Underground T4 : Verity
ch017
Chapitre 17
Debbie
De nos jours…
Il est presque dix-neuf heures lorsque je sors de la salle de bains. J’ai fait couler tellement d’eau chaude que la pièce carrelée ressemble à un hammam. Les miroirs en sont si embués qu’ils en sont opaques. Sauf à un endroit. Là où un cœur a été dessiné du bout d’un doigt.
J’esquisse un sourire et attrape ma serviette, enroulée autour de mes cheveux afin d’effacer la vapeur sur les vitres. Je dois avouer que j’aime bien toutes ces attentions que Stan me laisse. Que cela soit sur le miroir de la salle de bains ou sur le tableau veleda dans la cuisine, c’est rassurant de savoir que l’on compte aux yeux de quelqu’un. Je m’en veux de ne pas arriver à lui rendre la pareille. J’ai beau me forcer, ça… ça ne vient pas. Pourtant, mes sentiments, je les connais. Je sais que je l’aime, ce qui est d’autant plus frustrant. Pour nous deux. J’attends juste le moment où je vais parvenir à me libérer des chaînes de mon passé. En espérant que le jour où je réussirai, Stan sera toujours là. Avec moi.
Pendant ce temps, je laisse mes inquiétudes de côté et retourne dans ma chambre afin de m’habiller. Je n’oublie pas que le dîner annuel de ma boîte a lieu ce soir. En plus, contre toute attente, j’ai demandé à mon petit ami de m’accompagner. Ou plutôt, je lui ai mentionné ce repas et il s’est invité de force.
Je souris rien qu’en repensant à sa tête lorsque je lui en ai fait part, il y a quelques jours. « Il y a des chances que tu entendes parler de ma plastique de rêve par toutes les secrétaires de ta boîte, mais bon… je veux bien me dévouer pour t’accompagner ! » Voilà ce que cet imbécile m’a dit. Enfin ça, c’était avant que je lui explique que mon boss s’amusait à commenter ma tenue vestimentaire chaque matin. Honnêtement, j’ignore encore pourquoi j’ai abordé ce sujet. J’ai passé deux ans à me taire sur son comportement misogyne et là, j’ai craqué. La faute, sans doute, à son dernier « Très beau déhanché, Miss Briant. La jupe plissée semble avoir été conçue pour votre joli petit postérieur. » J’ai dû me retenir de ne pas lui coller mon classeur en pleine tronche. Après, Everton agit de la sorte avec toutes les nanas de la boîte. Il n’a que de la gueule – Dieu merci – et bien que d’habitude, j’aie à cœur de régler mes problèmes seule, en femme fière, forte et indépendante que je suis, là, si Stan pouvait gentiment lui remettre les pendules à l’heure, je ne cracherais pas dessus.
Bien évidemment, je n’ai pas précisé à mon petit ami de quelle nature étaient mes relations avec ce connard fini. J’ai préféré adoucir la vérité en lui expliquant vaguement que mon patron se prenait pour le coq de la basse-cour.
Malgré son côté boute-en-train, Stan est loin d’être con. J’ai vu à ses yeux qu’il avait saisi la nuance que je peinais à lui révéler. Son petit sourire en coin et son « c’est à quelle heure, déjà, ton dîner ? » ont suffi, à la fois à me rassurer, à la fois à m’inquiéter. Je m’apprête à lâcher le renard dans le poulailler.
Devant ma penderie, je secoue la tête, la poitrine étrangement serrée. Allez, ce n’est qu’une soirée de boulot. En plus, c’est l’occasion de prouver à Stan à quel point il compte pour moi.
Je saisis ma robe noire sur mon cintre lorsque je sens une présence derrière moi. Je me retourne, serviette nouée autour du corps, tombant sur Cassey, debout sur le seuil de ma chambre.
— T’as terminé tes devoirs ? demandé-je, un sourcil arqué.
— Oui.
— Super. Flora ne devrait plus tarder, lui dis-je alors que je le vois rouler des yeux.
— J’ai dix ans, je suis plus un bébé ! Je n’ai pas besoin de baby-sitter ! Encore moins celle qui garde ma cousine de un an.
— Cassey… on en a déjà parlé. Tu es grand, mais pas assez pour rester seul toute une soirée à la maison.
— Tu ne vas même pas rentrer tard ! s’agace-t-il.
— Peu importe, le coupé-je. Allez, file dans la salle de bains te débarbouiller un minimum avant de manger. J’ai laissé vingt dollars sur la table de la cuisine pour des pizzas. Il paraît que Flora est géniale, en plus.
Cassey ne dit rien. Pourtant, le soupir qu’il lâche vaut bien toutes les protestations du monde. Punaise, l’adolescence arrive à grands pas, de quoi m’inquiéter encore plus. J’ai aucune idée de comment gérer un ado chargé de testostérone. Sur ce coup-là, je vais être preneuse de plein de conseils. Je compte sur les gars, comme Gabe, Parker et évidemment Stan, pour m’éviter certaines galères.
— Tu vas mettre cette robe ? me demande-t-il, la tête toujours posée contre le chambranle de la porte.
Il a encore ses cheveux emmêlés, les joues rouges de son cours de boxe.
— Oui, pourquoi ?
— Elle est courte…
Pardon ?
J’adresse à mon fils un regard plus qu’interloqué. Sa seule réponse consiste à hausser les épaules, l’air de rien.
— C’est quoi cette remarque, Cassey ?
— Bah, rien… Elle est courte, c’est tout. On voit toutes tes jambes.
— Et alors ? J’ai pas le droit de mettre une robe courte où on voit mes jambes ?
Il hausse une nouvelle fois les épaules.
— Si…
— T’as pas l’air convaincu ?
— Si…
— Cassey qu’est-ce que je t’ai déjà dit sur la tenue vestimentaire d’une femme ? demandé-je d’un ton léger malgré l’importance de cette discussion.
— Elles ont le droit de s’habiller exactement comme elles le veulent, marmonne-t-il.
— C’est ça… et qu’est-ce que les hommes ont le droit de faire aux femmes qui s’habillent avec une robe ou une jupe ?
— Absolument rien du tout, marmonne-t-il une nouvelle fois.
— Voilà. Peu importe ce qu’on porte, les hommes doivent nous respecter. T’es pas d’accord ?
— Si…
— Mais ?
— Mais tout le monde ne le fait pas.
— C’est vrai, alors autant montrer l’exemple, tu ne crois pas ? insisté-je en arquant un sourcil.
— Ouais…
— Allez, file, lui dis-je.
Il me lance un dernier petit regard en coin.
— Quoi ? m’enquiers-je, un brin amusé.
— Stan vient d’arriver, il était au téléphone…
— D’accord, et donc ?
— C’est qui Shannon ? me demande-t-il, l’air très intéressé.
Cette fois-ci, je ne peux me retenir de sourire. L’adolescence est vraiment aux portes de son enfance.
— Shannon ?
— Oui, j’ai entendu Stan l’appeler comme ça.
— C’est sa petite sœur, monsieur le curieux, expliqué-je. D’autres questions ?
— Non… Aucune.
Gêné, il quitte ma chambre. Ah, les garçons… faut de la patience pour les élever.
Je me dépêche de revêtir ma robe portefeuille sur ma lingerie en dentelle, noire aussi, puis j’enfile mes escarpins en daim, effet léopard, au moment où ma porte s’ouvre de nouveau. Sauf que cette fois-ci, ce n’est pas la silhouette d’un petit garçon de dix ans qui m’observe, c’est celle d’un homme musclé, au regard de braise, habillé d’un somptueux costume sombre et d’une chemise impeccablement blanche.
— Ça change des tenues de sport, relevé-je en me redressant. Je ne suis pas certaine de vouloir que tu viennes, chéri. Tu seras sur toutes les lèvres des secrétaires pendant des semaines.
Stan esquisse un sourire tandis qu’il s’approche de moi, sa main attrapant la mienne afin de me ramener tout contre lui. Avec mes talons de dix centimètres, mes yeux arrivent presque à la hauteur de sa bouche. Je passe mes doigts sur sa cravate, grise, avec de petits motifs jaunes, dont la couleur est similaire à la veste de tailleur que je compte enfiler par-dessus ma robe.
— C’est histoire que tu ne m’oublies pas quand tu es au travail, me répond-il.
Je ne suis pas stupide. Si tout le monde parle de lui dans ma boîte, Everton sera obligé de se tenir à carreau. Ça sera comme un rappel constant du fait que je ne suis pas célibataire. Ni qu’aucun homme ne devrait jamais s’adresser de cette manière à une femme. Sauf quand il s’agit d’un jeu coquin validé par les deux protagonistes, évidemment.
— Et toi, qui me dit que tu penses à moi quand tu es à ton travail ? souligné-je, un brin taquine.
Il esquisse un sourire, ses bras enveloppant doucement ma taille pour me presser contre son torse. Mes seins s’étirent sur son poitrail.
— La chaleur… parce que je transpire comme un con, là-bas, alors que je pourrais transpirer avec toi, ici, sous la couette !
J’acquiesce d’un mouvement de la tête. Pas faux.
D’une main délicate, je passe mes doigts dans sa chevelure, disciplinée pour l’occasion grâce à une quantité astronomique de gel, et cela, bien que Stan ait les cheveux courts. Mon pouce glisse sur sa tempe, puis sur sa joue, avant de terminer par longer la forme « diamant » de sa mâchoire. Ses yeux, eux, ne me quittent pas un seul instant. Ses grandes pupilles sont brillantes, véritable reflet de son désir pour moi, à cet instant précis. De quoi me faire timidement rosir de plaisir.
Soudain, il se saisit de ma bouche. Il m’embrasse sauvagement, me poussant contre l’un des murs de la chambre. Mon dos tape sur la cloison, tout comme ma tête. Je passe mes bras autour de son cou, accentuant notre baiser. Sa langue fouille ma bouche à mesure que de profonds soupirs de béatitude s’échappent de mes lèvres. Nos souffles s’entrechoquent. Je remonte mon genou le long de sa jambe, là où il attrape ma cuisse d’une main ferme afin de la coller à sa hanche. Spontanément, j’ondule du bassin contre le sien. Ma robe me gêne, mais je m’en moque. Je veux le sentir contre moi.
— Putain, Debbie, je ne peux pas te résister, me lâche-t-il entre deux baisers.
Son autre main se referme sur ma poitrine. À travers le tissu épais de ma tenue, il masse mon sein droit. J’esquisse un sourire contre ses lèvres.
— Je sais…
— Tentatrice, va ! souffle-t-il en revenant m’embrasser de plus belle du moins jusqu’à ce que la voix de Cassey résonne d’en bas pour nous indiquer que la baby-sitter vient d’arriver.
— Après la soirée, tu es toute à moi, trésor, me prévient Stan en consentant enfin à me relâcher.
J’ordonne mes cheveux, le regard toujours espiègle, puis, sans ajouter quoi que ce soit, je récupère ma veste de tailleur, jaune canari, la passe sur mes épaules et descends au rez-de-chaussée, là où Flora attend dans le hall d’entrée avec Cassey.
Elle est telle que Coleen me l’a décrite. Simple et efficace. Petite brune au regard franc. La peau plutôt claire. Jean, basket, sweat. Elle ne paye pas de mine comme ça, la petite Flora, néanmoins je sais qu’elle est ceinture noire de karaté. De toute façon, à partir du moment où Parker l’a engagée pour veiller sur sa fille, c’est qu’elle doit avoir du plomb dans la cervelle, des muscles sous la peau et de bonnes connexions neuronales.
— Bonjour, Flora, j’entends derrière moi.
— Bonsoir, monsieur Birmingham, répond-elle poliment en lui jetant un rapide coup d’œil avant de me regarder droit dans les yeux, attendant sans doute mes instructions.
En quelques minutes, je lui présente la maison. Je lui montre comment fonctionne l’alarme, lui indique où se trouvent les numéros d’urgence. Je lui précise que hormis nous – Stan et moi – ainsi que les autres membres de ma famille qu’elle a déjà rencontrés en gardant la fille de Parker et Coleen, personne n’est invité à pénétrer chez moi. Cette précision la fait tiquer sans pour autant lui arracher une remarque. Moi, j’ai encore le souvenir suffocant de Jenna, l’ancienne baby-sitter de Cassey, étalée sur le sol de mon salon après que Connor s’est incrusté dans l’intention de kidnapper notre fils.
— Si jamais il y a un souci, je suis joignable sur mon portable, terminé-je.
Je vois Cassey lever les yeux au ciel, derrière Flora.
— Merci, madame Briant. Je suis certaine que tout se passera bien. N’est-ce pas, Cassey ? lui dit-elle avec bienveillance.
Mon fils serre les dents malgré un petit sourire qu’il consent à lui offrir.
Avec Stan, nous prenons rapidement congé de Flora et Cassey, qui reste campé sur ses positions. Il est aussi muet qu’une carpe, l’esprit un peu ailleurs. Je sais qu’il voudrait être considéré comme un adolescent responsable, seulement c’est encore un enfant. Je l’embrasse sur le front tandis que Stan lui fait un check.
Lorsque nous montons, tous les deux, dans le véhicule, j’entends mon petit ami soupirer.
— Il a les boules parce que t’as fait appel à une baby-sitter, c’est ça ? me lance-t-il, amusé, en démarrant.
Je me pince les lèvres tout en hochant la tête. Au loin, je regarde le soleil décliner à l’horizon, striant le haut des gratte-ciels d’une jolie couleur orangée.
— Il a dix ans… Il est encore petit, murmuré-je.
— Une soirée complète avec débordement sur la nuit, d’accord. Par contre, tu ne penses pas qu’il peut rester une heure tout seul ? Le samedi matin quand tu es à ton cours de fitness, par exemple ? me lance-t-il, l’air de rien, le regard rivé sur la route.
J’arque un sourcil, suspicieuse, tout en croisant ma jambe droite par-dessus la gauche.
— Il t’a demandé de me convaincre qu’il n’avait plus besoin de baby-sitter ou je rêve ?
Stan a l’air amusé.
— J’ai déclaré que j’étais d’accord avec toi, mais que je t’en parlerai quand même.
— Stan, commencé-je alors qu’il me coupe la parole.
— Debbie, ma puce, pour ce qui est de l’éducation de Cassey, je t’ai toujours dit que tu pouvais compter sur moi. Je trouve que tu es une mère parfaite. Vraiment. Et je ne lui donnerai jamais un contre-ordre…
— Mais ? interviens-je.
— Mais, il a dix ans. Il devient un « grand », si tu vois ce que je veux dire.
Je soupire, la gorge serrée.
— Je sais. Il m’a fait une remarque sur la longueur de ma robe, marmonné-je en coulant un regard vers Stan, ce qui l’amuse.
— Tu es sa mère, il cherche à te protéger, rien de plus.
— Il m’a demandé pourquoi tu discutais avec une certaine Shannon au téléphone, insisté-je.
Cette fois-ci, Stan arrête de rire. Il me lance une œillade coupable.
— Je vais lui dire que j’ai une autre sœur qui s’appelle Anna, dans ce cas. Histoire qu’il ne s’imagine pas que je te trompe.
— Tu vois bien… Il est encore petit.
— Ce n’est pas parce qu’il s’inquiète pour toi que ça fait de lui un « petit », me fait remarquer Stan avec un sérieux que je ne lui connais guère.
— Tu prends sa défense ?
— Non, insiste-t-il en venant coller sa main sur ma cuisse, dénudée par ma robe. Je te dis juste de, peut-être, lui accorder du temps libre où il peut te montrer qu’il est responsable.
Plus on se rapproche du centre-ville, plus la tension monte d’un cran dans mon ventre. Je tapote nerveusement mes doigts sur mon genou. Coincée entre le dîner de ma boîte d’un côté, cette conversation avec Stan de l’autre, je me sens comme un lapin piégé dans son terrier.
— À quel âge tu l’as eu, toi, ce temps libre ? demandé-je en essayant de me détendre.
— À huit ans, je rentrais déjà de l’école tout seul.
— Huit ans ?! Ça va pas la tête ! m’affolé-je.
— Ma mère avait deux boulots, et on galérait à payer les factures. Elle n’allait certainement pas embaucher une baby-sitter.
Je me tais, soudainement gênée.
— C’est pas ce que j’ai voulu dire, précisé-je tout de même, en me raclant la gorge.
— Je sais, me rassure Stan. Huit ans, c’est tôt. Ma mère a eu de la chance que je ne sois pas trop du genre à chercher les problèmes.
Je coule un regard sceptique vers mon petit ami. Ouais, je ne suis pas convaincue par ça, en revanche.
— C’est vrai. J’étais un garçon sage. C’est… au lycée que ça c’est compliqué.
— Génial, marmonné-je.
— Bref, coupe Stan en s’arrêtant à un feu rouge. Tout ça pour te dire que dix ou onze ans, c’est pas mal pour commencer à se responsabiliser. Encore une fois, ce n’est que mon avis. Et tu sais que je te soutiendrai, quelle que soit ta décision.
Sa main relâche ma cuisse afin de venir caresser mes cheveux l’espace de quelques secondes avant de retourner se poser sagement sur le volant.
— D’accord, lâché-je, la gorge tout de même nouée. L’année prochaine, Cassey entre au collège. Alors, peut-être que je le laisserais rentrer seul et que je ne prendrais pas de baby-sitter pour le surveiller jusqu’à ce que je termine le travail.
Soudain, j’ai les oreilles qui sifflent. Pas à l’idée d’imaginer mon fils de onze ans, seul à la maison, mais parce que dans un an, je ne sais pas où j’en serai avec Stan. Il ne sera probablement plus sur Chicago. Et moi, je ne serai clairement pas à New York.
J’ose un regard vers Stan. Il ne semble pas avoir saisi la subtilité cachée de ma bonne résolution. Au contraire, il acquiesce vaguement de la tête avant de redémarrer au vert.
Qu’est-ce que disait mon horoscope du jour, déjà ?
« Gare à Uranus ! Il pourra faire apparaître des difficultés dans votre vie amoureuse. Seuls les couples dont l’entente laisse à désirer pourront passer par une phase critique. Si vous êtes dans ce cas, faites attention, il y aura de la rupture dans l’air. »
Notre entente me paraît plutôt bonne, non ? Non ?
— Il sera très content de cette proposition, termine Stan en m’adressant un clin d’œil. Maman poule, va.
Je lève les yeux au ciel. Je suis mère. Pas besoin d’être une maman poule pour vouloir protéger ses enfants, coûte que coûte, si ? Si ?
La plaie d’être « balance ». Je suis toujours dans l’éternelle indécision, c’est pénible.
— Mis à part ça, tu ne le trouvais pas… soucieux ? Ce soir en particulier, me lance Stan.
— Cassey ?
— Ouais…
— Un peu, c’est vrai, avoué-je. Il ne m’a même pas raconté son entraînement de boxe. Ça s’est mal passé ?
— Pas à ma connaissance. En tout cas, il ne m’a rien dit. Laisse tomber, ça doit être un petit chagrin d’amour.
— T’es bête ! Il a dix ans ! souris-je en lui tapant gentiment l’épaule.
— Et alors ? L’amour, c’est pas que pour les adultes !
Je lève les yeux au ciel. Il a raison.
Stan se contente de m’adresser un sourire, puis il gare la voiture dans le parking du Hyatt Regency Hotel, là où se déroule la réception de ce soir.
— Bien, me dit-il en m’ouvrant la portière, tel un parfait gentleman.
Il réordonne sa cravate, passe ses doigts à plat sur les manches de son costume comme s’il voulait enlever quelques peluches invisibles, avant de frapper brusquement ses mains l’une contre l’autre, de quoi me faire sursauter.
— Everton, c’est bien ça ? me demande-t-il, connaissant déjà la réponse. Je pense que je vais m’amuser !
— Attends.
Ma paume se pose sur son avant-bras, comme pour le retenir. J’ai toujours la gorge serrée. Je me mets à épousseter sa veste, essayant tant bien que mal de trouver mes mots.
— On… on n’est pas dans l’Underground, ici, d’accord ? dis-je d’une petite voix mal à l’aise.
— Heureusement pour ton boss, d’ailleurs, relève Stan.
Dans ses grandes prunelles sombres, il n’existe plus aucune trace malicieuse. Juste une sévérité sans nom.
— On va voir si, après cette soirée, il se permettra toujours de commenter ton cul.
Ma mâchoire se dévisse d’un cran. Merde… Quand je dis que Stan est loin d’être con, c’est que c’est le cas.
— C’est pas tous les jours ! indiqué-je, nerveuse.
— Une fois, c’est déjà trop, marmonne-t-il en claquant la porte de la voiture. Donc… Everton, c’est ça ?
Je prends note que ses yeux sont redevenus rieurs. Pauvre Ronan Everton.
— Oui. N’agis pas stupidement, s’il te plaît. Je n’ai pas envie de perdre mon job.
Le regard noir qu’il m’adresse me fait presque regretter ma réflexion.
— Tu n’auras qu’à l’attaquer pour harcèlement au tribunal. Avec MeToo et compagnie, ça devrait être du tout cuit !
— Stan…
— Oui ?
— C’est mon travail, et j’y tiens. Vraiment. Everton est un connard fini misogyne, c’est tout. Il a pas de couilles que de la gueule, ça me fatigue de l’entendre jacasser toute la journée sur la tenue vestimentaire des nanas de la boîte, donc… je te demande juste de…
— De l’inviter cordialement à cesser ses jacassements ? termine-t-il à ma place, un sourcil arqué.
— Un peu plus que cordialement, ça serait parfait, oui, murmuré-je alors que je le vois rouler des yeux, un sourire malgré tout au coin des lèvres.
— T’as de la chance, Debbie, comparé à d’autres mecs comme Oméga, moi, je sais me tenir !
J’acquiesce de la tête. Ça, c’est sûr. J’imagine ce que Parker Adams ferait à un gars qui oserait commenter le postérieur de sa femme tous les matins. Je visualise surtout ce que ferait Coleen si un type de sa société se permettait de faire ça !
— Allez, ne te stresse pas. Ça va bien se passer, promis ! me rassure Stan en m’attrapant par la main pour me diriger vers l’ascenseur.
Oui… j’espère.
***
Quand McFly Business organise sa soirée annuelle, on peut dire que ça ne plaisante pas. L’entreprise a réservé l’intégralité de la salle de réception du Hyatt Regency, au douzième étage de l’hôtel, pour y créer un décor… enchanteur, j’ai envie de dire.
Il y a des draps ivoires suspendus au plafond, donnant un effet très « vaporeux » à l’ensemble de la pièce dont les murs, lambrissés, paraissent briller face au déclin de plus en plus intense du soleil. Un buffet gargantuesque, des rosiers plantés ici et là, dans des bacs en marbre. Une fontaine de Champagne. Un orchestre de jazz. Au moins trente serveuses – tirés à quatre épingles, perchées sur de hauts talons d’ailleurs – qui virevoltent autour de nous afin de s’assurer que nous ne manquons de rien. Honnêtement, je trouve ça ridicule. Néanmoins, 99 % des gens de la boîte diront sûrement, demain matin, que c’était une soirée grandiose. Pour l’instant, elle l’est… Attendons de voir d’ici deux ou trois heures, quand les deux cents bouteilles de Champagne pour quatre-vingts invités seront vidées et qu’il n’y aura plus une seule verrine avocat-crevettes afin d’éponger tout ça.
— Finalement, c’est pas si différent de l’Underground…
La voix amusée de Stan me caresse allègrement l’oreille. Sa main, elle, se pose doucement contre ma chute de reins, puis il me tend une coupe en un sourire complice. Je trempe mes lèvres dans mon verre, non sans un haussement de sourcil.
— On est loin du sang et de la sueur, quand même.
— T’as d’un côté les mecs m’as-tu-vu qui se la pètent, de l’autre, les nanas coincées dans des robes bien trop petites pour elles. De l’argent, de l’alcool, de la musique. D’accord, il n’y a pas de cage avec deux imbéciles qui se tapent sur la tête, mais ce n’est qu’un détail.
— Je vais dire à Parker que tu le traites d’imbécile, tiens.
— Tu peux y aller, le coach est le premier à le faire ! ricane Stan en buvant la moitié de son verre de gin.
J’attrape une tartelette à la betterave, l’avale tout rond avant de boire une gorgée de mon Champagne, mes yeux épiant la brochette des trois secrétaires de mon service qui s’avance, tout feu tout flammes, à grandes enjambées vers nous. Et voilà… À peine vingt minutes qu’on est là, et c’est déjà le défilé de greluches.
— Salut, Debbie.
— Hey, bonjour !
— Bonsoir, Debbie !
Je suis étonnée de noter qu’elles connaissent mon prénom, elles qui ne m’accordent pas même un remerciement lorsque je leur apporte moi-même les contrats à envoyer. Malgré tout, je me fends d’un sourire et fais les présentations. Je ne suis pas dupe. Ce n’est pas moi qu’elles viennent voir.
— Maddison, Elena, Georgia… Je vous présente Stanley, mon… compagnon.
Je bute un peu sur l’utilisation de ce terme. Au lieu de « petit ami », « compagnon » est sorti tout seul. J’imagine qu’à trente-trois ans, on ne peut pas vraiment appeler « petit ami » l’homme qui partage votre vie depuis deux ans et avec qui vous vivez un bon quart de l’année. Même une bonne moitié, si je ne prends en compte que cette année.
Après mes propos, je m’attends à voir une certaine mimique apparaître sur le visage de Stan, mais il reste tel qu’il est. Malicieux, taquin et plaisantin. Il salue à son tour les trois secrétaires, sûrement plus jeunes que lui, d’ailleurs, quand j’y pense, alors que moi, je me place un peu en retrait. Muette et effacée. Je n’aime pas spécialement m’imposer. Je suis du genre observatrice. Une chouette juchée sur son perchoir, dans son arbre creux, occupée à scruter l’étendue de son territoire. Et celui-ci fait un mètre quatre-vingt-sept de haut, pour quatre-vingt-huit kilos. Voilà.
Je descends ma flûte de Champagne presque cul sec. Il me restait trois gorgées, rien de bien épique.
Du coin de l’œil, je vois Leslie sortir des toilettes, sa robe rouge flottant en corolle autour de ses jambes. C’est le genre de tenue meringue que je trouve « cucul » mais qui, étonnamment, est fait pour une femme comme Leslie Hartmann. En particulier lorsqu’elle ose l’agrémenter d’une veste à sequins, de talons bicolores, et de bracelets vert émeraude. Leslie est pleine d’audace et de culot. Je l’envie. D’autant plus qu’elle n’a pas eu non plus une vie très facile.
Elle range son téléphone dans sa petite pochette noire, puis m’adresse un signe de la main avant de me rejoindre. Je jette un coup d’œil vers mon compagnon, toujours aux prises avec les trois harpies de l’accueil. Nos regards se trouvent l’espace d’une seconde. Le sourire qu’il m’affiche m’aide à dévoiler le mien. Je croise tout de même nerveusement les bras sur ma poitrine, ce qui accentue mon décolleté en pointe et raccourcit de quelques précieux centimètres ma robe.
Leslie arrive à notre hauteur. Elle prend part à la discussion avec toute l’hypocrisie et la surexcitation qu’une femme moqueuse est capable de feindre.
Évidemment, toute la conversation tourne autour de Stan. Et de moi, bien sûr. Les commères veulent savoir où nous nous sommes rencontrés, depuis quand nous sommes ensemble, pourquoi elles ne l’ont encore jamais vu à une soirée de la boîte. Bla-bla-bla. Je ne réponds presque pas. Je laisse Stan le faire. Visiblement, il adore ça.
Sur mes gardes, je les observe du coin de l’œil. Lui, en particulier.
Stanley Birmingham est à l’aise avec les femmes. C’est un fait. Résultat de tant d’années de libertinage, j’imagine. Il les fait rire, sourire. Il trouve toujours le mot afin d’égayer leur regard ou de les faire glousser. La « tchatche », il l’a en lui. Sans parler de son côté séducteur, c’est évident. Il aime plaire à la gent féminine. Gaylord aussi était ainsi. À la simple et unique différence, c’est que Stan, lui, a tout abandonné pour moi. Dès notre premier rendez-vous. Plus d’escort, plus de plan cul, plus de soirée libertine ou d’orgie romaine. Plus de tchats sur des applications de rencontre. Rien. Le néant. Il a tout supprimé, tout arrêté. Je le sais de source sûre… pour avoir passé les premières semaines de notre relation à espionner son portable. J’en suis peu fière. Mon attitude mérite un zéro pointé, seulement je voulais être certaine de savoir dans quoi je mettais les pieds, avec qui surtout. Puis, il ne s’agissait pas que de moi, que de ma vie. En entrant dans la mienne, il est aussi entré dans celle de mon fils.
Résultat des courses, Stan aime plaire aux femmes, c’est vrai, cependant ça s’arrête là. Il est fidèle, honnête et intègre. Il ne les laisse pas espérer ou s’imaginer quelque chose. Et il ne se sert pas de moi comme d’un faire-valoir. Il ne m’exhibe pas de la même manière qu’un trophée.
Au bout de dix minutes, Maddison, Elena et Georgia consentent enfin à nous lâcher la grappe. Elles m’adressent un sourire plus que mielleux en tournant les talons, balançant leur cul de droite à gauche en un rythme quasi parfait, comme s’il s’agissait de Cerbère, le célèbre chien à trois têtes des Enfers.
Leslie laisse échapper un gloussement. Je coule un regard interdit vers Stan.
— Quoi ? s’insurge-t-il. Je me suis montré poli, non ?
— Tu sais qu’elles ne me parlent jamais ? avoué-je, un sourcil arqué. C’est à peine si j’ai le droit à un bonjour, le matin, quand j’arrive.
— C’est mon charme naturel, que veux-tu que j’y fasse ?
— En même temps, personne n’ose t’approcher, Debbie, rit Leslie. Au premier abord, tu parais comme une femme froide et austère.
Froide ? Austère ? Moi ? N’importe quoi. Je suis Balance. Pas Vierge.
Leslie hoche la tête alors que je n’ai même pas répondu. Stan, lui, alourdit mes épaules de son bras musclé. Il ricane à mon oreille tout en me ramenant contre lui, là où son parfum boisé, presque végétal, aguiche mon odorat.
— Grrr… Miss Calotte glaciaire, j’adore. Je veux bien aller chercher un pic à glace et devenir ton explorateur, si tu le souhaites.
— Arrête, souris-je en lui donnant une petite tape sur le ventre.
Je peux sentir ses abdominaux malgré l’épaisseur de sa veste, ce qui me donne quelques coups de jus entre les reins.
— Je serais ton réchauffement climatique personnel, ronronne-t-il en me volant un baiser.
— Arrête !
— Mais quoi ? s’indigne-t-il.
Un peu plus et dans deux minutes, je me retrouve à quatre pattes dans les toilettes. Je le connais, cet homme de Cro-Magnon, accro au sexe et à l’adrénaline. Sauf que là, ce n’est ni l’endroit ni le moment.
— Vous n’auriez pas un frère ou un cousin à me présenter ? demande Leslie, l’air de rien, en récupérant une coupe de Champagne sur le plateau d’un des serveurs.
— Leslie ! m’exclamé-je, en balançant mon poids de ma jambe gauche à ma jambe droite, ce qui me fait légèrement vaciller sur mes talons hauts.
— Parce que moi aussi, je me sens un peu iceberg sur les bords, figurez-vous, susurre-t-elle en battant des cils.
— Désolé, je n’ai pas ça en stock, rit Stan. Peut-être un oncle, par contre, dans son cas… l’exploratrice, ça risque d’être vous.
— T’es pas croyable. Arrête, supplié-je en plantant mes yeux dans les siens pour le faire cesser ses âneries. T’es une vraie pipelette, ma parole !
La soirée a débuté depuis même pas une heure. Il faut que l’on tienne encore au moins autant de temps avant de pouvoir partir à une heure « convenable » et ainsi, éviter l’étiquette de la pimbêche.
— Tiens, tiens, marmonne soudainement Leslie, son regard virant au noir. Lui, ça serait bien qu’il arrête de t’approcher, en revanche.
Inutile de me retourner pour savoir de qui il s’agit. Ronan Everton a un pas tellement présomptueux associé à un melon si énorme que je m’inquiète sur l’état de ses chevilles.
Face à moi, Stan se munit de son plus beau sourire insolent. Le genre qu’il doit adresser aux fighters concurrents d’Oméga pour bien les faire enrager. À ce niveau-là, je ne parlerais même pas de provocation. Ça va bien au-delà.
Je me racle la gorge, soudainement agacée, lorsque j’entends mon nom et celui de Leslie résonner à mes oreilles.
— Monsieur Everton, salue poliment Leslie malgré la froideur que l’on peut percevoir.
Le directeur adjoint de McFly Business s’invite entre nous trois.
Habillé d’un costume bleu nuit, d’une cravate beige rosé, ses cheveux poivre et sel sont bien gominés, ramenés vers l’arrière. Rien à voir avec la coupe d’un DiCaprio sexy ! Ou celle de mon homme, dix fois – cent fois, même – plus élégante.
Non, là, on est dans le « vieux beau » quinquagénaire, avec les deux pointes blanches, un peu mousseuses, qui gisent au coin des lèvres à force de trop parler – et de baver. Berk ! Je préférerais être célibataire, faire la pénitence du sexe de surcroît, plutôt que de vivre au quotidien avec un individu comme lui.
— Ma petite Leslie… Ravi de vous voir ici.
Un horrible frisson remonte ma colonne vertébrale. Ce mec me dégoûte au plus haut point. Je m’en rends vraiment compte à présent qu’il est là, entre Stan et moi. Mon gosier s’assèche, mes genoux commencent à trembler. Comme un appel au secours, je lève la tête à la recherche du regard rassurant de mon petit ami. Évidemment, c’est sur celui d’Everton – pervers à souhait – que je tombe.
— Mademoiselle Briant… toujours aussi pimpante à ce que je vois ! me lance-t-il d’un sourire suffisant.
Je m’apprête à rétorquer un vague « bonsoir » lorsque Stan le contourne pour se rapprocher de moi, sa main s’invitant entre mes reins. Son toucher n’a rien d’habituel. Lui, d’ordinaire doux et coquin, paraît s’être transformé en vrai pitbull. Je le sens à la dureté de sa paume, à la fermeté de ses doigts. Sa poigne est lourde. Dominatrice, aussi. Il me ramène sur le côté, tout contre lui. Là où son cœur bat sur un rythme étonnamment lent et régulier, entre mes omoplates. J’ose un regard vers lui. Ses sourcils sont froncés, ses lèvres si pincées qu’elles forment une ligne sur le bas de son visage, finement rasé pour l’occasion.
J’ai troqué mon adorable je-m’en-foutiste de petit ami contre son double maléfique. Cela dit, je croyais que seul Parker était atteint de schizophrénie.
Je fais rapidement les présentations. Elles sont encore plus succinctes qu’avec les secrétaires. Everton semble surpris d’apprendre que je ne suis pas célibataire. Son sourcil est pris d’un tic nerveux lorsque son regard croise celui, noir, de Stan.
— Donc comme ça, vous êtes le compagnon de mademoiselle Briant. Je l’ignorais… Nous avons tellement l’habitude de la voir non accompagnée aux différents évènements qu’organise McFly Business, dit-il d’un ton doucereux.
Je me passe une main anxieuse dans mes longs cheveux caramel, détachés. Je crois que je préférais être dans l’Under plutôt qu’ici. C’est pour dire.
— Je travaille beaucoup. Mon emploi du temps est surchargé, précise Stan d’une voix plus que froide. Toutefois, je vous rassure, je ne suis jamais loin…
Au nom d’une certaine bienséance, ils s’échangent tous deux un petit sourire… glacial. Sauf qu’Everton n’est décidément pas prêt à lâcher l’affaire. Il doit s’imaginer qu’il peut pousser un gamin d’à peine trente ans dans ses retranchements. Ce qui est très mal connaître Stan. Il ne faut pas oublier son job. Prendre des coups, encaisser, c’est son quotidien. Cependant, ça, Everton l’ignore…
— Dans quoi bossez-vous ?
… en revanche, il va vite s’en rendre compte !
Cette question est typique d’un combat de coqs. Dans moins de cinq minutes, ça parle salaire. Sauf que les cinq minutes, Stan ne les lui laissera pas. Je le sais, je le sens.
— Le sport.
— Ah, je me disais aussi. Avec cette carrure ! tente de plaisanter Everton malgré la froideur de son regard. J’en ai fait pas mal. Je suis un peu un touche-à-tout. On a le sport facile dans ma famille.
— Vraiment ? lance Stan, moqueur.
Son rythme cardiaque s’emballe, tandis que sa main se referme plus fermement contre ma hanche.
— Oui, laissez-moi deviner le vôtre… alors… je dirais basket ? propose Everton. Baseball ? Non… trop simple…
Quelle plaie, ce mec !
J’échange un regard désespéré avec Leslie.
Everton est tellement engagé dans sa tirade que je n’arrive même pas à en placer une afin d’écourter la conversation. Contre moi, Stan est toujours aussi rigide qu’un cadavre. On parie combien qu’il se retient de lui en retourner une ?
— Vous êtes dans l’endurance, je me trompe ?
— Ça dépend ce que vous appelez « endurance »...
— VTT ? Foot ? Hand ?
Ça va durer longtemps ce cirque ?
— Non, je sais ! s’exclame-t-il, soudainement euphorique. Sport de combat ? Boxe ? C’est le nez, ça, dit-il en tapotant le sien de son index boudiné. Ça ne trompe pas. Tous les boxeurs se ressemblent.
Quoi ?! N’importe quoi !
— Alors ? C’est ça, vous êtes dans la boxe ?
J’entends Stan renâcler.
— Presque. MMA. Free-fight pour être exact, répond-il d’une voix rêche, presque mécanique, de quoi rabattre le caquet à ce connard d’Everton.
D’ailleurs, mon supérieur le dévisage sans la moindre politesse. Ses yeux sont écarquillés de stupeur. Dommage que Leslie ne soit pas pile en face de lui à ce moment-là, je crois qu’elle aurait adoré le regarder tel un poisson hors de l’eau, tout suffocant.
— Ah… j’ai ouï dire que c’était un milieu très particulier. Qui demandait un mental d’acier. Un univers souffrant de beaucoup… d’excès, non ?
— Nous avons nos propres règles de vie, commente simplement Stan.
C’est le cas de le dire, pensé-je. Les problèmes se résolvent toujours de la même façon… dans une cage.
— Oui, c’est ce qui se dit. Des procédures peu scrupuleuses, d’ailleurs. Les tensions sont palpables, j’imagine, autour du ring. Les esprits doivent vite s’échauffer.
— En effet, ça s’échauffe vite. Une simple étincelle peut entraîner le plus grand des incendies, précise Stan alors que je me fais toute petite contre lui.
On n’est pas dans l’Under, ni même autour du ring, mais punaise, que la tension est palpable !
Je me racle la gorge, comme pour spécifier à Stan qu’il est temps de partir, même si cela ne fait pas encore deux heures que nous sommes là. Tant pis. Je suffoque ici. En plus, je crois qu’Everton a compris le message. Je ne suis pas célibataire, et mon petit ami n’est pas un plaisantin. C’est tout. J’en demande pas plus.
Pourtant, je suis incapable de bouger. Comme si une infime partie de moi, de la moi d’avant, n’attendait qu’une seule chose : voir Stan défoncer Everton.
— Oui, on dit que les fighters ont des personnalités très… violentes, précise mon boss.
La respiration de Stan s’intensifie.
— Je ne suis pas fighter. J’en entraîne un, c’est tout. Il s’agit même du meilleur. Maintenant, est-ce qu’il est violent ? Oui, sans doute. Avec les gens qui le méritent, en tout cas !
— Très bien, par contre, si je ne m’abuse, c’est un milieu plutôt dominateur, de mâles alpha, n’est-ce pas ?
Pitié…
Je me tâte à, soit sortir le popcorn et regarder Stan fumer Everton, soit à attraper mon homme par le bras tout en le suppliant de partir. Cruel dilemme, néanmoins pour une fois, l’indécise que je suis a fait son choix. J’opte pour le popcorn. Advienne que pourra.
— C’est vrai, approuve Stan en souriant doucement.
Il me relâche, me fait glisser derrière lui, puis s’approche dangereusement de mon supérieur. Il le dépasse aisément d’une demi-tête.
— Les mâles alpha n’apprécient vraiment pas quand leur femme se fait malmener par des trous du cul qui se croient tout permis juste parce que Mère Nature les a dotés d’une paire de couilles, reprend Stan.
Oh… merde !
Quand je vois le visage sidéré de Leslie, sa bouche béante, ses yeux prêts à tomber par terre, je me dis que je dois avoir exactement le même.
— Pour que les choses soient claires, monsieur Everton, commentez encore une fois la façon qu’a ma femme de s’habiller et je vous promets que je serai le plus alpha de tous les connards alpha que vous connaissez. On s’est bien compris ?
— Pa-pardon ?! bégaye Everton, le teint soudainement rouge pivoine. Je… je ne vois pas de quoi vous… vous voulez parler !
— Bien sûr que si ! s’agace Stan. Je ne suis pas stupide, vous non plus. C’est mon premier et dernier avertissement. Si vous avez envie d’exercer un pouvoir quelconque sur une jolie femme, payez-vous une escort. Foutez la paix à vos collègues. À toutes vos collègues.
— Vos… vos accusations peuvent vous coûter cher ! avertis Everton.
Sauf que sur Stan, les menaces, ça ne fonctionne pas. Jamais.
— Je n’ai rien à perdre. Contrairement à vous. Alors, épargnez-moi votre faux ton surpris ! Personnellement, des merdeux dans votre genre, j’en boufferais par plaisir au petit déjeuner. Encore un regard sur le derrière de ma femme, et la dernière chose que vous verrez sur cette Terre, c’est moi en train de vous arracher les yeux !
Dans une colère noire, quoique bien silencieuse, Everton, dont les traits sont plus que tirés, tourne les talons pour disparaître à l’autre bout de la pièce. Il se fond allègrement dans le tableau arc-en-ciel de toutes ces robes en tulle et en soie, revêtues spécialement pour cette occasion pompeuse.
— Quand je t’ai dit, tout à l’heure, un peu plus que « cordialement », je ne pensais vraiment pas à… ça, murmuré-je du bout des lèvres en levant mon regard vers Stan.
— Au moins, c’est clair, net et précis ! T’aurais voulu que je fasse quoi ? Que je le défonce dans les chiottes comme un imbécile ?
— Non…
— Donc voilà. Ça a le mérite d’être transparent. Pour lui, pour toi, et pour moi. Fin de la parenthèse « mon boss, ce trou du cul », termine Stan en tirant sur son col. Putain, il fait une chaleur à crever là-dedans. Debbie, ma puce, qu’est-ce que tu veux faire ? Rester encore un peu, ou rentrer ?
— Rentrer…
— Bien, je vais récupérer tes affaires au vestiaire. Leslie, on vous raccompagne ?
— Pas la peine, c’est gentil.
— Je reviens, me dit-il avant de planter un baiser sur mon front.
Il part en direction du hall d’entrée, l’air de rien. Il se paye même l’audace de siffloter doucement, le bout des antennes de sa raie manta tatouée, ressortant partiellement du col de sa chemise pour habiller sa nuque, dégagée.
— Je vais perdre mon job ! marmonné-je.
J’entends Leslie s’exclamer. Elle a le culot de me taper les fesses avec sa pochette noire.
— Quoi ? T’es folle ! s’indigne-t-elle. Arrête, Debbie, Stan a eu raison. Une conversation frontale avec Everton, c’est exactement ce qu’il fallait. À mon avis, il va se tenir à carreau jusqu’à la fin de son contrat. Crois-moi. Et s’il n’en fait qu’à sa tête, je me ferai un plaisir de monter une pétition contre ce connard. Ses insinuations, son harcèlement au quotidien, il est temps que ça cesse. Personnellement, je trouve que ton mec a été parfait. Ni trop dur ni trop souple. Cash, direct. Plus ou moins poli. Menaçant, mais sobre. Non, vraiment… un sans faute. Et en plus…
— En plus, quoi ? la coupé-je, un sourcil arqué.
Je sais ce qui va sortir de sa bouche… J’ai encore le cœur qui bat à mille à l’heure.
— Il a dit que tu étais sa femme. Deux fois ! précise-t-elle, toute souriante.
Moi, je suis tellement gênée que je regarde le bout de mes chaussures à motif léopard.
— Mmh…
— C’est tout l’effet que ça te fait ?!
— Non…
Seulement, je ne peux pas vraiment l’exprimer, là, tout de suite. Il a dit « ma femme »... deux fois, Leslie a raison. Je les ai comptées. Et elles m’ont bien fait frissonner.
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