Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 14 sur 62

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Underground T4 : Verity

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CHAPITRE 11

 

CONNOR

 

Le souffle court, les tempes mouillées et le dos en sueur, je continue de frapper sans relâche contre ma poire. Mon rythme est régulier. Je pratique cet exercice depuis plus de vingt ans.

Dans mes oreilles, ma musique pulse fort. Ça me vrille tellement les tympans que de petits sifflements troublent les paroles du rappeur que j’écoute.

Je vérifie ma montre d’un rapide coup d’œil. Encore deux minutes. J’augmente alors la vitesse. Je tambourine ma poire en imaginant qu’il s’agit, tour à tour, de la tête de tous les bâtards qui figurent sur ma blacklist. Je serre les dents et je continue mon exercice malgré les vieilles douleurs qui me lancent dans les épaules. Certes, je ne combats presque plus sur le ring, mais je me dois de garder la forme. Si jamais l’un de ces petits cons de fighters venait à me défier, par exemple. Un roi n’est vraiment roi que lorsqu’il est capable de tout faire dans son royaume.

Bip.

Ma montre sonne, j’arrête aussitôt mes frappes. À bout de souffle, je recule, fais craquer ma nuque, puis bois mon litre d’eau avant de tousser comme un démon. Les joies de la clope, j’imagine.

Je vide mes poumons à coups de crachats noirs. En parfait asthmatique que je ne suis pas, je récupère ma ventoline pour en prendre quelques bouffées. C’est le petit remède miracle pour continuer de fumer tout en gardant des capacités physiques optimales. Le temps que le produit fasse effet, je file à la douche. Mon rythme cardiaque s’emballe tandis que je me rince à grands coups de jet froid. De quoi requinquer un mort.

Je sors, m’essuie rapidement, puis enfile un bas de survêtement et un simple tee-shirt. Dans le miroir, à peine éclairé de ma salle de bains personnelle, mes tatouages paraissent danser sur ma peau. L’air pensif, je me passe la langue sur mes dents en or. Il faut que je trouve un moyen de garder le contrôle sur les paris faits dans l’Octogone. Hors de question que ça devienne la même passoire que l’Under. Là-bas, les Sharks laissent les bookmakers jouer à Miss Météo avec les fighters. Chez moi, dans l’Octo, je veux tout gérer. Tout contrôler.

Je quitte la salle de bains, puis sors par le jardin, là où Mavis se la coule douce dans le jacuzzi. Ses longs cheveux noirs sont éparpillés de part et d’autre de sa tête. Elle a les yeux fermés, le visage tourné vers le soleil. Je vois qu’il y en a au moins une qui prend du bon temps en ce samedi matin !

— Tu t’es bien entraîné ? 

J’entends en passant à côté d’elle.

Je me retourne pour croiser son regard bleu, lascif et sensuel. Je hausse les épaules en guise de réponse.

— Je dois y aller, j’ai des choses à régler, indiqué-je en vérifiant mes messages sur mon portable.

Melchior doit me tenir au courant de la prochaine livraison de cocaïne, histoire que je la refourgue intelligemment sur le marché. Ne plus combattre et se retrouver à la tête d’une organisation aussi fragile que l’Octogone, ça crée quelques trous dans les comptes en banque. En commercialisant de la drogue, je suis certain de ne pas manquer de thune. Quant à me faire choper, mon nom ne figure nulle part, je ne vois pas de quoi on pourrait m’accuser. J’ai commis une fois cette erreur, à dix-sept ans… autant dire que je ne le perpétrerai plus. La seule chose que j’espère, c’est que Melchior Brets ne me fera pas le même coup que Parker Adams. Certes, il est d’une loyauté exemplaire, toutefois, je me méfie quand même. En particulier depuis j’ai appris ce qu’il s’était passé avec Coleen dans la suite de l’hôtel, à Vegas. Qu’il ait voulu mettre une laisse à ma chienne de sœur, d’accord… Après tout, elle l’a bien cherché, maintenant qu’il ait procédé de cette manière, je ne sais pas si, au fond de moi, je le tolère réellement. Mon lot de consolation ? Voir sa tronche pleine de cicatrices, à la Frankenstein, tous les jours. Au moins, Adams ne l’a pas loupé. Brets se pensait imbattable, et rien que pour ça je suis satisfait de la branlée que l’autre chien lui a mis. Depuis, il la ramène un peu moins.

— J’y vais, dis-je à Mavis alors qu’elle se redresse dans son jacuzzi, ses seins nus flottant à la surface de l’eau.

— D’accord, mais après faut que je te parle d’un truc.

Je lève les yeux au ciel. Qu’est-ce qu’elle veut encore ? Une nouvelle paire de Louboutin ? Le dernier sac Hermès ?

— J’ai pas le temps, là, grogné-je, le regard noir. Si c’est pour du shopping, prends ma carte et démerde-toi.

— Tu sais que ça va faire quatre ans qu’on est ensemble ? me lance-t-elle sans même prêter attention à mon air maussade.

Je serre les mâchoires. Oui… et ?

— J’ai une gueule à me souvenir des dates d’anniversaire ?

Mavis se met à rire tout en barbotant comme une sirène dans le jacuzzi.

— Je vais réserver dans un super restaurant, d’accord ? me prévient-elle avec un clin d’œil. Cette fois-ci, pas question de te défiler, Lincoln.

Les bras croisés sur mon torse, je m’apprête à lui dire d’aller se faire foutre quand mon téléphone sonne. C’est probablement Melchior qui m’appelle. Je récupère mon portable dans ma poche. Oh… Dans ma poitrine, mon cœur bondit en réalisant qu’il s’agit de Debbie. J’arque un sourcil, plus que surpris.

— C’est qui ? demande Mavis, suspicieuse.

— La mère de mon fils, réponds-je du tac-au-tac tandis que je vois ses joues s’empourprer.

— La mère de ton fils, c’est vite dit… Qu’est-ce qu’elle te veut, cette pouf ?

Le regard noir que je lui lance lui fait aussitôt regretter ses mots. Elle se confond en excuses, les yeux baissés vers les bulles rose et bleu qui explosent à la surface tout en éclaboussant sa poitrine.

Je tourne les talons, puis rentre dans le salon. Lorsque je prends l’appel, je ne m’attends certainement pas à l’entendre me hurler dessus.

— ÉCOUTE-MOI BIEN, CONNOR LINCOLN, commence-t-elle d’une voix hystérique. Si tu t’approches une nouvelle fois de moi, ou de Cassey, je récupère le flingue dans la remise de ton père et je me ramène dans le South Shore pour te tirer une balle dans le cul ! Et je te jure que j’en suis capable, c’est compris ?!

Interdit, je hausse les deux sourcils. Qu’est-ce qu’elle me raconte ?

— Je ne comprends rien, Debbie chérie, je…

— JE NE SUIS PAS TA DEBBIE CHÉRIE, C’EST CLAIR ?!

Au téléphone, sa voix est stridente. Je suis obligé d’écarter mon portable de mon oreille.

— Calme-toi, espèce d’hystérique ! m’énervé-je. J’ignore de quoi tu me parles. Je serais plus que ravi de te voir arriver chez moi, surtout si c’est pour qu’on se fasse un petit tête-à-cul dans ma chambre, mais avant j’aimerais bien savoir de quoi tu m’accuses, exactement !

À l’autre bout du fil, j’entends sa respiration rapide, irrégulière. Je devine ses grands yeux de biche pleins de larmes, sa gorge nouée par le stress.

— Qu’est-ce qu’il y a ? T’as un problème avec ce trou de balle qui te sert de mec ? demandé-je avec un grognement sourd sans parvenir à maintenir ma jalousie à l’écart.

Debbie se met à rire nerveusement.

— Non, ça n’a rien à voir avec mon mec.

Je prends note de son « mon », très possessif. Mes poings me démangent soudainement. J’ai envie de cogner dans quelque chose. Tout de suite.

— Ç’a à voir avec toi et toi seul, Connor. Ne t’avise plus de me renvoyer ce genre de courrier ! Sinon je porte plainte pour harcèlement ! Avec ton casier, je donne pas cher de ta peau !

— Quoi, quel courrier ?!

Mon sang ne fait qu’un tour. Les sourcils froncés, j’écoute Debbie me répondre de manière glaciale. Elle me parle d’une coupure de journal et de photos. De photos d’elle avec Gaylord.

Mon cœur loupe quelques battements. Je sais exactement de quels clichés il s’agit pour les avoir déjà vues sur le téléphone de mon frère. Il adorait en prendre de Debbie quand il la baisait. Il se les repassait en boucle. Je suis tombé dessus par hasard. Une fois. Ç’a été la dernière, d’ailleurs. Gaylord m’a chopé en train de mater sa nana. J’étais jeune… je devais avoir treize ans. Lui dix-sept. Ça l’a fait rire. Il m’a enlevé le téléphone des mains en me défiant d’avoir une meuf aussi bonne que la sienne. Son ton condescendant m’avait mis en rogne, je m’en souviens encore aujourd’hui. Je m’étais fait la promesse qu’un jour, sa nana deviendrait la mienne. Quinze ans plus tard, le résultat du match est plus que nul.

— T’es qu’une sous-merde, Connor, de m’envoyer ça, reprend-elle, interprétant sans doute mon silence comme un aveu. Vraiment. Faut que t’ailles te faire soigner. Sérieusement.

Je ne réponds toujours pas, quittant le salon pour gagner mon bureau au pas de course. Je dois vérifies un truc… les coïncidences, dans la vie, je n’y crois pas.

— Ça t’amuse de me faire autant de mal ? Tu considères que tu ne m’en as pas déjà assez fait, hein ? CONNOR, TU M’ÉCOUTES ?!

— OUAIS, JE SUIS PAS SOURD ! Je suis désolé, je vois pas de quoi tu parles. Je t’ai rien envoyé, tonné-je à mon tour en récupérant la pile de paperasses qui gît sur ma table basse.

Je pose mon portable sur les fauteuils, Debbie en haut-parleur.

— Tricheur et maintenant, menteur ? De mieux en mieux, Connor. Je te félicite !

— Qu’est-ce que t’en as à branler de toute façon, hein ? lâché-je, le regard rivé sur les papiers que je fais défiler à la vitesse de la lumière.

Putain, elle est où cette enveloppe de merde ? pensé-je tandis que Debbie me dit d’aller me faire foutre.

— Tu crois que t’es irréprochable, peut-être ? demandé-je, un sourcil arqué. Avec tes petits tailleurs de sainte-nitouche alors que t’es la pire des salopes au lit ! Toi et tes grands principes de mère célibataire quand t’es pas foutue de te passer de la peluche qui te sert de mec les week-ends ! Hein ?! C’est qui le menteur, maintenant ? Toi ou moi ?

Je tombe enfin sur le fameux courrier, celui que j’ai reçu il y a une semaine. Mon nom inscrit dessus me donne l’impression que l’on vient d’ouvrir une trappe quelque part entre mes intestins. D’une main nerveuse je sors ce que l’on m’a adressé, à savoir, la même coupure de journal ainsi que des photos où, adolescent, on me voit traîner avec Gaylord devant Pill Hill Club, la salle de sport où on s’entraînait. Ou bien encore devant Boxing Academy, le seul endroit où un combattant peut tout négocier, tout demander, tout recevoir… mais aussi tout payer.

— Va au diable, Connor Lincoln, gronde-t-elle. Et ne t’approche plus de moi ou de n’importe qui de ma famille !

Je me frotte énergiquement le crâne lorsque mon regard est attiré par l’article, là où un court message m’est délivré en une écriture étriquée. La couleur écarlate me rappelle celle qui a, longtemps, été mon drapeau. Les lettres paraissent danser sur le papier jauni : « On remet ça ? »

— Arrête de chialer, Debbie, je…

Bip-bip-bip !

— … te rappelle plus tard, terminé-je alors qu’elle raccroche, ne me laissant pas finir ma phrase.

Bitch, pensé-je en rangeant mon portable.

Je me laisse tomber à la renverse, puis sors une clope de mon paquet. Je me l’allume sans même la regarder.

Mes yeux sont rivés sur la coupure du journal. Sur le « On remet ça ? »... Quand j’ai ouvert le courrier, la semaine dernière, j’imaginais avoir affaire à un fanatique. La gueule en vrac, je l’avoue, je m’étais dit que le malade qui avait piraté mon système de sécurité, il y a quelques semaines, s’était amusé à mettre en lumière une partie de mon passé dont je ne suis pas fier. Je n’oublie pas ce qu’il s’est réellement produit ce fameux soir où Gaylord est mort. Si j’en veux autant à Coleen pour avoir crié haut et fort que tout était de ma faute, c’est parce qu’elle a raison. À 100 %. Évidemment, la grande question que je me traîne depuis plus de dix ans, c’est : « Que se serait-il passé si j’étais monté sur le ring, ce jour-là ? ».

Bah, tu serais mort, trou du cul ! Comme moi !

Bordel. Je me tape le front de mon poing fermé pour chasser la voix de Gaylord de mon esprit. Je tire comme un dingue sur ma clope, la consommant presque entièrement. Je renifle lentement, mes doigts faisant défiler ces fameuses photos. Elles aussi étaient sur le portable de Gaylord. Pas toutes, bien sûr, mais la plupart. Surtout celles où l’on pose à Boxing Academy. Ce sont des clichés qui, il me semble, n’ont jamais été rendus publics.

Encore une fois, je ne crois pas aux coïncidences. Encore moins quand Debbie me dit avoir reçu les mêmes. Comment peut-elle imaginer que je puisse lui envoyer ça ? Sérieusement ?

Parce que t’en serais bien capable, Ducon !

Je m’allume une nouvelle clope, range tout ce bordel dans un tiroir, puis quitte le bureau, direction le salon. Je chope ma veste et mes clefs de bagnole dans l’entrée, pile au moment où Mavis descend l’escalier, habillée d’une petite robe à fleurs.

— T’es toujours pas parti ? s’étonne-t-elle.

— Si, j’y vais.

— À ce soir, bébé, me susurre-t-elle en venant m’embrasser sur la bouche.

Je note que ses lèvres ont le goût de la cerise.

Elle rejette ses longs cheveux derrière son épaule tout en m’adressant un sourire espiègle.

— Quoi ? demandé-je, un sourcil arqué.

— Fais attention sur la route, OK ?

Je lève les yeux au ciel, émettant un petit ricanement. Elle se fout de ma gueule ?

— Tu joues à quoi, là ? À la femme idéale ? me moqué-je. T’es ridicule. J’y vais, à plus.

Je ne lui laisse pas le temps de répondre. Je récupère la voiture au garage et m’engage aussitôt sur la route, direction le centre de Chicago. Je dois voir Rudy. Il y a certaines choses à éclaircir. Comme, par exemple, qui a récupéré les effets personnels de mon frère à sa mort ?

***

Je me gare juste devant l’entrée de Boxing Academy, la boutique d’articles pour boxeurs – et fighters – émérites. D’un point de vue extérieur, c’est un magasin comme un autre. Tout ce qu’il y a de plus normal. Avec un tas d’étagères remplies de casques, de paos, de bandes, de gants de boxe. Il y a aussi des fringues, des pompes, des sacs de frappes, du matériel pour s’entraîner, des boosters alimentaires. Bref, de quoi devenir un champion. Mais de l’intérieur, quand on a un pied, voire les deux, dans le milieu, fouler le sol de chez Eryk Rudzoski, c’est comme fouler le sol du jardin d’Eden. Faut dire amen à tout.

— Eh, tu peux pas te garer là, mec ! m’annonce un vendeur – nouveau visiblement puisqu’il ne sait pas qui je suis.

— Suce ma bite !

Je lui tends un magnifique doigt d’honneur en prime avant de foncer droit vers la porte de service, celle qui donne accès au bureau privé de mon ancien coach, juste derrière le comptoir ovale de la boutique.

Comme je l’avais prédit, Rudy est assis dans son fauteuil, une horde de papiers éparpillés devant lui, à côté d’un ordinateur, ouvert sur le site de l’Underground.

Derrière moi, avec ses cheveux longs qui lui donnent un air de petit pédé, le vendeur bafouille quelques exclamations en me montrant d’un mouvement de tête. Me sachant de nature impulsive, Rudy ôte ses épaisses lunettes avec un soupir agacé.

— Retourne à la boutique, je m’en occupe, ordonne-t-il tandis que l’autre pédale obéit comme un gentil chien non sans m’adresser un regard noir.

Je lui offre mon plus beau sourire d’hypocrite, puis me vautre sur le fauteuil, face à Rudy. Je sors une clope que j’allume avec mon briquet en forme de serpent, et tire dessus, recrachant ma fumée par le nez d’une manière provocante.

Face à moi, Rudy croise sa jambe droite par-dessus la gauche. Vêtu de noir de la tête aux pieds, avec ses cheveux blancs et son regard bleu pâle, il m’observe attentivement, tel un aigle scrutant sa proie. Va chier, connard !

— T’es là parce que tu veux revenir dans l’Underground ? me lance-t-il d’un ton détaché.

Je lâche un petit ricanement, m’enfonçant un peu plus dans le fauteuil. Mon regard vagabonde sur ses murs blancs, habillés de centaines de cadres photo, tous à l’effigie d’un grand boxeur, ou d’un grand fighter. Évidemment, j’ai mon propre tableau. Tout comme ma sœur, Coleen. Tout comme mon frère, Gabe. Et tout comme Gaylord. Il y a même un cliché de nous quatre. On pose sur le ring du magasin. « Boxing as the only religion »… C’est la légende. Notre crédo familial. Putain, elle est belle la fratrie Lincoln, tiens. Un mort, un perdant, une traînée et un gamin. Super.

— C’est ça ? poursuit Rudy en s’éclaircissant la gorge.

Je lui adresse un regard noir.

— Tu m’as pris pour une timpe1 ou quoi ? demandé-je d’une voix froide. Tu crois que c’est mon genre de baisser mon froc pour qu’on me la mette à sec ?

— Bien sûr que non, sourit-il.

Au loin, j’entends le dernier album d’Otis Redding. Rudy est un fan. Il fait tourner ses chansons en boucle dans sa boutique.

— Tu m’as peut-être viré, Coach, rappelé-je en insistant bien sur ce mot complètement caduc, aujourd’hui. Mais je ne suis pas encore bon à foutre à la poubelle.

Rudy me toise de son regard qui vaut bien dix mille paroles.

— Déjà, je ne t’ai pas « viré », tu t’es cramé tout seul, rectifie-t-il ce qui me fait lever les yeux au ciel.

— C’est ça… lâché-je, pas aussi débile que les gens aiment le croire.

J’expérimente Eryk Rudzoski depuis que je suis en âge de marcher. Ce vieux roublard a des jokers plein les poches. Je ne l’ai jamais vu perdre la face.

— T’as misé sur quel nouveau cheval, du coup ? Je te connais, Rudy. Tu ne te débarrasses d’un vieux bourrin que si t’as un dada tout neuf dans le game !

Je ne suis pas si con que ça, pensé-je en plantant mon regard dans le sien, de plus en plus sombre.

Ce mec a toujours un coup d’avance. Quand un fighter ne lui rapporte plus aussi gros, ou qu’il a emmagasiné trop de dettes, il s’en débarrasse. Pas de la plus belle des manières, d’ailleurs. Tout ça pour éviter de se porter garant de ses athlètes.

Perso, je dois avouer que j’ai eu de la « chance ». J’ai pu gentiment repartir de l’Under après huit ans de bons et loyaux services. Même si je lui ai fait perdre un sacré pactole face à son ami, Carl, l'un des autres dirigeants de la ligue, dont le chouchou est ce connard d’Adams.

Honnêtement, j’ignore pourquoi il s’est montré aussi clément envers moi. Par respect pour ma famille ? Pour la mémoire de Gaylord ? Non… Ce mec est un chien. On est pareils. Il n’y a pas de sentiments dans les affaires.

— Ensuite… reprend-il tandis que je siffle de mécontentement, tel un serpent. Je sais ce que tu traficotes dans ton coin, et je dois te dire que je suis très admiratif de ton travail. Peut-être qu’un jour, l’Underground te demandera de former ses futurs fighters. On pourrait envisager une alliance entre nos deux business ?

Je tire une nouvelle fois sur ma clope, dubitatif.

— Tu me prends pour un con ?

— T’es loin de l’être.

— On est d’accord, accordé-je d’un sourire froid. Donc, ne te fous pas de ma gueule. Je ne suis pas Gaylord. Je n’avalerai pas tes pilules aussi facilement.

Soudainement agacé, Rudy attrape ses papiers pour en faire un tas parfait avant de reposer ce dernier sur la table basse. Il m’adresse un regard interrogateur.

— Qu’est-ce que tu veux, Connor ? Pourquoi t’es là si ce n’est ni pour l’Underground ni pour tes combats clandestins ?

— Je suis là pour ça… expliqué-je en retirant de la poche de ma veste, la fameuse enveloppe, pliée en deux.

Je la lui tends, un sourcil arqué.

— C’est… quoi ? me demande-t-il en récupérant le tout.

— À toi de me le dire. J’ai reçu ça, il y a une semaine.

J’écrase mon mégot de cigarette dans son cendrier, puis sors mon portable. Je joue avec, le faisant tournoyer entre mes mains impatientes pendant que Rudy regarde les différents clichés avec attention. Il remet ses lunettes, plisse des yeux tout en grimaçant légèrement. Je vois à sa tronche que son cerveau s’est mis en route. Ça tourne là-haut si j’en crois sa putain de moustache qui frétille.

— Je… je ne comprends pas, désolé, me dit-il au bout d’un moment en me rendant les photos.

Je ne les reprends pas.

— Debbie a reçu un truc comme ça aussi. Ce matin, si j’ai bien saisi, souligné-je d’un regard noir.

Étonnamment, je m’attendais à ce qu’il soit surpris. Pas inquiet. Ça ne dure que quelques secondes, mais c’est suffisant pour que je le remarque. Fighter un jour, fighter toujours. J’ai été entraîné – il m’a entraîné – dans le but de déceler la moindre faiblesse chez mon adversaire, le moindre de ses défauts. Renifler ses peurs, aussi. Et là, ça empeste l’inquiétude. Qu’est-ce qui t’effraie, Coach ? Hein ?

— Désolé, je ne vois pas en quoi ça me concerne, me dit-il de nouveau, en posant l’enveloppe sur la table basse comme pour me signifier la fin de cette « entrevue ».

— Bah, si, indiqué-je. Regarde… Ce sont des photos de Gaylord et moi, ici, sur ton ring. Dans ta boutique.

Pour appuyer mes paroles, je tapote mon index sur les différents clichés, mon regard pourtant plongé dans celui de Rudy.

— Des clichés qu’il y avait sur son téléphone, précisé-je.

— Et ? réplique Rudy d’une voix tout aussi froide que la mienne. Je ne vois pas le rapport.

— Qui a récupéré son portable après sa mort ? demandé-je sans détour.

Son sourcil droit tremble nerveusement. Ce qui fait arquer le mien.

— Comment veux-tu que je le sache ?

— T’étais son coach, non ?

— Et toi, son frère !

— Ouais, bah, désolé de te le rappeler, Rudy, mais un frère contre un coach, ça pèse pas lourd dans la balance, sifflé-je. Tu sais très bien que le coach, dans la vie d’un sportif, c’est comme Dieu pour une religieuse. Il connaît tous tes petits vices, et t’absout pourtant de tous tes péchés.

Malgré la musique plutôt jazzy que j’entends au loin, il règne un silence assourdissant dans le bureau.

Nous sommes tels deux bergers allemands sur le point de s’attaquer. Pour défendre quel type d’os, ça, je l’ignore encore. Perso, je n’aime pas que l’on me foute la pression. D’aucune manière. Et ce mec, celui qui m’a envoyé ça, est en train d’essayer de me la foutre.

— Tu m’accuses de quelque chose, Connor ?

— Pourquoi ? T’as un truc à te reprocher ? demandé-je aussitôt, en m’allumant une nouvelle cigarette.

Je la coince entre mes lèvres, les bras étendus sur le dossier du canapé où je suis installé.

— Ne laisse pas nos différends entacher nos relations, me dit-il au bout d’un moment.

Cette fois-ci, je me mets à rire. Il se moque de moi, c’est ça ?

— Nos différends ? répété-je.

Soudain, je craque. D’un geste de rage, je fous un coup dans la table basse, envoyant valser sa parfaite petite pile de papiers.

— Tu veux dire ce moment où mon coach m’a lâché comme une merde après une défaite ? tonné-je en me penchant sur Rudy, à peine surpris par ma réaction.

— Ce n’était pas une défaite, Connor, me précise-t-il d’une voix calme. C’était la défaite. Tu n’as pas battu Oméga, certes, mais le fond du problème ne vient pas de là.

— C’est vrai… tu veux un pantin, et j’en suis pas un, grondé-je, les dents serrées, les mains en appui sur la table basse tandis que des dizaines de papiers gisent tout autour de nous.

— Je veux un fighter capable de battre Parker Adams !

— Ah… on y vient.

Je me redresse brusquement, puis me lève du fauteuil pour faire les cent pas. J’ai rien dans le bide depuis ce matin, et rien dans le sang non plus. Je commence à avoir des impatiences aux jambes et des fourmis dans les membres.

— Et alors, t’as pas encore trouvé ta petite perle rare ? questionné-je, agacé, en récupérant ma clope entre mon index et mon majeur.

— Je planche dessus depuis deux ans et sans te donner de détails, secret pro oblige, tu le sais bien, je dois dire que la chance a peut-être tourné en ma faveur. Je suis sur un coup avec un fighter depuis quelques semaines.

Il m’adresse un sourire en coin. Le genre que j’ai envie de lui faire bouffer.

— Quelques semaines ? Sérieux ? C’est pas avec un newbie que tu vas détrôner Oméga !

— Il a un beau CV et il a déjà fait ses preuves dans son pays.

— Il vient d’où ? questionné-je d’une voix rauque.

— Irlande. C’est la seule chose que je suis prêt à te lâcher.

— Encore un Irlandais ? Putain, tu te mets bien, Rudy. Mais t’as raison, les Irlandais ont la tête dure.

— Revenons-en au fait, coupe-t-il en se levant. En quoi d’autre puis-je t’aider ? Puisque, visiblement, je ne peux pas répondre à ta première requête.

Mon regard dubitatif le force à préciser.

— Je ne sais pas où ont atterri les affaires de Gaylord après sa mort. Je ne sais pas si tu te souviens, c’était l’effervescence ce soir-là, me rappelle-t-il d’une voix sombre. Essaye de voir du côté de Debbie… ou de ta sœur.

— Ma sœur ? répété-je, un sourire amer sur les lèvres. Tu veux dire avant ou après lui avoir planté une seringue dans le cou pour la sédater, histoire qu’elle se calme ? D’ailleurs, tu lui as dit que c’était toi, ce jour-là ?

Ma question fait mouche. Bah alors, papy, on a peur des représailles du chien-chien qui lui sert de mec ?

— À quoi bon ? me questionne-t-il de son regard presque insondable.

Presque… Je vois qu’il est inquiet. Nerveux, même. Je le sens, au fond de moi.

— Je ne sais pas…

— Pour te montrer ma bonne foi, Connor, je vais mener ma petite enquête sur cette histoire de photos, me dit-il en récupérant l’enveloppe par terre, ainsi que la totalité des clichés. Quand as-tu reçu ça, tu m’as dit ?

— La semaine dernière. Et Debbie, ce matin, précisé-je en plissant des yeux.

Pourquoi est-ce que mon instinct me souffle de ne pas le croire ? Hein ? Alors que j’ai suivi ce mec toute ma putain de vie. Je le suis et l’écoute depuis mes six ans, depuis qu’il m’a vendu mes premiers gants de boxe. Son avis a toujours compté pour moi. Bien plus que celui de mon père.

— Personne d’autre ? insiste-t-il en posant mon courrier sur son bureau.

— Du genre ?

— Ton frère, ta sœur ?

— Non, je l’aurais su, rétorqué-je en tirant sur ma clope.

— Tu penses ? me demande Rudy d’un ton amusé.

Je t’emmerde !

— J’aime pas ton sourire condescendant, Rudy, préviens-je en jetant mon mégot dans son cendrier.

— Je m’occupe de ça, me précise-t-il en tapotant mon enveloppe. En attendant, tire-toi, j’ai du boulot.

Comme pour clôturer la discussion, il remet ses lunettes sur son nez et retourne s’asseoir dans son fauteuil.

Je sors sans demander mon reste. Je quitte la boutique, déjà blindée de monde pour un samedi matin, puis remonte dans ma caisse. J’espère que Rudy va s’en charger… parce que je ne suis pas prêt à réceptionner, de nouveau, des photos de Gaylord et moi, sur le pas de ma porte.

 

1. Une pute en verlan ↩

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