. Sans parler de ses seins. J’ai encore le souvenir de leur goût dans la bouche… Putain, qu’est-ce qu’elle était bonne, cette gonzesse !
Je tire une nouvelle fois sur ma clope, essayant d’éradiquer de ma tête, le parfum de Debbie et la douceur de sa peau lorsque sa voiture arrive enfin dans la rue.
Avec impatience, je passe ma langue fourchue – à l’image de celle du serpent, mon emblème – sur mes dents du haut, toutes refaites. Toutes en or, à présent. La fraîcheur du métal m’apaise une minuscule seconde, juste le temps que Debbie ouvre sa portière pour descendre. Je m’attends à voir ses longues jambes dépasser d’une de ses jupettes de salope lorsqu’à la place, c’est un mec qui remonte l’allée de chez mes parents. Et pas n’importe lequel. Birmingham, ce fils de pute ! Putain… et dire que c’est lui, maintenant, qui baise Debbie. Qui baise l’ex de Gaylord, qui baise la mère de mon fils. Quel enculé.
Je ne termine même pas ma clope. Je la jette par la fenêtre, puis m’en allume une nouvelle dans la foulée. Ma main tremble toujours autant, tressaillant de colère, de rage.
La porte de la maison s’ouvre et ce n’est pas ma mère qui en sort… non… c’est une autre rouquine. Plus jeune. Avec une gamine dans les bras qui est le portrait craché de son petit papa. Putain, s’il y en avait bien une que je n’avais pas envie de revoir traîner par ici, c’est bien ma frangine. Dire qu’elle et son clébard de mec reviennent à Chicago pour la présaison. Quand c’est passé dans le journal sportif et que ce troufion de Vince me l’a répété… bordel… je lui aurais arraché la tête des épaules. Heureusement pour lui, un petit problème dans l’Octogone avait retenu toute mon attention. D’ailleurs, je ne sais pas comment ils survivaient, les mecs, avant mon arrivée et mon « coup d’État » dans le street-fighting, mais ça devait être une vraie passoire !
Je ronge mon frein, peu certain que leur rouler dessus soit l’idée du siècle. Maintenant que j’ai un business à faire tourner, je me suis promis d’être moins impulsif. D’essayer, du moins.
Cassey débarque seulement quelques secondes après. Le sourire aux lèvres, comme si c’était le plus beau jour de sa vie que ce chien vienne le chercher chez Mamy et Papy, il fait un check à Birmingham avant d’emboîter le pas à Coleen, qui tient toujours sa chiarde dans les bras. Je ne sais même plus comment ma nièce s’appelle… Sonia ? Sans doute une merde pareille.
Lorsqu’ils remontent tous les quatre dans la voiture, comme une parfaite petite famille, mon pied est sur l’accélérateur. Mes deux mains serrent tellement le volant que mes phalanges en sont translucides. Je me craque le cou. Une fois, deux fois, puis j’expire violemment par la bouche. Qu’ils aillent TOUS SE FAIRE FOUTRE ! BORDEL !
Une seconde avant d’écraser cette putain de pédale, mon téléphone se met à sonner ce qui me stoppe dans mon élan. Putain… Putain, putain, PUTAIN !
Leur voiture démarre, puis se faufile dans la rue avant de tourner à droite, au feu, disparaissant au moment où je décroche mon portable.
— QUOI ?! aboyé-je. Bordel, Vince, si c’est pas une urgence, je te jure que je rentre pour te botter le cul ! TU M’AS DÉRANGÉ, BORDEL. Qu’est-ce que tu me veux ? Qu’est-ce qui se passe ?!
— D’solé, Boss, m’c’est au sujet de Raiki, j’entends d’une voix débile et traînante à l’autre bout du combiné.
— Quoi Raiki ? Qu’est-ce qu’il a ? Il a besoin que je l’aide à lacer ses pompes ?!
Raiki est un petit nouveau dans l’Octogone. Du style pleurnichard. Pourtant, il est hargneux. Teigneux, aussi. Mais avec une fâcheuse manie de prendre les gens pour des cons.
— Il n’veut plus combattre.
J’éclate de rire. Il se fout de moi ?
Je m’allume une nouvelle clope, puis démarre la bagnole, l’engageant sur la route en grillant la priorité à un vieux break pourri. Balek !
— Je suis là dans vingt minutes. Garde-le moi bien au chaud.
***
Mes écouteurs dans les oreilles, je m’abreuve des paroles entêtantes d’Eminem sur l’un de ses premiers tubes. Les yeux fermés, bien enfoncé dans mon fauteuil, je me laisse emporter par la musique, ma tête dodelinant au rythme des décibels qui explosent mes tympans. Mes doigts, eux, tapent avec frénésie sur la surface en bois de mon bureau. En fond, malgré la mélodie, j’entends les BOUM et BAM si significatifs d’une droite ou d’une gauche.
J’attends que la chanson se termine, puis je retire mes écouteurs avant d’ouvrir les yeux.
Mon regard brun fixe immédiatement cette pièce qui me fait office de QG lorsque je suis dans l’Octogone. Pour abriter ce business florissant et pouvoir, dans les prochaines années, fournir des fighters à l’Underground, voire même la concurrencer, j’ai acheté il y a quelques mois un vieil entrepôt désaffecté sur les docks de Chicago pour une bouchée de pain.
Évidemment, tout dans cet endroit rappelle ma couleur, à commencer par le rouge sang des fauteuils en cuir qui tranche avec le béton armé des murs, du sol ou du plafond. Tel le trou où vit un serpent, mon bureau est plutôt sombre. Les seules lumières proviennent des deux fenêtres qui donnent un accès direct au ring de l’Octogone en contrebas, là où, tous les soirs, des centaines de personnes viennent assister à des combats clandestins. L’univers n’est pas le même que l’Underground, c’est sûr. Ici, il n’y a que ceux qui ne parviendront à rien dans l’Under, qui osent monter dans la cage. C’est là tout l’intérêt de la chose. Ces mecs-là sont prêts à tout pour de la thune. Pour de la thune facile. Et moi ? Moi, je suis prêt à tout pour leur donner cette possibilité. Ne suis-je pas le mec le plus sympa ?!
— Bien, bien, bien, commencé-je en baissant mon regard sur Raiki, allongé par terre, la gueule ensanglantée.
Avec ses cheveux hirsutes sur la tête, on dirait un porc-épic.
Un filet sanguinolent s’écoule lentement de sa bouche et de son nez, maculant le tapis ainsi que le béton. Cette nouvelle tâche vermillée rejoint la collection qui habille mon sol. Ça permet à ces petits merdeux de comprendre que lorsqu’ils sont convoqués dans le bureau du Big Boss, c’est pour prendre une dérouillée. Je ne suis pas un Shark. Avec moi, il n’y a pas de coup de semonce.
— Vince, relève-moi cet imbécile ! ordonné-je.
Mon homme de main m’adresse un sourire mauvais, puis attrape Pumba par la nuque avant de le jeter contre une chaise en bois. Le pauvre Raiki a l’œil droit tellement tuméfié qu’il ressemble à une grosse patate bleue. Du sang continue de couler de son nez – cassé – tandis qu’il tient son bras contre lui, probablement pété lui aussi.
— Là, t’auras une bonne raison de ne pas combattre, dis-je, d’un ton amusé, en posant mes pieds sur mon bureau, les bras croisés sur mon torse, où mon tee-shirt noir s’étire sur ma poitrine. Tu ne crois pas ?
Il ne me répond pas.
— Vince, soufflé-je en lui désignant Raiki d’un mouvement de la tête.
Mon acolyte comprend le sous-entendu. Il lui administre une petite claque derrière le crâne pour le faire réagir. Cet idiot sursaute. Le rouge qui inonde son visage jure avec sa peau blanche, légèrement grisâtre.
— T’as quel âge ?
— Vingt-deux ans… M’sieur l’Constrictor…
Sa diction est hachée. Il tremble de la tête aux pieds. Il a tellement la trouille qu’il transpire comme un porc destiné à l’abattage. C’est parfait. Je n’aurai donc pas besoin de répéter.
— Vingt-deux ans… À ton âge, j’avais déjà des centaines de combats à mon actif et toi, au bout de seulement sept, tu viens chialer parce que c’est trop dur ? Tu te foutrais pas un peu de ma gueule, par hasard ? questionné-je en m’allumant une clope, l’air de rien.
Je tire dessus, puis souffle ma fumée par le nez, les yeux rivés sur le plafond. Je regarde les dalles bétonnées, l’espace de quelques secondes, avant de concentrer de nouveau mon attention sur Raiki, à genoux par terre, entouré de Vince et de Rico, mes partners depuis des années.
— C’est toi qui es venu me voir, il y a six mois, après un échec cuisant dans l’Underground. Tu voulais de l’argent. Tu te souviens ? De l’argent rapide et facile. C’est sûr qu’en UFC, il faut bosser énormément pour goûter au gâteau. Sinon, t’as le droit qu’aux miettes. Alors que moi, ici, je suis déjà prêt à vous laisser bouffer une part. Plutôt sympa, non ?! demandé-je en me redressant. Hein, les mecs, c’est classe, ça ? lancé-je à mes acolytes.
Flanqués de leur tee-shirt rouge, leurs gros bras croisés sur leur torse, ils acquiescent, flattant ma bonté démesurée.
— Tu vois, Raiki, c’est ce que je te dis, je n’invente rien. Y a peu d’endroit où quand tu te pointes pour vouloir de l’argent, on te file une avance de 30 %... T’es pas d’accord ? T’ES PAS D’ACCORD ?
— Si, si… M’sieur, répond-il, apeuré.
Il vacille de droite à gauche, incapable de tenir sur ses deux genoux.
— Ce que je propose est plutôt correct. Je vous avance 30 % de la somme dont vous avez besoin. En échange, vous combattez dans la cage, et on encaisse chacun 50 % des paris réalisés sur votre performance. Et cela, jusqu’à ce que votre dette soit remboursée. C’est quand même mieux qu’un prêteur sur gage, non ? Parce que moi, je vous laisse la possibilité, en plus de vous filer de la thune, d’en gagner. Là… là, je te donne 4 500 $ sur les 15 000 dont t’avais besoin, je récupère à peine 2 000 $ sur tes affrontements, et tu veux déjà nous quitter ?!
À la manière d’un serpent qui siffle, ma voix devient plus aiguë, plus stridente. Mon regard ancré dans celui de Raiki, qui renifle péniblement comme un chiard de trois ans, je me redresse sur mon fauteuil. J’écrase ma clope dans mon cendrier, puis me lève pour contourner mon bureau et m’accroupir face à ce merdeux qui a imaginé pouvoir me baiser.
— J’ai déjà eu l’occasion de croiser ta nana, il me semble. Une petite brune à la peau métisse, c’est ça ? Elle bosse dans la station essence, après le stade, je crois. La pauvre… elle termine tous les soirs à vingt-trois heures et elle doit marcher pendant plus de quinze minutes jusqu’à l’arrêt de bus avant de rentrer chez elle. Et dire que t’es même pas présent pour l’accompagner. Tss-tss-tss… quel mec horrible t’es.
— Je… c’est que…
— Non, non, non, chuchoté-je, d’une voix souple, en me rapprochant tellement de son visage que mon nez touche presque le sien. C’est moi qui parle. Alors, ferme-la.
Il renifle une nouvelle fois. Putain, il va chialer.
— Donc, ta meuf… on va dire que c’est ton sauf-conduit. Je ne vais pas priver une gonzesse de son petit ami, quand même. Après tout, je suis un homme qui a des valeurs. Je vais la surveiller. Histoire qu'il ne lui arrive rien à ta poupée. Par contre, si à toi, il t’arrivait quelque chose, je m’arrangerais pour qu’elle devienne la poupée d’un autre mec. Ou de plusieurs. Peut-être la mienne, qui sait ? J’ai un faible pour les brunes. En général, j’adore leur baiser la bouche. Je sais pas… y a un truc exaltant dans leur regard. Surtout quand elles avalent à grandes goulées mon sperme comme les petites salopes qu’elles sont. Ça m’excite à mort !
Le teint verdâtre de cet imbécile et ses yeux – enfin son œil – écarquillés m’indiquent qu’il a parfaitement capté mes paroles.
— On est d’accord, Pumba ? questionné-je en passant une main dans mes cheveux noirs, presque rasés. Là, tu vas rentrer chez toi. Je t’accorde un mois pour te reposer, te requinquer, et tout le bordel. Quand tu reviens me voir, c’est pour gagner ou pour lécher le sol, je m’en branle. Je veux juste que tu sois dans cette putain de cage, c’est clair ? Sinon, c’est ta dulcinée qui sera dans la mienne. Compris ?
— Oui… Oui…
— Oui, qui ?! sifflé-je, les sourcils froncés.
— Oui, m’sieur le Constrictor. J’ai… compris. Je ne vous… décevrai plus. Promis.
— Bien, souris-je en lui caressant doucement les cheveux. T’es un bon petit.
Je lui claque la joue, puis je me relève, tournant le dos à tous ces demeurés, mettant fin à cette entrevue.
J’entends Raiki chialer, Vince le traîner en dehors de mon bureau. Lorsque la porte se ferme, je prends une grande inspiration. Enfin tranquille. Sans personne pour me casser les couilles. Putain, c’est quand même pas compliqué ce que je demande, hein ?
— Journée de merde, marmonné-je en me rasseyant dans mon fauteuil.
Je sors une petite pochette plastique, puis chope mon couteau pour en sortir un petit peu de poudre. Je sniffe ma dose de coke, tape violemment du plat de la main sur mon bureau et me laisse tomber à la renverse, contre le dossier de ma chaise.
— Bordel !
Je me frappe plusieurs fois le front de mon poing avant de me malaxer énergétiquement les gencives. Putain, sa mère, qu’elle est bonne !
Je secoue la tête, me masse les tempes, le regard louchant dangereusement sur les documents éparpillés sur mon bureau. Machinalement, j’attrape mon téléphone portable et consulte la liste des fighters de l’Under, mise à jour pour les combats de ce mois de juin. Je sais, je ne devrais pas faire ça. Parcourir leur putain de site Internet, mais c’est plus fort que moi. L’Underground a fait partie de moi pendant presque dix ans. Le divorce est trop frais, trop récent, pour que je m’accorde pleinement une vie de célibataire. Raison pour laquelle j’ai emprunté quelques techniques de l’Under pour menacer mes combattants. Enfin, quelques méthodes d’il y a dix ans.
À l’époque, ils ne se la jouaient pas fairplay, gentleman, super sport, esprit co, et tout le bordel. Non. Je parle d’une période où on luttait sur des tatamis délimités par des barrières en métal, où les bookmakers avaient des casquettes à l’envers sur leurs têtes de petits enculés, et où les Sharks n’existaient pas. À présent, la violence et la pression sont chapeautées de manière différente. Avec plus de tact, plus de négociations. Toutefois, les résultats sont là, la popularité et les sponsors aussi, donc la ligue peut se permettre d’être plus coulante. Ce qui n’est pas mon cas.
Tout comme on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre, on ne gère pas des combats clandestins avec des paillettes et des tapettes sur les mains. Et ça… il va falloir que tout le monde, ici, l’imprègne.
***
En arrivant chez moi, dans le quartier de South Shore, je n’ai qu’une envie, c’est de prendre une douche, de fumer un joint et d’aller me coucher. Il est presque vingt-deux heures et j’ai le crâne comme un compteur de gaz.
J’ai à peine le temps de passer le pas de la baraque et de me vautrer sur le canapé que le joli petit cul de Mavis atterrit sur mes genoux. Je la laisse se frotter à ma queue tandis que je m’allume une clope, la tête rejetée en arrière.
Si cette pute de Lydia s’est barrée après ma défaite dans l’Under, ça n’a pas été le cas de Mavis. Cette conne m’aime vraiment. Au lieu de deux couleuvres, je dois m’en contenter d’une. C’est peut-être préférable. Vaut mieux être seul que mal accompagné, et avec Mavis, je reste maître de la situation. Elle est trop jeune, trop dépendante, trop immature, trop… tout pour réagir à quoi que ce soit. Du haut de ses vingt-et-un ans, ce n’est qu’une gamine. Mais une gamine qui sait très bien baiser et sucer. En plus, elle est brune… avec une belle peau de pêche. Son seul défaut physique ? Ses yeux bleus. J’aime ceux qui ont une couleur noisette. Comme Debbie. Tout comme j’ai une prédilection pour les culs plus ronds ou les seins plus volumineux. Comme Debbie, encore une fois.
Bordel, si je pouvais m’enlever cette gonzesse du crâne, je le ferais dans la seconde. Ça m’a déjà assez causé d’emmerdes. Dire qu’elle a préféré Gaylord à moi. Elle a choisi un mec qui lui mentait et qui la trompait toute la sainte journée plutôt que moi ? Moi qui l’aimais, qui l’aime vraiment. Putain… Faut pas s’étonner après qu’il se soit passé ce qu’il s’est passé. Quand je pense que cette garce m’a accusé de l’avoir violée. J’hallucine. Qu’est-ce qu’elle a cru ? Qu’elle pouvait se pointer avec sa petite robe, à déblatérer son venin sur mon frère tout en buvant sa vodka de merde, me faire les yeux doux, m’embrasser, se jeter sur moi, puis… quoi ?!... Me dire « non » ? Me dire « arrête, je ne veux plus » ? Quelle petite sainte ! Quand tu commences, tu termines. Point barre.
C’est comme pour Vikki, ça… Cette garce me supplie de la baiser et ensuite quoi ? Elle tombe enceinte, elle me demande d’assumer, je réponds « non » et qu’est-ce qu’il se passe après ? Je suis encore accusé de viol. Elle finit par se buter, et c’est moi le monstre ?! Heureusement que j’ai une preuve irréfutable de ce qu’il s’est vraiment déroulé cette nuit-là. Sans cette putain de vidéo, que je garde dans mon coffre-fort, j’aurais pas eu l’esprit aussi tranquille lorsqu’elle a commencé à me parler avocat et tribunal.
— Je t’attendais plus tôt, me murmure Mavis d’une voix traînante.
Habillée d’un petit haut rouge et d’une mini-jupe en jean, elle se frotte un peu plus contre moi, ses seins s’écrasant contre mon torse. Sa bouche pulpeuse effleure la mienne néanmoins j’esquive son baiser.
— Je suis crevé, je vais me coucher ! lâché-je en la poussant de mes genoux.
Elle tombe le cul sur les coussins tout en me lançant un regard étonné, presque triste. Je ne m’en formalise pas, même si ça me casse les couilles. Dans le fond, Mavis mérite un mec bien, et je ne suis clairement pas ce mec !
Je passe par le salon, là où le courrier est posé sur la table ronde. Parmi une demi-douzaine d’enveloppes blanches – sans doute les impôts, je n’ai toujours pas terminé de payer les amendes du contrôle fiscal que ce fils de pute d’Adams m’a collé il y a deux ans – une pochette kraft avec mon nom, juste mon nom – Connor LINCOLN – retient toute mon attention.
— C’est quoi ça ? demandé-je à Mavis en me retournant vers elle, le pli marron dans la main.
— Je ne sais pas, me répond-elle, à genoux sur le canapé, les bras croisés sur l’appuie-tête.
Elle hausse les épaules, ses deux couettes brunes lui donnant un air de lycéenne chaudasse, prête à se faire baiser. Si elle croyait que je lui claquerais le cul toute la nuit, elle s’est bien gourée ! J’ai autre chose à penser que ses petits fantasmes !
— Melchior a ramené tout ça de l’entrepôt pour toi. C’était dans ton bureau.
— Je verrai ça plus tard, marmonné-je en lançant la pochette sur la table.
Ça doit encore être une lettre d’un admirateur secret complètement timbré qui me supplie de revenir dans l’Underground. Ou un autre, plus taré, qui me menace de mort si j’ose réapparaître sur le ring de la ligue UFC.
Ils me font tous chier ! TOUS !
Je monte l’escalier et pars m’allonger dans le lit. Trop la flemme de prendre une douche, finalement. Je m’allume une nouvelle clope avec le mégot de la dernière et regarde le plafond lorsque j’entends la porte de la chambre s’ouvrir, laissant entrer le parfum rond et sucré de Mavis.
Je continue à fixer la voûte, là où les lumières jaunes éclairent mon visage d’une faible lueur.
Son pas, léger, presque sautillant, arrive jusqu’à moi. La seconde d’après, son cul est posé sur mon ventre, ses genoux enserrant ma taille.
— Quand est-ce que tu vas te décider à me parler, chéri ? me demande-t-elle en me volant ma cigarette pour la porter à ses lèvres.
Elle tire lentement dessus avant de souffler la fumée par le nez. Ses pupilles sont dilatées et ses joues sont bien trop roses pour que cela ne soit innocent.
— T’as encore tapé dans ma coke ? grogné-je en posant tout de même mes mains sur ses cuisses, dénudées.
— Je te suis depuis que j’ai dix-sept ans, poursuit-elle sans prendre la peine de me répondre. Pourquoi tu ne me dis jamais rien ?
— Tu me fais chier, Mavis, sérieux ! m’énervé-je. Tu veux que je te dise quoi, hein ?! Que j’ai tout misé pour au final tout perdre ?!
— Non…
Son regard se soustrait enfin au mien et, pour la seconde fois de la soirée, je la vire de mon ventre avant de me lever.
— Occupe-toi comme tu veux ce soir, mais lâche-moi ! Je vais prendre une douche.
Je pars m’enfermer dans la salle de bains. Dans cette putain de pièce où mon poing serré s’abat avec violence sur le meuble du lavabo. Je déteste quand elle fait ça, quand elle me casse les couilles en jouant à la petite femme parfaite alors qu’elle est loin de l’être. J’ai déjà mal au crâne, pas besoin qu’elle en ajoute une strate. Ce que je veux, là, c’est aller dormir, et oublier, le temps d’une poignée d’heures, que toutes les choses que j’ai dû faire pour ce titre de champion de l’Under n’ont servi à rien.
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