Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 39 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Chapitre 36

 

Debbie

 

De nos jours…

Entre la chaleur et l’ambiance du vestiaire d’Oméga, je ne saurais dire laquelle est la plus insupportable.

Assise sur le « canapé », je passe ma langue sur ma lèvre supérieure, perlée de sueur. Mon cœur pulse douloureusement. Par solidarité, j’ai voulu être présente pour les combats de Parker. Je ne me voyais pas laisser Coleen et Gabe là-bas tandis qu’Oméga sera occupé à affronter celui qui a fait de nos vies – de ma vie – un enfer.

Maintenant que l’on connaît la véritable identité de Black Mask, je suis terrorisée à l’idée de le confronter. De constater à quel point il doit ressembler à Gaylord, à quel point, malgré mon amour pour Stan, cela peut me chambouler.

Je déglutis nerveusement alors que mon homme prend place à mes côtés.

Habillé de sa tenue d’entraînement – jogging noir et tee-shirt gris estampillé « Oméga » –, il se craque la nuque avant d’enfoncer ses coudes dans ses cuisses écartées.

— Comment tu te sens ? s’enquiert-il, tout en me lançant un regard en coin.

Inutile de préciser combien venir ici est un réel supplice pour moi. Néanmoins, je suis bien là. Forte et solidaire. Même si j’ai du mal à l’intégrer, je fais aussi partie de la meute d’Oméga. Merci à sa louve de m’y avoir traînée presque malgré moi.

— Mieux que Coleen, murmuré-je d’une voix hésitante en lui montrant ma belle-sœur d’un vague geste de la tête.

L’air soucieux, Stan acquiesce mécaniquement.

De l’autre côté du vestiaire, Coleen n’en mène pas large. Vêtue de noir de haut en bas, deux longues tresses incrustées qui retombent sur ses seins, elle a les mains posées sur les joues de son homme, assis sur le rebord de la table de massage. Debout entre ses jambes, elle lui murmure des paroles inaudibles. Des paroles visant, sans doute, à le canaliser, lui, mais à la rassurer, elle.

Je n’ai pas vu Gaylord mourir sur le ring. Coleen, si.

Moi, je dois vivre avec mon imagination. Elle, avec la réalité. J’ignore ce qui est le pire.

Parker acquiesce plusieurs fois en un mouvement à peine perceptible du menton pendant que Coleen continue de lui parler. Ses traits sont tirés. Elle a des cernes sous les yeux. En revanche, son regard vert est celui d’une prédatrice, non pas d’une proie. Tout comme Oméga. J’imagine qu’elle est en train de lui dire de ne pas courber l’échine tout en faisant attention à lui. Je sais ma belle-sœur écartelée entre sa volonté de voir Black Mask réduit en miettes et son désir de protéger l’âme de son homme. Des années durant, j’ai essayé de préserver celle de Gaylord, et j’ai lamentablement échoué. Il a terminé par devenir accro aux anti-dépresseurs, aux somnifères, et à l’Underground.

— Tu crois qu’il va gagner ? demandé-je, d’une voix blanche à Stan.

— Je ne le crois pas, j’en suis certain. Oméga est en mode Alpha… il ne lui laissera rien passer à ce fils de pute.

— J’espère…

Stan doit entendre mon angoisse, car il glisse sa main contre ma nuque, dévoilée par ma haute queue-de-cheval. Son regard croise le mien.

— T’étais pas obligée de venir, bébé. Tu le sais ?

— Je ne pouvais pas rester à la maison, murmuré-je. Ma place est ici.

— Tu es une femme courageuse, Debbie.

— Non, ris-je, nerveuse. Pas du tout.

— Bien sûr que si.

Je me pince les lèvres.

— Moins que Coleen, chuchoté-je, les yeux baissés.

— Vos vies sont très différentes. Toi, t’as quelque chose que Coleen n’a pas.

— Qu’est-ce que c’est ? m’enquiers-je, d’un ton curieux.

— L’expérience, me dit-il, tout bas. Tu as vécu des choses traumatisantes, Debbie. Je ne parle pas que de Connor, je parle aussi de… de Gaylord…

J’arque un sourcil.

— Comment ça ?

— Tu le sais très bien, répond-il en s’éclaircissant la gorge, le regard fuyant.

Je m’en doute… même si je ne suis pas d’accord. Gaylord ne me traitait pas mal. Pas tout le temps, en tout cas. Du moins, il ne le faisait pas exprès. Il avait juste une notion différente de l’amour.

— Moi, j’ai changé pour toi, lâche Stan. Pas lui. Que tu le veuilles ou non, ça laisse des stigmates. Des stigmates que Coleen n’a pas, ajoute-t-il en se tournant enfin vers moi. Ça la rend plus hargneuse. Toi, plus pondérée.

Je garde toujours le silence, braquant mon attention sur ma belle-sœur et son homme. Au milieu du remue-ménage que fait l’équipe dans le vestiaire, mêlé au bruit de la techno émanant de la salle du ring, ils sont isolés dans cette bulle qui n’appartient qu’à eux.

Oméga glisse ses mains bandées d’argent dans le dos de Coleen pour la rapprocher. Il pose son front contre son sternum. Elle l’entoure alors de ses bras rassurants, la bouche perdue dans ses cheveux bouclés. Je détourne le regard, comme pour ne pas m’immiscer dans leur intimité.

— Je crois que j’ai besoin d’un verre, chuchoté-je à Stan.

Ses doigts ramènent une micro-mèche derrière mon oreille, puis il me tend la main pour m’aider à me relever du canapé.

— Je peux me joindre à vous ? nous demande Gabe, angoissé lui aussi, en s’approchant de nous.

— T’as ta carte d’identité sur toi ? plaisante Stan.

— Très drôle…

— Allez viens, souris-je en glissant mon bras sous le sien. On va laisser Coleen et Parker tranquilles. Ils en ont besoin.

Stan fait signe à Sabrina et Dennis de nous suivre.

Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons tous les cinq au bar. Le coach, lui, est resté dans le vestiaire, avec Jodie, pour prodiguer à Oméga quelques derniers conseils avant de monter dans la cage face à Black Mask.

Tout le monde préfère se dire qu’il s’agit d’un combat comme un autre. De toute manière, c’est le mieux à faire. Il y a déjà assez de pression. Personne ne le donne perdant…. Oméga bat Black Mask, d’accord. Qu’est-ce qu’il se passe ensuite ? Quand est-ce que cette histoire s’arrêtera ? Est-ce que ce mec, Gary Joyce, retournera gentiment chez lui après s’être pris une déculottée sur le ring ? Je n’y crois absolument pas, et je sais que je ne suis pas la seule.

— Cinq bières, s’il vous plaît ! annonce Dennis au barman, en se penchant par-dessus le comptoir pour se faire entendre.

La salle du ring est encore plus chaude que le vestiaire d’Oméga. Le tissu de mon body noir se colle à la peau de mon dos, en sueur. D’un geste distrait, j’essuie mes paumes de mains sur mon jean avant de récupérer mon verre. Mon regard se perd sur la foule agglutinée autour de cette maudite cage. Il y a ceux qui hurlent, ceux qui jurent, ceux qui applaudissent, puis ceux qui insultent, qui poussent, qui cherchent la merde. Je secoue la tête, défaite. Dix ans après, c’est toujours le même bordel. L’Underground a beau s’être refait une beauté, l’ambiance, elle, n’a pas changé. Avec tout le fric qu’il dégage, c’est peut-être pire.

Une fois les boissons servies, nous nous empressons de boire une gorgée, chacun gardant les yeux rivés vers le sol.

— Il se passe quoi si… si Oméga perd ? ose demander Sabrina, après avoir bu sa bière presque cul sec.

— Il ne peut pas perdre, lâche Dennis, l’air ailleurs.

— Mais si c’est le cas ?

— Il ne peut pas perdre, répète-t-il en lançant un regard noir à sa petite amie. OK ? C’est impossible. Pas Oméga. Encore moins quand son adversaire est le mec qui a pris en chasse sa femme.

Sabrina se pince les lèvres sans ajouter un mot. Je crois que c’est mieux comme ça. Inutile de créer des disputes à cause de tout ce stress. Notre plus grande force, c’est notre union. Si on la perd, c’est foutu.

Au bout de trente minutes, Coleen nous rejoint au bar.

Je la vois arriver vers nous d’une démarche mécanique, les yeux plantés sur un point au loin. Elle ne se fraye pas un chemin dans la foule, non, elle avance pleine balle sur une ligne droite, bousculant tous ceux qui se trouvent sur sa trajectoire, quitte à se faire insulter. Son attitude de prédatrice calme les plus audacieux. Finalement, peut-être que c’est elle qui devrait monter sur le ring face à Black Mask…

— Elle a l’air en transe. C’est flippant, me dit Stan, tout bas.

J’acquiesce.

— Je connais Coleen depuis qu’elle a dix ans… crois-moi, elle peut se montrer aussi dure et entêtée que ses frères. Si ce n’est plus. Je l’ai déjà vue tenir tête à Connor… et je l’ai vu, lui, courber l’échine, réponds-je, d’une voix sombre. Coleen est une pure Lincoln. Tu ne pourras jamais lui enlever ça.

Je termine ma bière quand ma belle-sœur se pointe entre Gabe et moi. Les bras croisés sur le comptoir, le menton fièrement relevé, elle en jette. Elle a du chien, c’est clair. Pourtant, je sais que sous son armure d’adamantium, elle a une âme sensible. Elle est terrorisée… terrorisée par ce combat, par ce que son homme s’apprête à affronter dans cette maudite cage.

— Comment va Oméga ? demande Gabe, un sourcil arqué.

Il tire nerveusement sur le col de son tee-shirt blanc. Ses yeux bruns sautent du visage de sa sœur au reste de la foule. Sur le ring, deux fighters s’amusent à se mettre une dérouillée en se faisant des prises de catch.

— Il est confiant ? insiste-t-il.

Le coup d’oeil que lui lance Coleen le fait taire.

— On parle d’Oméga, bien sûr qu’il est confiant ! aboie-t-elle. Lâche-le, un p…

Elle ne finit pas sa phrase. Son regard se dessoude de celui de son petit frère pour se planter sur le visage de… Rudy. Rudy qui passe à trente mètres de nous avec toute son équipe, habillée en rouge. En rouge… sérieusement ? Putain !

En premier lieu, j’essaie de voir s’ils sont en compagnie de leur fighter. J’ai le cœur qui s’accélère. J’ai peur de recroiser la route de Gary Joyce. L’avoir vu à moins d’un mètre de moi, dans ma maison, est déjà suffisant.

— Regardez-le, ce bâtard… à se pavaner autour du ring, crache Gabe, un air de démon dans les yeux. Dire qu’on l’a toujours considéré comme un membre de notre famille…

— Je compte même plus les heures qu’on a passées dans son foutu magasin, marmonne Coleen. Comment ce fils de pute ose nous faire ça ? À nous ? Il a dégommé nos deux aînés et maintenant, quoi ? Il permet à notre demi-frère de nous prendre en chasse ?

— Je lui collerais bien mon poing dans la gueule ! lâche Gabe, les sourcils froncés, les bras croisés sur le torse.

— Et moi, donc…

Ils s’échangent un bref regard en coin. On a à peine le temps d’esquisser le moindre geste que je les vois tous les deux s’élancer au travers de la foule, en direction de Rudy.

— Merde ! REVENEZ ! crié-je en me redressant.

— Coleen ! hurle Sabrina alors que Dennis fait de même avec Gabe.

Stan, lui, est déjà en train de courir derrière eux. Je me dépêche de le rejoindre, me faisant bousculer de toute part. La musique techno repart de plus belle, signe que le ring est de nouveau vide.

Au-dessus de ma tête, les poursuiveuses s’emballent. Les lumières bleues, rouges, roses et jaunes virevoltent autour de nous, donnant la pénible impression d’être en boîte de nuit. La foule, elle, semble apprécier. Ils se mettent tous à hurler le nom de leur fighter préféré – dont celui d’Oméga. Coleen et Gabe, eux, ont décidé de passer à l’offensive. Ils encerclent Rudy tels deux lions entourant leur proie. Je n’entends pas ce qu’ils se disent, mais ils paraissent tous les trois hors d’eux.

D’un geste sec, Rudy fait reculer les autres membres de son équipe qui s’apprêtaient à sauter sur Coleen et Gabe. Stan est le premier à arriver. Par réflexe, il attrape le poignet de Coleen pour l’apaiser. C’est sans compter sur son caractère de feu, ma belle-sœur est déchaînée. De loin, je vois ses traits se crisper, sa bouche se fendre de paroles inaudibles à cause de la musique. Leurs bras s’agitent, ils sont clairement en train de s’expliquer malgré Stan et un gars de l’autre équipe qui tentent de calmer le jeu.

Quand j’arrive à leur hauteur, Rudy lève les mains face à Coleen comme pour montrer sa bonne foi.

— Ne t’énerve pas, gamine, lui dit-il en posant sa paume sur son épaule. C’est juste du sport.

— Touche pas ma sœur, Rudy ! s’excite Gabe en le repoussant d’une main sur son torse. Sinon, je te jure que je t’éclate la gueule !

— Ce n’est pas que du sport, et tu le sais ! enchaîne Coleen d’une voix forte afin de se faire entendre à travers le brouhaha de la salle du ring. T’as pas d’honneur ! T’es vraiment un chien… T’en es arrivé à bouffer dans la gamelle des autres pour survivre, tu t’en rends compte ?

— C’est vos frères qui m’ont mis sur la paille, bande de petits merdeux ! s’énerve à son tour Rudy.

J’attrape le bras de Gabe.

— Gabe… soupiré-je. Laisse tomber, viens.

— Crois pas que celui-ci va relever le niveau ! balance-t-il à Rudy, ivre de colère, en montrant le profil à peine esquissé de Black Mask qui apparaît sur l’un des écrans géants au-dessus du ring, juste en face de celui d’Oméga.

Rudy tique sur les paroles de Gabe.

Putain… visiblement, il n’est pas au courant de qui est Gary Joyce… N’a-t-il jamais vu son visage ? Peut-être qu’il ne ressemble pas à Gaylord. Ou bien, c’est un sacré menteur. Je me méfie de tout ce qui peut sortir de sa bouche !

— Quoi ?! répond-il, surpris.

— Allez, laisse, Coleen, enchaîne Stan en raffermissant sa prise sur son bras. On y va.

— J’espère que t’as pas trop parié sur ton fighter de merde, là, parce que je te jure que mon mec va le démonter sur le ring. Membre par membre, s’il le faut.

— Coleen. Viens ! insiste Stan en tirant sur son poignet.

L’instant d’après, la tension semble être partiellement retombée. Aucun de nous ne tient rigueur à Coleen ou à Gabe pour ce qu’il vient de se passer. C’est compréhensible qu’ils commencent à craquer sous la pression. Les Lincoln ne sont pas des êtres calmes, patients et réfléchis. Quand on y pense, ils s’en sortent plutôt pas mal… sans Connor pour jeter de l’essence sur le feu.

Très vite, on regagne nos places dans les gradins. Le speaker annonce le prochain combat, celui d’Oméga contre Black Mask. La foule se met à hurler comme rarement. Les journalistes déboulent au niveau du carré VIP, autour de la cage. Ils mitraillent tout ce qui bouge. Pas une personne, ici, ne semble ignorer les antécédents de Black Mask.

Soudain, mes yeux s’inondent de larmes. Je me masse frénétiquement le sternum de mes doigts engourdis. Ma respiration est sifflante. Je ne veux pas être là. Pas du tout. Pourtant, mon derrière est vissé sur ma chaise.

— Tu veux qu’on sorte ? demande Stan, inquiet.

— Ça va.

Ma voix n’est qu’un lourd murmure. Grave, rauque. Clairement, ça ne va pas.

— Tu ne devrais pas te forcer… à être ici, à regarder ça, continue Stan en me montrant la cage d’un mouvement de la tête.

— Je sais.

Mes yeux sont tellement gorgés de larmes que j’ai l’impression que si je prononce un mot de plus, mes valves vont s’ouvrir et après… je ne pourrais plus m’arrêter. Ce serait pire que si le barrage Hoover cédait.

— J’ai besoin d’un verre. De quelque chose de fort, marmonné-je en croisant mes jambes.

— Je ne pense pas que ce soit ce dont t’as besoin, Deb’...

J’acquiesce. C’est vrai. Ce n’est pas un verre dont j’ai besoin. C’est de lui. De Stan. Mon regard noisette percute le sien, charbonneux. Je me penche vers lui, ma main glissant sur sa joue, mon vernis clair contrastant avec sa peau, plutôt hâlée. Je dépose mes lèvres sur les siennes, l’embrassant désespérément, de quoi m’adonner quelques secondes de répit ainsi qu’un nouveau souffle.

— T’as raison. C’est de toi dont j’ai besoin.

Le regard de Stan s’illumine. Il pensait probablement à autre chose comme décamper d’ici ou aller dehors, respirer l’air frais. Je l’ai surpris, rassuré. Et j’aime ça.

— Je ne te lâche pas, trésor. Jamais, me réconforte-t-il en attrapant ma main.

Qu’est-ce que je l’aime, cet homme. Aujourd’hui, je ne me vois pas vivre sans lui. Sa proposition de le suivre à New York me donne envie. Vraiment. Et celle qui consiste à adopter Cassey, n’en parlons même pas. Mon fils mérite un bon modèle masculin à la maison. Il mérite un père. Un vrai. Je ne laisserais ce rôle à personne hormis à Stan.

Le speaker continue de discourir dans son micro. Je n’enregistre pas ses paroles. Tout ce que je veux, c’est qu’Oméga gagne, que Black Mask disparaisse de nos vies, afin que l’on reprenne les nôtres où elles en étaient.

La musique techno diminue de quelques décibels au moment où la première porte du vestiaire s’ouvre, révélant le corps massif et bétonné de Parker Adams. De ce que je sais, Oméga aime bien fanfaronner. J’ai déjà entendu Coleen s’en plaindre. Sauf que, là, il n’a pas l’air de vouloir faire le paon devant sa cour. Il est prêt à partir en chasse. Ses yeux sont braqués sur le ring. Son regard, indéchiffrable. Je n’arrive à discerner aucun sentiment sur son visage impassible.

De l’autre côté, Black Mask apparaît en haut de son propre corridor. Habillé de rouge… Sérieux… En même temps, pourquoi ne suis-je pas étonnée ? Cette couleur, c’est celle des Lincoln, enfin des « Lyons », si j’ai bien retenu, et il en est un. Au même niveau que Connor, Coleen, Gabe, et Gaylord, aussi.

Je triture nerveusement mes doigts.

Dans la salle du ring, un étrange silence s’installe lorsque Black Mask, entouré de son « équipe », descend vers la cage. On entend presque son pas lourd, conquérant, résonner dans ce qui semble s’être transformé en arène.

Comme tout le monde, je retiens mon souffle. Bien entendu, on sait tous de quoi ce mec est capable. Coleen, elle, est debout. Les mains croisées devant sa bouche, elle ne perd pas une miette du « spectacle ». Certes, son teint est blême, mais ses yeux sont ceux d’une putain de louve.

Lorsqu’elle échange un coup d’oeil avec Oméga, je frissonne. Leur intensité est… je ne sais pas. Sensationnelle… flippante, aussi. Malgré tout, ils gèrent très bien leur relation fusionnelle. Bien plus que ce que j’ai essayé de régulariser avec Gaylord. Quant à Stan, nous ne pouvons pas dire que nous sommes fusionnels. Nous avons chacun notre indépendance, ce qui ne nous empêche pas de nous aimer plus que tout. Enfin, je crois.

— J’ai mal au ventre, se plaint mollement Sabrina, la main posée sur son estomac. Sérieux, on ne devrait pas les laisser combattre l’un contre l’autre. Pas quand on sait… tout ce qu’on sait.

Elle nous lance un regard en coin. Évidemment, toute la meute est au courant de la véritable identité de Black Mask. Pour autant, personne ne lui répond. Sauf son petit ami qui passe délicatement sa paume le long de sa colonne vertébrale pour la rassurer.

Les poursuiveuses s’activent une nouvelle fois, tourbillonnant au-dessus de nos têtes.

Dès que la cloche retentit, annonçant le premier round, j’ai envie de vomir.

BAM !!!

Le premier coup est donné, je me cache les yeux. Je ne peux pas voir ça. C’est trop dur.

Sous mes pieds, le sol tremble comme jamais. J’entends les gens encourager Oméga. Un coup d’œil à travers mes doigts entrouverts me rassure au moins sur une chose : Le fighter qui a la lèvre en sang, ce n’est pas Parker Adams…

Face à lui, Black Mask, avec son épais masque d’argile noire, qui empeste le soufre, n’en mène pas large. Je ne sais pas ce que ce connard s’imaginait, mais… clairement, Oméga n’est pas le Lord Rouge. Déjà, au niveau du caractère. Gaylord était impatient, nerveux. Parker, lui, est plutôt réfléchi. Quand il frappe, il frappe vraiment. Il sait qu’il va infliger des dégâts.

— Sérieux, c’est pas possible cette odeur. Je serais Oméga, j’aurais gerbé, lance Dennis en se pinçant le nez.

— C’est opaque. Ça colle à la peau, malgré la sueur. C’est pour qu’on ne le reconnaisse pas, j’imagine, répond Sabrina en se rongeant l’ongle de son pouce.

— Tant mieux, murmuré-je.

J’aurais pas supporté sa ressemblance avec Gaylord.

Dans la cage, Oméga et Black Mask s’affrontent sans relâche sous les exclamations du public. Les coups s’enchaînent, les uppercuts pleuvent. Le sang gicle. On se croirait dans un remake de Spartacus. Ou de Gladiator. Ce n’est même plus de la boxe, ni du free-fight… c’est un règlement de compte. Si j’ai déjà vu Oméga mettre la misère à Connor sur le ring, je peux dire que là, il est à un level au-dessus. Il ne s’arrête pas. Jamais ! Il le matraque de ses poings serrés, le coince contre les cordages, le boxe jusqu’à ne plus avoir de souffle. C’est un miracle que son adversaire soit encore debout. L’arbitre a beau s’interposer pour qu’il n’y ait pas de débordement, l’un comme l’autre n’en a rien à foutre. Sauf que ce n’est pas battre Oméga qui intéresse Black Mask… c’est emmerder notre famille. C’est mettre la pression à Coleen. À moi aussi. Je m’en rends compte parce qu’après chacun de ses coups contre Oméga, à chaque fois qu’il parvient à le toucher, son regard pénétrant, insolent même, se pose sur nous.

J’ai la mâchoire qui se serre, les mains qui me brûlent. Je n’aime pas le free-fight, l’Underground encore moins. En revanche, là… la seule chose dont j’ai envie, c’est de voir Oméga éclater la gueule de ce fils de pute.

— VAS-Y, BÉBÉ ! T’ES LE MEILLEUR ! s’exclame Coleen en sautillant comme une puce.

Elle est extatique. Avec toutes les émotions contradictoires qu’elle ressent, je me demande comment elle arrive à garder la tête hors de l’eau.

Oméga réagit à sa voix en devenant encore plus hargneux. Bien sûr qu’il maîtrise le round. Il domine clairement son adversaire, ce qui donne davantage de crédibilité à ma « théorie ».

Soudain, Black Mask dégaine un uppercut dans la mâchoire d’Oméga qui ne protège pas assez sa droite. J’entends son maxillaire. Ou bien, ce sont ses cervicales ?

— Putain… dis-je en un haut-le-cœur.

— Debbie ? s’inquiète Stan.

— Je veux sortir… s’il te plaît, murmuré-je, les mains devant la bouche.

— Viens, ma puce.

Il m’attrape par la main. J’ai à peine le temps de me lever qu’un bruit tonitruant retentit. Néanmoins, ça ne provient pas du ring. Des coups de feu explosent tout autour de nous.

D’un coup, la salle se retrouve plongée dans le noir. Seules les minuscules lumières de sécurité qui émanent du plafond s’actionnent, gardant tout de même la galerie dans la pénombre.

Sans même comprendre ce qu’il se passe, je suis projetée à terre, ma hanche droite tapant douloureusement le sol en béton armé. Stan, allongé sur mon dos, m’intime de ne pas bouger. Je peux sentir son cœur choquer mon omoplate.

Les gradins se mettent à trembler. J’entends de nouveau des coups de feu, peinant à réaliser qu’une fusillade a vraiment lieu, ici, dans l’Under. Un coup d’œil sur le côté m’indique que Dennis a eu la même réaction avec Sabrina que celle de Stan. De l’autre côté, Gabe, lui, a protégé sa sœur. Coleen semble sous le choc. La tête posée contre la poitrine de son frère, elle cherche Parker du regard.

J’entends les gens hurler, crier. La foule s’éclate en différents petits groupes. Tout le monde court partout, essayant de se mettre à l’abri, de quitter cet endroit de malheur. Mon corps est en sueur. J’ai l’impression qu’il est en train de me lâcher. Je ne sens même plus mes membres.

— Ne reste pas là, me souffle Stan, angoissé, en me hissant debout.

J’ai la tête qui tourne, les genoux qui flageolent. Les gens continuent de hurler, de pleurer. La seule musique que l’on perçoit, c’est celle du désespoir, de la peur. Paniquée, je jette des coups d’œil à droite et à gauche, en me laissant entraîner par Stan, loin des gradins. Au loin, je vois un homme… habillé en noir. Sa capuche masque son visage. Il est armé, tirant en rafale dans les airs comme pour… je ne sais pas. Nous foutre la trouille ? Putain, c’est qui ce malade ?

— Coleen, il faut sortir.

J’entends la voix suppliante de Gabe, quelque part sur ma droite.

— Pas sans Parker !

— Il est grand, il peut se démerder seul. Viens !

— GABE !

Soudain, les lumières de sécurité clignotent. Certaines poursuiveuses semblent se rallumer de manière aléatoire, comme dû à un court-circuit. La lumière bleue qui émane d’elles se perd dans le dédale humain qui se rue, coûte que coûte, vers la sortie. Mon œil est attiré par ce qu’il se passe sur le ring. Bordel de merde. Oméga et Black Mask continuent toujours de se battre. Dans l’obscurité zébrée de bleu, je vois la haine déformer leurs visages. Les coups pleuvent à tout rompre. Je les entends hurler, s’insulter. Je crois que même avec le Constrictor, Oméga n’avait pas pareille démesure. Là, il semble possédé.

Les raclées volent. Je devine le bruit des os qui craquent et celui, plus pernicieux, des articulations qui se subluxent.

— Reste avec Denis, ma puce ! m’ordonne Stan en me poussant dans les bras de son ami.

L’instant d’après, mon homme est dans la cage, aux côtés d’Oméga.

Une douleur fulgurante me transperce les côtes tant mon cœur se serre. Les yeux écarquillés, le souffle court, j’imagine, une ridicule seconde, Stan mourir sur le ring, se faisant démonter membre par membre.

— STAN ! hurlé-je à bout de forces alors que Dennis me ceinture à la taille pour m’empêcher de m’élancer vers lui.

— Debbie, arrête !

— Lâche-moi !

— Attends !

À terre, Black Mask paraît en piteux état. Pourtant, il rit… Encore plus lorsqu’Oméga, déchaîné, le retourne sur le dos pour lui éclater la tête de ses poings ensanglantés.

Au-delà des grilles, Stan attrape les épaules de Parker et le tire violemment en arrière afin de lui faire prendre conscience de la situation. Le coach Anderson lui prête main-forte. Je n’arrive pas à voir ce qui est en train de se dérouler. Dennis me traîne derrière lui. Je me débats, pendant que des dizaines de personnes courent devant mes yeux.

— STAN !

— PARKER !!!

Ma voix stridente s’entrechoque avec celle, plus grave, de Coleen. Ma belle-sœur est en larmes. Elle bataille telle une furie dans les bras de Gabe sans qu’il ne lâche prise.

Moi, j’ai mal partout. Mon imagination s’affole. Encore plus lorsque je perds le ring de vue !

Au loin, très loin, des sirènes retentissent. Quoi, déjà ? Putain, depuis combien de temps sommes-nous pris dans cette fusillade ?

Les corps pressés les uns contre les autres, je me fais happer vers la sortie, engloutie par la foule.

Quand le calme revient, que ma bouche respire l’air frais de Roger Park, je reprends mes esprits. Sabrina et Dennis sont à mes côtés. Je réalise que le reste de l’équipe – y compris mon homme – est encore coincé dans les sous-sols de Chicago, avec ce taré qui s’est cru en pleine partie de chasse humaine.

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