Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 40 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Chapitre 37

 

Debbie

 

Assise sur le canapé, je me sens frigorifiée malgré mes mains cramponnées autour d’une tasse de thé bien chaud.

Nous sommes enfin rentrés chez Parker et Coleen. Il est presque trois heures du matin. La télé est allumée, les infos sur la fusillade tournent en boucle dans tout le pays. Par chance, personne n’est mort. Personne n’a été touché par une balle. Selon les autorités, la dizaine de blessés résulte surtout du mouvement de foule et de la panique. C’est déjà ça. Pour une fois qu’une mitraillade ne se termine pas trop mal. Enfin, pas pour tout le monde. Depuis que l’on est rentrés, Oméga est d’une humeur de chien. Comme j’ai rarement eu l’occasion de le voir.

Avec rage, il tape contre l’une des chaises du salon.

— Fait chier, bordel ! Vous auriez dû me laisser lui régler son compte à ce fils de pute au lieu de venir me chercher ! PUTAIN ! gronde-t-il en lançant un regard noir à mon homme, appuyé contre le mur de la cuisine.

Stan échange un rapide coup d’œil avec le coach Anderson. Même ce dernier ne sait pas comment gérer Oméga quand il est dans cet état.

— SÉRIEUX, POURQUOI VOUS M’AVEZ PAS LAISSÉ ?!

— Peut-être parce qu’un connard était en train de nous tirer dessus comme des lapins ? propose Stan, d’une voix froide. T’es fighter, mon pote. Ton corps est fait pour prendre des coups, pas des balles !

Oméga ne répond pas. Pourtant, il n’en pense pas moins. Lorsqu’il tape dans une seconde chaise, l’envoyant dans le mur, là où le dossier en bois explose, le coach sort de son mutisme pour foncer droit sur Parker. Heureusement, Coleen est la plus rapide. Elle s’immisce entre eux deux, faisant face à un Oméga déchaîné.

Du haut de son mètre soixante-cinq et de ses soixante kilos, ma belle-sœur paraît minuscule devant son mec. Il se stoppe dès que son regard percute le sien.

— Allez, ça suffit, bébé… commence-t-elle, avec douceur, mais fermeté. Calme-toi.

— Je ne peux pas me calmer, Coleen ! s’énerve-t-il, les yeux noirs, la mâchoire serrée.

Il a encore du sang sur les avant-bras et un peu sur les poings.

— C’est pas une question de volonté, reprend-il en secouant frénétiquement la tête. C’est… je ne peux PAS, OK ?! Je suis… PUTAIN ! Je suis HORS DE MOI. TU COMPRENDS, ÇA ?

— Oui, mais ce n’est pas en aboyant sur tout le monde que tu vas redescendre ! l’informe-t-elle, d’une voix réprobatrice, avant de poser sa paume contre son épaule. Allez… viens. Viens contre moi.

Je ne sais qui d’elle ou lui avance vers l’autre. La seconde d’après, Oméga est dans ses bras, le visage enfoui dans son cou. Coleen, sur la pointe des pieds, l’enlace tout contre son corps, sa pommette compressant délicatement le haut de son crâne.

— Laisse-moi faire, mon amour, chuchote-t-elle d’une voix que même moi, je trouve apaisante.

La tension retombe d’un cran. Aussi bien dans le salon, que dans les épaules d’Oméga.

— Chuuut, allez… ferme les yeux, Oméga. Repose-toi… Laisse-le se reposer, Parker… ajoute-t-elle, tout bas, contre son oreille.

Je l’entends marmonner, secouant la tête.

— Serre-moi plus fort…

— C’est ce que je fais, sourit-elle.

— Plus fort !

Mon regard est, comme ceux de tout le monde ici, rivé sur Oméga et sa louve.

— Détends-toi. Laisse-moi gérer… Respire.

Ses épaules se relâchent davantage, les muscles de son dos se déliant à travers son tee-shirt gris.

— Encore.... Inspire, expire… Voilà, murmure Coleen en se redressant, passant ses mains sur les joues de son homme pour lui relever la tête et croiser ses yeux, moins noirs que tout à l’heure. Parker ? Comment tu te sens, maintenant ?

— Lessivé, chuchote-t-il d’une voix rauque, lointaine.

— OK…

Elle le libère, non sans lui avoir accordé un baiser, telle une récompense.

— Va prendre une douche, bébé. Tu te sentiras mieux, lui dit-elle.

— Viens avec moi.

— Vas-y, je te rejoins, le rassure-t-elle en le poussant vers le couloir.

Lorsque son imposante silhouette disparaît, c’est à Coleen de paraître… vidée, et en colère. Elle se frotte la lèvre inférieure, en tournant en rond dans le salon.

— Putain, je sais toujours pas comment t’arrives à le faire passer d’Oméga à Parker, commente Jodie, un sourcil arqué. En une poignée de minutes, quoi !

— C’est pas si facile que ça. Surtout pour lui. Moi, je suis juste le réceptacle… J’attends qu’il se décharge, répond-elle.

— Ouais, bah, ma belle, je crois qu’il va décharger aussi bien psychologiquement que physiquement, là, ricane Stan en montrant le couloir.

— Ta gueule, Stan, soupire Coleen.

— Quoi, c’est vrai ?!

Je lâche un rire, j’en peux plus. C’est nerveux ! À moins que je ne sois folle. Ça doit être ça !

— Regarde, je fais même rigoler ma nana.

— Non, elle rit parce qu’elle est désespérée ! lance Jodie en retirant sa casquette pour la jeter sur la table basse.

— Je reviens, nous informe Coleen. Profitez-en pour vous changer. Va falloir qu’on discute de ce bordel parce que je ne crois pas à cette coïncidence.

— En vrai, je pense que ça l’est, commence Dennis, un air gêné sur le visage. J’ai vu un truc étrange, tout à l’heure, dans la cohue.

— C’est-à-dire ? demande Sabrina alors que Jack se hisse sur un tabouret, tout près d’elle.

— J’ai aperçu le tireur…

— Moi aussi, le coupé-je en relevant la tête. Un grand mec, avec un sweat noir, c’est ça ? Il portait une veste en cuir, je crois.

— Ouais, me confirme Dennis. Vous avez remarqué qu’il a tiré en l’air ? Personne n’a été blessé…

— T’insinues quoi, là ? demande Coleen, suspicieuse.

— J’ai plutôt eu l’impression qu’il voulait couper court à la soirée dans l’Under parce que juste après, je l’ai vu se jeter sur Rudy… reprend Dennis en se passant une main dans ses boucles blondes.

— Sur Rudy ?! m’exclamé-je.

— Ouais.

— Comment ça ? s’enquiert Stan.

— Il l’a plaqué contre le mur, puis lui en a collé une sévère. Le genre de droite digne d’un boxeur. Rudy avait l’air… carrément flippé.

— Rudy ? Flippé ? s’étonne Coleen, un sourcil arqué. Je ne connais pas plus gros requin que ce type… Qui pourrait lui mettre la pression ?

— Je sais pas, je vous raconte juste ce que j’ai vu, termine Dennis en haussant les épaules.

— Si tu dis qu’il frappe comme un boxeur, intervient Jack, pensif, c’est que, peut-être, il s’agit d’un fighter que Rudy aurait évincé. Qu’il aurait… bafoué ? Mis de côté ? Une magouille qui aurait mal tourné ? Le mec revient, il en veut à mort à Rudy, et voilà. ll décide de foutre la merde en prenant pour cible sa ligue chérie. C’est plausible, non ?

— Rudy traîne dans tant de combines que ça m’étonnerait même pas, murmure Gabe, assis à même le sol, la tête relâchée contre le mur.

Les jambes pliées, les bras englobant ses genoux, il s’humecte les lèvres.

— Vous imaginez pas le nombre de gars qu’il s’est mis à dos. Peut-être aussi qu’il s’agit d’un mec que Rudy aurait menacé. Genre lui, ou sa famille.

— Tu penses ? demande Jodie. C’est pas un peu extrême ?

— Non, marmonné-je en baissant les yeux. Ni exagéré. La ligue s’est peut-être améliorée sur certains aspects, mais Rudy, lui, est resté à l’ancienne école, j’en suis certaine. Croyez-moi, il sait très bien mettre la pression et acculer sa proie au point que celle-ci ne puisse plus se retourner.

— Il l’a bien fait avec nous, reprend Gabe. Avec Connor… avec Gaylord, aussi.

Je détourne la tête, mon esprit remontant à l’époque où je devais réparer les pots cassés par Gaylord.

— Coleen ? Tu viens ?

Au loin, on entend la voix de Parker.

— J’arrive, répond ma belle-sœur en haussant la voix.

— Vas-y, lui dit le coach. On a tous besoin d’une nuit de sommeil. On reparlera de ça demain.

— Restez dormir, là, nous conseille Coleen en reculant de quelques pas. Y a assez de couchages, et au pire, y a les canapés. Je préfère qu’on soit tous ensemble.

Tout le monde acquiesce, épuisé de cette soirée.

Après une douche rapide, je me glisse dans le lit de Stan, dont les draps sont déjà chauffés par son corps, nu sous la couette. Seule la lumière de la lampe de chevet éclaire la chambre.

— Ça va, toi ? me demande-t-il, allongé sur le côté. T’es toujours énervée ?

— Ne refais plus ça, dis-je, le cœur encore en émoi. Sauter dans cette cage. Je… je ne peux pas le supporter, Stan. Je préférerais que tu reprennes tes fantasmes libertins plutôt que te revoir coincé entre ces putains de grilles.

— Sérieusement ? me lance-t-il, choqué par mes propos.

Je lève les yeux au ciel, mes longs cheveux humides goûtant sur mes épaules et ma poitrine.

— C’est une façon de parler ! grogné-je. Si je te vois traîner chez les libertins, je te coupe les couilles. À part devenir eunuque d’un harem, tu pourras plus faire grand-chose de ta sexualité !

— Grrr… j’aime te savoir jalouse, bébé, me lance-t-il en se rapprochant de moi.

Il m’enlace la taille de son bras puissant. Je me retrouve dos à lui, son érection naissante contre mes fesses nues. Ce mec est intenable !

— Ferme-la, marmonné-je en m’enfonçant tout de même contre son corps chaud.

— Je te taquine, trésor. Je m’en cogne des autres nanas, t’es la seule dans ma vie. Je pense te l’avoir assez prouvé, non ?

— Oui…

— Maintenant, pour ce qui est de la cage, c’était… instinctif, m’avoue-t-il.

Mon regard inquiet percute le sien, déterminé. Je ne vais pas apprécier ce qui va sortir de sa bouche.

— Je ne pouvais pas laisser Oméga là-dedans, avec sa rage, face à ce type. C’est mon meilleur pote. Je l’aime comme mon frère.

— Je sais, réponds-je. C’est ce qui me plaît aussi chez toi, ta loyauté. Même si je ne veux pas l’assumer. On va espérer que cela reste exceptionnel, tout ce… bordel, d’accord ?

— D’accord…

— Je t’aime, Stan. Et t’avoir vu là-dedans m’a rappelé de très mauvais souvenirs.

— Je ne suis pas Gaylord. me dit-il avec calme.

Il m’entraîne sur lui, là où je pose ma tête contre son torse.

— J’ai quand même eu peur de te perdre, murmuré-je en câlinant ses cheveux.

— Je sais. Je l’ai vu. Dans tes yeux.

Je reste un moment dans cette position. Je l’aime tellement que ça me brise. Sans parler de notre avenir, toujours incertain. Punaise, j’en reviens pas de ce que je m’apprête à lui dire…

— Stan ? l’appelé-je en braquant mes prunelles dans les siennes.

— Oui ?

Il caresse lentement mes omoplates.

— Je crois que je suis d’accord… soufflé-je, le cœur serré.

— D’accord pour quoi ?

— Pour New York… et pour Cassey, aussi…

Il a l’air surpris, ses joues se colorent d’un adorable rose bonbon.

— Debbie, je… tu n’imagines pas à quel point ça me rend heureux, mais…

— Mais ?

— Je veux que ça vienne de toi. Pas juste que t’acceptes parce qu’on a échappé à deux balles dans le crâne, ce soir. Je te propose qu’on laisse retomber les choses et… qu’on en reparle plus tard. Ça te va ?

Merde… il est en train de me rejeter, là ? Je me suis fait des films ?! 

— Ouais… réponds-je en essayant de cacher ma déception.

Moi qui pensais que ça lui ferait plaisir… Je me sens bête.

— Eh, bébé ! me dit-il en posant son index sous mon menton.

Sa bouche me vole un baiser tendre, chaud, réconfortant. Le genre qui me redonne espoir. Quelle plaie d’être Balance.

— Sérieux, ça me rend heureux que tu me dises ça, me murmure-t-il. Va pas t’imaginer que je me défile, ou que tu t’es fait des idées. Cet avenir avec toi et ton fils, je le veux toujours. Je te le jure. Y aurait que moi, on serait déjà dans un super appart à Manhattan, Cassey serait inscrit dans une école, et… et on serait probablement mariés même… quoi ? Pourquoi tu souris ?

Stan… le bulldozer… Ce mec, tu lui donnes un doigt, il t’arrache le bras. Mais j’aime ça.

— Je crois que je suis comme Oméga, je fais une crise de schizophrénie, murmuré-je, taquine, en passant ma jambe entre les siennes, entrouvertes. Je viens de me décharger psychologiquement et maintenant… j’ai besoin de le faire physiquement.

Le sourire de Stan percute le mien en un baiser sulfureux. Au diable cette fusillade, au diable Black Mask et toutes ces conneries. Là, toutes les personnes que j’aime sont en sécurité. Je compte bien m’envoyer en l’air pour relâcher la tension comme la plupart des gens dans cet appart.

***

Le lendemain, j’émerge vers midi.

Encore groggy, le corps un peu courbaturé après ma nuit avec Stan, je sors du lit, m’habillant d’un de ses tee-shirts et de mon legging.

L’appartement est plutôt calme, je n’entends même pas la télé.

En passant devant la porte d’entrée, je constate que les baskets de Dennis et de Parker ne sont plus sur l’étagère. Ils ont dû aller courir pour se défouler.

Dans la cuisine, Stan est installé à la table, à côté de Jodie. Son bras, posé sur ses épaules de manière fraternelle, presque protectrice, me fait arquer un sourcil. Le second se lève lorsque je remarque les yeux larmoyants de la super kiné de la team. Mince, qu’est-ce qu’il se passe ?

Je croise le regard de Stan qui secoue tristement la tête, m’intimant de ne rien dire.

Assise en tailleur sur la chaise, la visage baissée, Jodie tourne son portable entre ses mains. Elle renifle à plusieurs reprises. Quelques larmes roulent sur ses joues. Elle ne porte pas sa casquette. Ni ses créoles.

— Allez, ma petite Jojo, lui dit Stan en raffermissant sa prise sur ses épaules. Haut les cœurs ! Tu les emmerdes, ces gros bouseux de Texans homophobes. T’as pas besoin d’eux pour avancer. Tu nous as nous. Je ne suis pas le meilleur des frangins, sérieux ?

Tout en m’appuyant sur le module de la cuisine. J’adresse un sourire gêné à Jodie qui croise mon regard. Ouais… l’homophobie, c’est vraiment abject. Je ne comprendrais jamais.

— Mec, ta tête est si gonflée que je me demande comment t’arrives à enfiler un sweat, lâche-t-elle, un sourire tout de même au coin des lèvres. Mais t’as raison…

Elle se redresse et s’essuie les yeux avant de renifler.

— Je les emmerde !

Puis soudain, c’est le déluge. Elle se remet à pleurer, son nez blotti dans la gorge de mon petit ami qui a l’air encore plus triste. Stan l’adore et la considère comme sa meilleure amie. Là, tout de suite, il doit avoir envie d’aller éclater la tête de ceux qui la font souffrir.

— Ma grand-mère a fêté ses quatre-vingts ans, et je n’ai pas été invitée, sanglote-t-elle.

— Ouais, je sais… marmonne Stan maladroitement.

— Ma tante a dit que, de toute façon, avec mes « choix de vie », c’était pas une grande perte…

— Pourquoi ? Parce que t’es la super kiné d’une méga star de free-fight ? demande Stan, l’air faussement sérieux. Ou parce que ton truc, c’est de lécher des minous ?

— T’es con ! lance Jodie, les yeux noirs, malgré son air amusé.

— Ouais, mais je te fais sourire…

Elle ne dit rien, préférant baisser la tête.

— Même ma sœur ne m’a pas tenu au courant. Je pensais qu’elle se foutait que je sois lesbienne. Visiblement, elle s’en fout que quand ça l’arrange. Elle m’a envoyé un texto ce matin pour s’excuser. J’ai déjà ma vie loin d’eux, donc elle ne voit pas où est le problème.

— Ils sont jaloux, poulette.

— Jaloux ? s’étonne-t-elle.

— Ouais… t’as un super job, une équipe géniale et un compte en banque plus que chargé. Ils sont cons, c’est tout. On ne peut rien faire contre la bêtise humaine. Allez, Jojo… les laisse pas t’atteindre. Tu mérites mieux ! lui assure-t-il, tout sourire.

— Appelle ta grand-mère, osé-je dire en m’invitant dans la conversation, un café entre les mains. Dis-lui que tu es désolée de ne pas avoir été là… Parfois, les grands-parents comprennent plus de choses que les parents. Moi, je sais que c’était le cas avec les miens.

— Deb’ a raison, ma poulette. Essaye ! T’as rien à perdre. Sinon, tu les envoies chier, ces culs terreux !

— Ouais… Merci. Merci, Stan, ajoute-t-elle en l’embrassant sur la joue. T’es le meilleur. Même si tu me gonfles en polluant mon Netflix de tes gros navets d’hétéro !

— Je plaide coupable ! Même si c’est mon Netflix que je te prête.

Un mince sourire aux lèvres, Jodie quitte la cuisine. Stan en profite alors pour m’attirer à lui. Je glisse sur ses cuisses pour m’y asseoir.

— Salut, beauté suprême.

— Salut, beauté fatale, soufflé-je avant de l’embrasser. Où sont les autres ?

— La moitié dort encore, l’autre moitié est partie courir.

Pile à ce moment, ma belle-sœur débarque, la mine renfrognée, son portable collé à son oreille. Ses cheveux trempés gouttent sur le tee-shirt d’Oméga qu’elle a dû enfiler en sortant de la douche.

— On se voit cet après-midi, termine-t-elle en raccrochant.

Elle jette son téléphone sur la table, l’air soucieux.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandé-je, un sourcil arqué, déjà stressée.

— C’était Connor.

— Il s’est réveillé ? s’étonne Stan.

Putain…

— Ouais, et la première chose qu’il a dite, c’est que Gaylord lui avait tiré dessus.

PARDON ?!

Coleen se frotte nerveusement les tempes.

— Il faut qu’on lui raconte ce qu’il s’est passé avec nos parents. Quand j’ai commencé à lui parler de frères jumeaux, il m’a ricané au nez en me demandant quelle drogue me filait mon mec.

— Pour sa défense, toute cette histoire n’est pas facile à suivre, marmonne Stan.

— C’est pour ça qu’avec Gabe, on ira voir Connor cet après-midi à l’hôpital. Il doit sortir dans deux ou trois jours.

— Tu sais que Parker va vouloir venir avec vous ?

— Il peut. C’est pas interdit, lâche Coleen, les sourcils froncés. Même si je pense que c’est inutile.

— Comment va Parker, d’ailleurs ? demandé-je en descendant des genoux de Stan.

Les lèvres pincées, Coleen hausse les épaules. Elle tortille ses cheveux en attendant que son café coule.

— Jusqu’à ce matin, il gérait plutôt bien. Puis, sa mère a appelé pour dire que San avait 38°C de fièvre, probablement une dent qui perce, car elle a les joues roses sans autres symptômes, et là… il est parti en vrille. C’était limite s’il n’allait pas prendre la voiture pour aller voir notre fille, explique-t-elle d’un ton détaché. Il est persuadé de l’avoir abandonnée… persuadé d’être un mauvais père. Je ne sais pas quoi lui dire. Sérieux ! s’énerve-t-elle. Parfois, j’ai envie de lui taper sur la tête avec un burin histoire que mes paroles lui rentrent dans le crâne.

— Il aime sa fille plus que tout, rappelé-je. Il gère mal la séparation. Essaye de le comprendre…

— Et moi, alors ?! enchaîne Coleen, furieuse. Tu crois que je la gère bien, la séparation ?! Moi aussi, je veux voir ma fille !

Sentant ma belle-sœur monter au créneau, je décide de changer de sujet. Il faut être inconscient pour se battre contre elle dans cet état.

— Je sais… bref, coupé-je. Cassey rentre lundi soir de son stage de boxe, tu viens avec nous le récupérer ? C’est à dix-neuf heures.

— Non, j’ai un rendez-vous chez J&N’s avec un nouveau joueur de lacrosse à dix-huit heures. Je n’aurai jamais terminé, ronchonne-t-elle.

Au loin, la porte claque. Parker, Dennis et Gabe reviennent d’un petit jogging matinal. Ils ont les joues rouges et les cheveux trempés de sueur.

— Hello, les courageux ! s’exclame Stan en checkant ses potes. Remis de vos émotions ?

— Ouais, marmonne Parker avant de s’adresser directement à sa femme. J’ai pris deux billets d’avion pour Hillsboro, la semaine prochaine. Dimanche. Je te préviens, Coleen, ce bordel va prendre fin d’ici là. San reviendra à la maison que tu le veuilles ou non.

— Parker… soupire-t-elle, déjà épuisée par la conversation.

— C’est ma fille. Et je suis son père. Sa place est avec moi, pas à l’autre bout du pays !

— Qu’est-ce que tu proposes, dans ce cas ? s’énerve-t-elle. De foutre Chicago à feu et à sang pour choper ce type ?!

— C’est exactement ce que je propose, ouais.

Avec un soupir, Coleen plante son regard dans celui de Stan, lui quémandant de l’aide.

— Mec, ta fille te manque, c’est clair, intervient mon homme en se levant. Je ne peux imaginer ce que tu ressens, mais foutre le bordel dans la ville, ce n’est pas non plus la solution.

— C’est quoi, la solution ? grogne-t-il.

— Tu veux mettre la pression à quelqu’un ? Fous-la à Rudy !

— Quoi ?! s’exclame Coleen.

— Après tout, c’est le coach de ce bâtard. Il doit sûrement avoir son adresse…

— Attends ! STOP ! m’écrié-je à mon tour. C’est une blague, Stan ?! C’est ça, ta réponse ? Une rixe ?

— Une rixe se déroule dans un lieu public, rappelle-t-il. Moi, je te parle d’un truc privé. On le trouve, on lui met la tête en quatre, et c’est plié.

— C’est du délire.

— T’as oublié qui étaient ces mecs ? Ils sont armés, rappelle Coleen. Nous, non !

Qu’est-ce qu’elle raconte ?! Ils deviennent tous fous… Ça recommence !

— En vrai, on a un port d’arme légal, ici. Pas eux, intervient Dennis.

— Quand vous dites « on », coupé-je, c’est…

Stan, Parker et Dennis gardent tous les trois le silence. Super !

— Hors de question que vous fassiez ça ! C’est un coup à vous entretuer comme des couillons dans un appart dégueu en bordure de ville. COLEEN, DIS-LEUR !

— Debbie a raison. Leur mettre la tête en quatre, d’accord, par contre, les armes à feu, vous oubliez.

— Coleen… commence Parker.

— VOUS OUBLIEZ ! C’EST CLAIR, BORDEL ?! aboie-t-elle. Je te jure Parker que si tu fais un truc aussi débile que ça, je…

— Tu ?! insiste-t-il, les joues en feu.

— Je t’interdis de le faire, c’est tout, lâche Coleen d’une voix grave, le regard noir.

— Bon… on va se détendre, intervient Gabe en s’éclaircissant la gorge. On est tous à cran, c’est normal. Maintenant, je suis d’accord avec Stan. On peut toujours aller voir Rudy pour lui demander des explications et une adresse. Ensuite… on la donne à la police et on la laisse gérer.

— Tu fais confiance aux flics ?! s’insurge Parker.

— TU VEUX VOIR TA FILLE, NON ?! s’exclame mon beau-frère. La serrer dans tes bras, hein ? Tu crois que ça va être facile quand tu prendras trente ans ferme pour avoir mis une balle dans la tête d’un mec ? Je ne laisserai pas le père de ma nièce faire n’importe quoi, je te préviens !

L’argument de Gabe touche un point sensible, d’autant plus qu’il a raison.

— On ira voir Rudy dès l’ouverture de son magasin. Le mardi, il n’y a personne, ça serait idéal. On y restera le temps qu’il faudra, d’accord ? souligne Coleen, la gorge nouée. Après, on met les flics au parfum et ils se démerdent avec ça. Puis, dans moins d’une semaine, San sera avec nous… OK, Parker ? Parker ?!

— Ouais… je vais prendre une douche, grommelle-t-il.

Lorsqu’il quitte la cuisine, j’enfonce mes mains dans mes cheveux, épuisée.

***

Dès lundi, neuf heures, je suis de retour au travail. Le médecin a proposé de m’arrêter à cause de la fusillade de vendredi soir, mais j’ai refusé. Je préfère m’occuper l’esprit.

Je passe la journée à enchaîner les réunions. À seize heures, je suis tellement fatiguée que je manque de m’endormir sur mes dossiers.

— Tiens, je t’ai pris un multivitaminé, ma belle, me dit Leslie en s’invitant dans mon bureau.

Elle dépose un cocktail hyper frais sur mon agenda avant de s’asseoir sur une chaise, de l’autre côté de mon pupitre.

— Merci, t’es un ange.

— Tu devrais pas être là, Debbie. Sérieusement.

Je bois une gorgée avant de secouer la tête.

— C’est gentil, mais ça va. Vraiment.

— Tu as traversé l’horreur d’une fusillade, ma belle, s’inquiète-t-elle

— J’ai connu bien pire qu’un imbécile qui tire quatre coups de feu en l’air, marmonné-je.

— Syndrome de stress post-traumatique, ça te parle ?

— Je vais bien, répété-je.

D’un geste amical, je me penche pour poser ma main contre la sienne et la presser entre mes doigts quelques secondes avant de me remettre au travail.

— Comment se porte ton homme ? me demande-t-elle en changeant de sujet, sa tunique bariolée de fleurs d’hibiscus se reflétant dans les grandes fenêtres de mon bureau.

Cette fois-ci, j’arrête de taper à l’ordinateur.

— Il veut m’emmener à New York, avoué-je. Et… adopter Cassey…

— Doux Jésus, Seigneur Dieu ! s’exclame-t-elle, la main sur la bouche.

— Ouais, comme tu dis… Il a même sous-entendu que si ça ne tenait qu’à lui, on serait déjà là-bas et qu’on serait… mariés…

— Oh merde ! T’es sérieuse ?! s’écrie Leslie, les yeux écarquillés.

— Plus que sérieuse, avoué-je, du bout des lèvres, en entortillant mes doigts dans mon collier à fines mailles en or.

— Purée, t’as répondu oui, j’espère !

Je me mords la lèvre inférieure en me grattant le haut de la tête.

— J’ai dit oui… pour New York et pour Cassey, aussi. Enfin, j’ai précisé que ça me plairait…

Le visage de Leslie s’égaye tellement que j’ai l’impression de lui avoir annoncé qu’elle venait de gagner un million de dollars.

— On doit en discuter plus sérieusement cet été. Rien n’est encore acté.

— Et pour le mariage ? veut-elle savoir d’un petit air coquin.

Cette fois-ci, j’éclate de rire.

— On parle de Stan, Leslie… Stan, le bulldozer, tu sais ! Il suffit que j’accepte une chose et il part en freestyle total. Non, le mariage, c’est… c’est un truc qu’il a mentionné comme ça, au milieu d’une phrase. Ça n’a aucune valeur, je te rassure.

— Mais t’aimerais bien… insiste-t-elle en se penchant vers moi.

— Honnêtement ? Je n’y ai jamais réfléchi.

Et c’est vrai. Entièrement vrai.

Dix minutes plus tard, Leslie retourne à son bureau. Je poursuis la rédaction de nouveaux documents lorsqu’Everton passe me voir à dix-huit heures, seulement vingt minutes avant la fin de ma journée.

— Mademoiselle Briant, me lâche-t-il en restant sur le seuil de la porte d’entrée. 

— Oui ?

— J’ai expressément besoin de vous, me dit-il en me montrant un classeur. C’est important que ce document soit remis à l’agence immobilière qui nous loue nos locaux. Je suis censé les apporter moi-même, mais la réunion avec les investisseurs de Miami commence dans dix minutes.

— D’accord, réponds-je tandis qu’il me restitue le dossier.

— Vous me notifierez vos heures supplémentaires par mail. Merci.

Comme s’il avait le feu au cul, Everton quitte mon bureau d’un pas précipité.

Je n’ai pas du tout envie de traverser la moitié de la ville pour déposer ce foutu classeur à l’agence immobilière, mais je n’ai pas vraiment le choix. Je lâche un soupir, puis j’envoie un SMS à Stan.

#J’ai une urgence au boulot, je ne peux pas me défiler. Tu peux aller chercher Cassey ce soir, stp ? Son bus arrive à 19h.

Je prépare toutes mes affaires, rangeant mon agenda dans mon sac à main, avant d’enfiler ma petite veste bleu nuit par-dessus ma robe de tailleur, décolletée dans le dos. Une fois dans l’ascenseur, j’entends mon portable biper. C’est un message de Stan.

#Je m’en occupe. Je viens de finir avec Parker. Ça va, le boulot ?

#Oui, juste un contretemps au sujet d’un dossier.

Je ne m’étale pas davantage. Inutile de lui dire que je m’apprête à faire un aller-retour dans le nord de Chicago pour cette stupide agence immobilière. À la place, je lui envoie un nouveau message :

#Merci pour Cassey. T’es un amour.

#De 1, je suis TON amour, bébé. De 2, tu sais que je suis toujours présent pour Cassey…

Un sourire aux lèvres, je range mon téléphone dans mon sac avant d’appuyer sur le bouton du parking.

***

Une heure d’aller-retour ? Tu parles !

Il est presque vingt heures quand je sors de cette maudite agence ! À l’aller, j’ai déjà mis cinquante minutes et ces imbéciles m’ont fait poireauter trente minutes avant de prendre le dossier.

Agacée, je remonte dans ma voiture, bouclant ma ceinture. Je quitte ma place de stationnement pour m’engager sur la route. Je décide de couper par l’extérieur de Chicago.

J’en profite pour appeler Stan. Je veux savoir si tout s’est bien passé avec Cassey. D’ailleurs, c’est mon fils qui décroche. Il est euphorique ! En particulier lorsqu’il m’annonce que son entraîneur lui a proposé de faire un stage de trois semaines en août, dans le Montana.

— C’est super, mon ange, je suis fière de toi, lui assuré-je en m’arrêtant à un feu rouge.

— Je suis super content. Stan en a parlé avec le coach. Il a dit que je devais voir avec toi. T’es OK, Maman, hein ? J’en mourrais si tu devais refuser.

— Carrément ? gloussé-je en redémarrant.

— Carrément !

— Bon… je vais déjà en discuter avec Stan, d’accord ?

— Il te dira de me laisser y aller ! s’exclame Cassey.

J’entends son sourire dans sa voix. Si je veux que nos projets fonctionnent, je dois intégrer Stan dans les décisions concernant mon fils.

— Cassey, mon chéri, je voudrais te parler de quelque chose d’important, commencé-je.

— C’est quoi ? C’est grave ?

— Pas du tout, souris-je. Je souhaiterais juste ton avis sur un sujet.

— OK… bah, on en parle à la maison ? D’ailleurs, tu rentres quand, Maman ?

— Dans vingt-sept minutes, selon le GPS. Je me dépêche, mon bébé. J’arrive.

— Je suis plus un bébé, j’ai dix ans, je te rappelle.

— Peu importe ton âge, Cassey, tu resteras mon bébé.

Je l’entends ronchonner au téléphone. Il raccroche au moment où je m’engage sur une départementale, peu fréquentée après dix-neuf heures.

J’allume la radio, checkant mes angles morts et mon rétroviseur central en dépassant une voiture. Dans ce dernier, je ne perçois qu’un seul phare. Surement une moto.

Je double un nouveau véhicule, puis tourne à gauche, histoire d’emprunter les petites routes qui bordent le lac Michigan.

Soudain, mon téléphone sonne. C’est un appel de Coleen. Curieuse, je décroche.

— Je suis en route pour rentrer, dis-je. Comment s’est passé ton rendez-vous avec ton joueur ?

— Debbie ! T’es où, là ?

La voix inquiète, paniquée, de ma belle-sœur me fait directement monter en pression.

— Je suis en voiture. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?!

— Je viens de recevoir un mail avec des photos ! Le genre que t’as reçu pour Connor avant qu’il ne…

Malheureusement, je n’entends pas la fin de sa phrase.

Quelque chose percute brutalement le côté droit de ma voiture. Ma tête tape violemment contre la vitre. Le véhicule tourne sur lui-même comme une toupie. Bordel ! Je lâche prise sur le volant, des étoiles plein les yeux. Une douleur fulgurante me transperce le crâne. Putain ! Un bruit strident m’irrite les oreilles. Je me sens soulevée du sol, lancée dans un tambour de machine à laver. Mon pied appuie sur la pédale de frein par réflexe, mais rien ne se passe. Je réalise que je pars en tonneaux sur le côté, toujours prisonnière de l’habitacle. Ma tête tape dans tous les sens. La ceinture me bloque le souffle.

J’ai l’impression que ça dure une éternité.

J’entends un second fracas, plus brutal, plus violent. Ma voiture se déporte une nouvelle fois vers la gauche. À bout de souffle, complètement choquée, j’ai de plus en plus de mal à respirer. Ma vision se parsème de milliers de petits points noirs. Puis, d’un coup, c’est le silence. Le silence mêlé à des sifflements. Je n’arrive pas à ouvrir les yeux, ni à bouger. Je me sens comprimée de toute part, entre la ceinture et l’airbag.

Mon corps s’enfonce dans du coton. Ma joue me brûle. Puis mon épaule, et ensuite tout mon côté droit. Une odeur de roussi, de caoutchouc cramé et d’essence m’emplit les narines.

BAM !

Soudain, un bruit d’éclat de verre déchire ce silence sifflant. Deux mains m’attrapent par les bras pour me sortir de cet enfer.

Sonnée, les yeux mi-ouverts, je perçois un homme penché au-dessus de moi, un casque de moto sur la tête. Je ne discerne que ses iris. Elles sont vertes. Putain.

— Allez, ma belle, ça va aller. Respire. Respire…

Je n’y arrive pas. Je sombre. Encore et encore. Jusqu’à manquer d’air, jusqu’à ne distinguer plus que du noir.

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