Underground T4 : Verity
ch042
Chapitre 42
Coleen
Assise à mon bureau, le visage enfoncé dans mes mains, les épaules crispées, j’essaye de respirer, d’analyser la situation avec Smithan. Je planche dessus depuis la fin de matinée et il est presque huit heures du soir. Je n’ai eu le temps de ne m’occuper de rien d’autre. Ni de mon grand frère, revenu d’entre les morts… ni de répondre à ma belle-mère au sujet de la poussée dentaire de San… et encore moins de nourrir ce petit bébé qui s’épanouit en moi, car je n’ai rien avalé de la journée, hormis une pomme, une barre de chocolat et deux tasses de thé.
Je me masse les tempes, mon esprit tourne en boucle, ressassant sans cesse ce qui a été dit dans les différents rendez-vous entre les avocats, cet après-midi même. Je ne peux pas croire à une coïncidence entre la sextape et la proposition des Red Sox. Boston veut tellement ce joueur qu’ils seraient bien capables de ressortir cette histoire d’outre-tombe pour inciter les Cubs à se séparer de Smithan afin de le récupérer dans leur équipe. À moins que ça soit Chicago qui remette cette vidéo au goût du jour dans l’intention d’empêcher Smithan de renégocier son contrat tout en le gardant sous le coude, pensant que Boston se retirera du dossier s’il est suspecté dans une affaire de « détournement de mineur » ? Bordel… c’est l’un des aspects de mon job que je déteste le plus : la politique. Spencer est doué pour ça… pas moi ! Je suis trop impulsive et impatiente.
De mon point de vue, mon client est la victime. Le pauvre est dans tous ses états. Il ne sait pas quoi faire… tout le monde lui fout la pression. Les Cubs, les Red Sox, ses parents, ses entraîneurs, le directeur de la ligue de baseball. Bref, un vrai bordel. Et au milieu de tout ça, je dois gérer le reste… c’est-à-dire ma vie privée avec mon mec, mon équipe, mes frères et… et tutti quanti !
Avec un soupir, je passe timidement ma main sous mon chemisier pour me caresser le ventre, encore plat. Cela fait tout juste deux mois que je suis enceinte. Pour San, on a commencé à le remarquer à la fin de mon premier trimestre. D’ailleurs, je me demande si c’est une fille ou un garçon. Mon instinct me dit que c’est une fille… mais étant donné que je pensais attendre un petit mec pour San, j’ignore si je peux lui faire confiance.
Je termine de rédiger mes mails – l’un au directeur sportif des Cubs, l’autre à celui des Red Sox – lorsque la porte de mon bureau s’ouvre. Mon regard rencontre celui métallique de mon homme. Le sourcil arqué, il m’adresse un air interrogatif :
— Tu as fini ? Il est plus de huit heures.
— Ce dossier me prend la tête, soupiré-je en me balançant nerveusement sur ma chaise. Je n’avais pas besoin de cette charge supplémentaire.
Adossé au mur, Parker croise les bras sur son torse. Il porte un bas de jogging et un simple tee-shirt blanc, de quoi faire ressortir sa belle peau caramel.
— On va rentrer et tu vas te reposer, Coleen, OK ? me prévient-il d’une voix grave, inquiet à l’idée que je puisse autant donner de ma personne sans penser aux conséquences que cela peut avoir sur moi-même. Surtout maintenant que tu es enceinte… T’es livide, bébé. Je ne plaisante pas, ajoute-t-il alors que j’esquisse un sourire. T’as même pas pris de pause dans ta journée. C’est pas raisonnable ! Ni pour toi ni pour notre bébé.
Notre bébé… je n’ai toujours pas digéré cette nouvelle. Moi qui voulais attendre, à présent, j’ai envie de le hurler sur tous les toits. Et surtout de partager ça avec Gaylord… mais à quoi bon ? Je sais qu’il compte repartir pour ne plus jamais revenir. D’ailleurs, ce constat me fait tellement mal que je préfère ne pas y penser. Faire comme si tout ceci n’existait pas. Comme si lui n’existait pas. Je dois arrêter de me torturer. Mon grand frère est mort. Il y a dix ans. Point, à la ligne. Cet homme qui est réapparu dans ma vie depuis hier, c’est… c’est pas vraiment lui. Ça me coûte de l’avouer, néanmoins, c’est la vérité. Après les larmes de bonheur, les cicatrices de mon passé commencent à se rouvrir et je ne veux pas que ça soit le cas. J’ai renoncé à mon rêve pour lui… pour m’occuper de sa femme et de son fils… Même si je ne regrette rien, je ne peux m’empêcher de ruminer.
— On rentre, réponds-je simplement en me levant de ma chaise.
Je ramasse mes dossiers, les fourre dans mon sac, enfonce mon portable dans la poche arrière de mon jean noir et, perchée sur mes escarpins en cuir, je rejoins Parker qui glisse sa paume entre mes reins. Il se penche doucement pour m’embrasser, de quoi réveiller mes papillons, blottis quelque part dans mon abdomen, sans doute juste à côté de notre bébé.
— Je dis ça pour vous, me précise-t-il en posant sa grande main sur mon ventre d’un geste très protecteur. Je m’inquiète, Coleen. T’es… sous pression. Je ne veux pas qu’il t’arrive un truc, qu’il vous arrive un truc. D’accord ?
— D’accord, murmuré-je. Même si, je te rassure, ta fille est en sécurité, bien au chaud.
— Tu penses que c’est une fille ? me demande Parker, un sourire en coin, tandis que j’éteins la lumière de mon bureau.
Je hausse une épaule, puis ferme la porte à clef.
Mon homme aimerait une fille. Encore. Avoir un garçon le terrorise. Il craint de ne pas savoir gérer une relation père-fils étant donné que la sienne, avec son propre père, est complètement inexistante, détruite par dix années de maltraitance, de violence, et d’abus de pouvoir.
— Ouais, mais pour San, je me suis trompée…
— Moi, je pense que tu as raison. C’est une fille. Je le sens, me souligne-t-il en humant profondément mes cheveux. Tu as la même odeur que pour San.
Je lève les yeux au ciel, sachant pertinemment qu’il tente de se rassurer comme il le peut.
— C’est une odeur de femme enceinte, imbécile, ça n’a rien à voir avec le sexe du bébé, rétorqué-je en le repoussant, amusée.
— Ça a tout à voir, j’en suis persuadé !
Nous retournons dans le hall d’entrée, là où Stan, assis sur le canapé face au bureau désert de Mora, est occupé à envoyer un SMS.
Je suis la dernière à être encore dans les locaux de J&N’s. Spencer est parti il y a plus de trente minutes après m’avoir demandé au moins dix fois si je ne préférais pas qu’il reste. Je lui ai dit que ce n’était pas la peine. Parker et Stan ont tourné en rond dans la boîte tout l’après-midi. Avec mon adorable demi-frère qui cherche à nous – me – tuer, il n’était pas question, pour l’un comme pour l’autre, de me laisser seule ici, même si j’ai passé la journée en réunion avec une dizaine de personnes.
Ils se sont occupés en matant, avec le coach, les vidéos de combats des prochains adversaires d’Oméga dans l’une de nos salles de conférences. Au moins, malgré tout ce bordel, mon loup arrive à garder un planning d’entraînement un minimum stable. Même si je dois dire que depuis deux ou trois semaines, c’est compliqué.
— Prête à partir ? m’interroge Stan en rangeant son portable. Tu as trouvé une solution pour ton joueur de baseball ?
— J’ai sollicité une audience privée avec le président des Cubs, puis avec celui des Red Sox. On verra bien ce que cela donne, expliqué-je en haussant les épaules.
Dans mon sac à main, je cherche le bip du parking alors que je demande aux gars comment va le reste de l’équipe. Ma question ne les laisse pas dupes puisque Stan me répond que Debbie est avec Cassey à l’appartement et Parker me signale que Gabe a vingt-et-un ans et qu’il est assez grand pour qu’on ne le babysitte pas. Le regard noir que je lui adresse lui fait arquer un sourcil.
— Quoi ? Je ne peux pas veiller sur toi et sur lui, en même temps, me lance-t-il, sur les nerfs.
Je ne réplique pas. Quand Oméga est aux commandes, mieux vaut ne pas le chercher. Là, je ne suis pas en état de me battre contre lui. Je veux juste… rentrer, manger, prendre une douche, embrasser mon neveu, ensuite… voir Gaylord. C’est important. Je… j’aimerais lui dire que je suis enceinte. Ça compte pour moi. Même si je n’espère rien de sa part.
Stan et Parker sur les talons, je descends les marches de l’escalier en béton armé qui emmène directement au sous-sol. Le nez rivé à mon portable, je pianote un message pour Gabe.
Lorsque la lourde porte du parking claque derrière moi, j’ai à peine le temps de relever la tête que Parker m’attrape brusquement par la manche pour me tirer vers lui, entre ses bras. Surprise, je lâche mon téléphone par terre. L’écran se fissure à plusieurs endroits. MERDE ! Énervée, je m’apprête à rétorquer quand mon regard se focalise sur ce qu’il se passe à cinq mètres de nous.
Mes intestins se tordent instantanément tandis que mes genoux se mettent à trembler dès le moment où je vois ce gars… Gary Joyce, mon demi-frère… faire tourner une arme du bout de ses doigts, un sourire glacial sur son visage.
Je ne sais pas ce qui me déstabilise le plus. Qu’il soit vraiment là, avec dix mecs en tenue noire, façon militaire, flingues aux poings ; que je me sente complètement piégée ; ou bien de réaliser à quel point cet homme est le portrait craché de Gaylord, en brun…
Je n’ai pas le temps d’y réfléchir davantage, car un premier coup de feu explose à mes oreilles. La minute d’après, mon dos tape violemment contre un mur froid et rugueux.
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