Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 37 sur 62

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Underground T4 : Verity

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Chapitre 34

 

 

Coleen

 

Les bras croisés, je tourne autour de la table dans le salon de mes parents. J’ai les oreilles qui sifflent, le cœur qui bat tellement vite que ça se réfléchit dans mon crâne. Plus j’écoute l’histoire qu’ils sont en train de nous révéler, plus je me dis que… je ne me sentirai plus jamais aussi légère qu’une plume.

Nous ne venons pas de Dublin… Pas du tout. Tout ce qu’on m’a relaté sur mes origines est faux, caduc, inventé par des bureaucrates anglais chargés d’élaborer une vie à des personnes en quête de rédemption.

Mes parents sont nés en Irlande du Nord. À Belfast, à la fin des années 60. Sur les docks du vieux chantier naval qui a servi à la construction du Titanic, il y a plus d’un siècle. 

Mon père vient d’une petite famille de prolos, le genre qui traficote pour arrondir ses fins de mois. Ses parents tenaient un garage vétuste, là où les frères de ma mère stockaient les armes à feu issues de leur contrebande.

Ma mère, elle, est une Joyce. J’ai appris que cette famille était la plus crainte de Belfast. Mon grand-père, Aban Joyce, a été le chef de leur brigade et un membre actif de l’IRA pendant presque trente ans… Ma mère l’a décrit tel un homme sans scrupules, froid, manipulateur, prêt à tout pour défendre ses opinions. Certains traits m’ont rappelé mes frères et moi. Comme quoi, la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre.

— J’ai rencontré votre père quand j’avais dix-neuf ans, continue-t-elle, les yeux baignés de larmes, ses doigts triturant nerveusement sa petite croix en or.

— Moi, j’en avais vingt-deux, ajoute mon père en s’éclaircissant la gorge.

— Ç’a été le coup de foudre.

J’arrête de faire les cent pas pour me concentrer sur leurs paroles. Et dire qu’on parle d’une histoire à la Bonnie & Clyde version terroristes de l’IRA… Je nage en plein rêve.

Mes parents poursuivent sur le climat politique dans lequel ils ont grandi. En fervents catholiques irlandais qu’ils étaient, ils n’ont pas supporté l’invasion britannique. Ni leurs lois ni leur religion. Encore moins leur domination culturelle, géographique, voire militaire.

Ce qui aurait dû être une rébellion s’est transformée en guerre civile pendant presque cinquante ans. Mes parents ont commis des choses terribles, des choses que je préfère ignorer.

— Qu’est-ce qui… qu’est-ce qui vous a poussés à tout arrêter ? demande Stan, les sourcils froncés.

— Tout a basculé en 1985, lâche ma mère. Lorsque mon père a décidé de piéger une école primaire pour faire pression sur le gouvernement anglais. Plus d’une centaine d’enfants étaient visés… et je…

Elle s’interrompt d’un coup. Son regard se perd quelque part au niveau de la fenêtre. De ses mains frêles, elle frictionne ses bras comme pour se réchauffer alors que mon père poursuit l’histoire, leur histoire.

Il nous explique que la brigade avait reçu sept tonnes d’armes et munitions, provenant du Moyen-Orient, pour perpétrer leurs prochaines attaques, notamment celle de cette école.

— C’est à ce moment-là que j’ai décidé que ça allait trop loin, reprend ma mère en reniflant.

Moi aussi, mes yeux s’embuent de larmes.

— Je… j’étais enceinte de votre père, et… le bébé n’a malheureusement pas survécu… J’ai dû accoucher dans des conditions horribles à seulement six mois de grossesse.

Putain…

La douleur qui me tord le bas-ventre doit faire écho à celle de Debbie à cet instant présent. Un simple regard échangé avec elle m’informe que nous avons éprouvé la même brûlure. Celle que, j’imagine, doivent ressentir toutes les mères.

Moi qui ai dû vivre une grossesse extra-utérine, je ne veux jamais connaître la souffrance de devoir accoucher d’un enfant mort-né. Je ne pouvais déjà pas concevoir pareil malheur avant d’avoir San, mais à présent que je suis mère, je… je ne crois pas que l’on puisse sortir indemne de tout ça.

Je m’essuie les yeux, remplis à ras bord de larmes, du revers de la main.

Évidemment, mon père partageait le même avis que ma mère. Ils voulaient tous les deux une famille. Mais pas dans ces conditions.

— Nous étions en accord avec les revendications de l’IRA, reprend mon père d’une voix mesurée. Mais pas avec leurs méthodes.

— Alors, quoi ? demande Gabe, les traits déformés par la tristesse. Vous avez décidé de stopper la machination ?

— On s’est associés aux services secrets britanniques en devenant leurs indics pendant presque un an, répond ma mère en hochant la tête. Les douze mois les plus longs, les plus angoissants, les plus cauchemardesques de ma vie…

— C’était le seul moyen de s’en sortir, déplore mon père. Le seul, aussi, d’anéantir la brigade.

— Ensuite ? demandé-je d’une voix cassée.

Ma mère soupire.

— On a dressé une liste complète des membres qui ont organisé l’attentat dans cette fameuse école…

En d’autres termes, ils ont vendu leurs frères d’armes, et même leur chef.

— L’unique personne que nous n’avons pas dénoncée, c’était ma sœur… ma sœur jumelle. Hisolda.

— Pourquoi ? s’enquiert Gabe.

— Parce que….

Ma mère plonge son visage dans ses mains. Elle se masse nerveusement les tempes pendant que mon père répond à la question.

— Parce que je lui ai demandé de ne pas le faire.

Et d’une histoire à la Bonnie & Clyde, on passe à la tragédie de Roméo & Juliette.

— C’est-à-dire ? interroge Gabe, les sourcils froncés.

— Ma sœur était amoureuse de votre père, révèle ma mère.

Sa voix change du tout au tout. De femme abattue, malmenée par ses souvenirs, ma mère se transforme en femme fatale, hyper jalouse. Là, je la reconnais.

— Tellement amoureuse qu’un soir, elle s’est fait passer pour moi… Vous êtes des adultes, maintenant, alors… je vous laisse tirer vos propres conclusions sur ce qu’il s’est produit cette fameuse nuit !

— Oh merde ! s’exclame Gabe.

Je crois que l’on a tous un regard choqué fixé sur mon père.

Évidemment, lui, affirme qu’il ne s’était douté de rien – j’imagine que c’est le problème des vrais jumeaux… difficile de les distinguer, en particulier la nuit. Au vu de son visage dévasté, de ce que je sais, ce que je vois de mes parents depuis vingt-six ans, je ne crois pas un seul instant que mon père ait intentionnellement fauté avec la jumelle de ma mère. Ça serait… sordide comme histoire de famille.

— Hisolda est tombée enceinte, reprend ma mère, la voix pleine de trémolos. Comme l’Univers a une définition bien particulière du karma, votre tante n’attendait pas un, mais deux bébés. Deux garçons. Des jumeaux.

— Pardon ?!

— Des jumeaux ?!

— C’est quoi ces conneries, encore ?!

Avec Debbie et Gabe, nous avons des réactions similaires. J’ai l’impression que, quelque part dans ma tête, on a coupé le contact.

Ma mère avait perdu son bébé alors que sa sœur en avait été bénie de deux. Tout ça avec mon père au milieu. PUTAIN !

Cette fois-ci, c’est lui qui se lève de son fauteuil. Il nous tourne le dos, les mains croisées sur la tête. J’imagine à quel point c’est dur pour lui, pour eux, de revivre ça, trente ans après, surtout devant leurs enfants. Ils doivent penser qu’ils ont des comptes à nous rendre.

— Elle a accouché le 25 mars 1986. De Gus et Gary Joyce… murmure ma mère, le regard fixé au sol. Votre père n’a pas voulu les reconnaître. Aucun des deux. Mais, je… hum…

— Tu t’en es mêlée, deviné-je, les lèvres pincées.

J’échange un regard avec Debbie. Je sais que l’on peut aimer les enfants des autres comme les nôtres. Je l’ai vécu avec Cassey… Et c’est ce que ma mère a elle-même vécu avec ses « neveux ».

— On n’a pas dénoncé votre tante parce qu’on ne voulait pas priver deux enfants de leur mère, confirme-t-elle en venant près de mon père.

D’un geste réconfortant, elle pose sa main sur son avant-bras, puis le tire doucement jusqu’à son fauteuil. Ma mère poursuit, nous apprenant ainsi que notre père a proposé un marché à Hisolda. Sa liberté contre ses deux fils. Elle a refusé… avant d’accepter. Pour un enfant seulement... Parce qu’un était plus simple à gérer que deux. Quel genre de mère peut faire ça ?

— Vous étiez d’accord ? murmure Debbie d’une voix blanche. Pour récupérer qu’un enfant ?

— On était jeunes, lâche ma mère en détournant son regard pour observer un point au loin, perdu entre deux tableaux accrochés au mur. Jeunes et terrorisés, on… on pensait que c’était la meilleure des solutions.

— On a dû se décider très vite, marmonne mon père.

— Quelqu’un a découvert que nous étions des indics… Chez nous, les balances, on les flingue, ajoute ma mère, le regard noir malgré ses pleurs. Un contrat a été mis sur nos têtes. Un très gros contrat. Et de chasseurs, nous sommes passés à proies.

Je m’essuie une nouvelle fois les yeux. Cette fois-ci, des dizaines de larmes coulent le long de mes joues. 

— On est restés cachés dans une de nos planques pendant des jours, murmure ma mère. Des jours à attendre que ces flics anglais viennent nous apporter nos nouveaux papiers.

— Dès qu’on les a eus, on leur a donné la liste de noms. On a quitté Dublin le soir-même. Deux mois après, on était à Chicago, complète mon père, le regard baissé.

— Donc, si j’ai bien compris, vous… vous avez pris un enfant et… notre tante, le second ? demande Gabe, un sourcil arqué. C’est ça ?

— Avec votre père, on a décidé de garder Gus, confesse ma mère, des larmes plein les yeux. Et votre tante, Gary.

— Enfin, c’est Hisolda qui a choisi… Nous, on voulait garder vos deux frères… néanmoins c’était impossible. Dans la précipitation, dans ce… climat de misère et de guerre. C’était un ou zéro.

— Récupérer un enfant était la seule chose qu’on pouvait espérer, pleure ma mère. Tous les jours, on… on se dit que… qu’on aurait peut-être pu agir autrement, qu’on en serait pas là aujourd’hui, si nous avions pu prendre les jumeaux, mais…

— Mais, on en a sauvé un de l’IRA et c’était déjà un bel exploit, termine mon père en se raclant la gorge.

C’est donc comme ça que Gus est devenu le fils de mes parents…

— Personne n’a jamais posé de questions ? s’enquiert Parker, un sourcil arqué. Sur cet enfant, sur votre grossesse ? Sur… sur tout ?

— Nous sommes passés tous les trois sous protection de témoins peu de temps après, alors non, personne n’a jamais su. Hormis ma sœur et mon père, évidemment, marmonne ma mère. C’est lui qui a mis un contrat sur nos têtes.

— J’ai un peu de mal à imaginer qu’on puisse infliger… ça, à ses enfants, relève Stan en s’humectant les lèvres.

— Tous les parents ne sont pas des êtres aimants et protecteurs, lâche Parker d’une voix sombre. Crois-moi.

Je serre les dents. Debbie, elle, se racle la gorge. Elle a les mains qui tremblent. Tout en tirant sur le col de son tee-shirt Lee Cooper, elle pose enfin la question qui me turlupine depuis quelques minutes.

— Cet enfant… Gus, précise-t-elle d’une voix rauque. C’était Gaylord, c’est ça ?

— Oui, pleure ma mère. Nous sommes passés de Hema Joyce, Greagoir Lyons, et Gus Joyce à Helen, Garbhan et Gaylord Lincoln…

Je pose mon front contre mes genoux pliés, perturbée au plus haut point par toutes ces révélations.

Soudain, je repense à ce fameux portrait, retrouvé dans le grenier de mes parents, il y a deux ans, pour une brocante. Je croyais que c’était ma mère et Gaylord… En vérité, c’était Hisolda et Gary… Lorsque j’en fais part à ma mère, de nouvelles larmes perlent au coin de ses yeux. Elle les essuie rapidement avant de renifler.

— Ta grand-mère m’avait apporté ces photos… Je ne sais pas pourquoi je les ai gardées. C’est ridicule.

— Parce que c’était vingt ans de nos vies, marmonne mon père en se redressant.

Mon grand frère adoré n’est donc pas vraiment mon frère. C’est à la fois mon cousin germain, à la fois mon demi-frère. Et l’homme qui nous traque, aujourd’hui, est exactement la même chose.

— Vous croyez que… que ce mec, du coup, ce Gary, commencé-je en dépliant mes jambes, mes paumes moites contre mes cuisses. Il veut se venger ?

— De quoi voudrait-il se venger ? demande Gabe, un sourcil arqué.

— De tellement de choses, j’imagine, souffle Debbie en se passant une main nerveuse dans les cheveux.

— D’avoir été élevé sans son père, proposé-je. Nous, on a grandi avec nos deux parents, dans un foyer aimant, avec une maison et un jardin.

— Ou tout simplement, c’est peut-être une mission qu’on leur a confiée, lâche Parker, soucieux.

— Comment ça ? s’inquiète Gabe.

Parker hausse les épaules.

— Si le leader est mort, ça veut dire qu’il y en a un nouveau… même si l’IRA n’existe plus officiellement. Peut-être que les contrats sur vos têtes, d’il y a trente ans, ont été réactualisés…

Parker plante alors son regard dans celui de mon père, avant de poursuivre :

— Sinon, pourquoi mettre des verrous supplémentaires sur votre porte ?

J’arque un sourcil. Parker a vu juste.

— Quand on a appris que mon père était mort, j’avoue que cette idée nous a traversé l’esprit… On est de nature prudente, même si, visiblement… (Ma mère jette un regard sur la table basse, là où les lettres de menaces y sont étalées.)... c’est une affaire familiale.

— Je pense que Coleen a le bon raisonnement, intervient Stan, songeur. C’est compréhensible que ce type cherche à se venger. Vous êtes des cibles idéales. Vous avez tout ce que lui n’a jamais eu. Quand on n’a rien, ça fait vite tourner la tête.

— J’imagine ce que ma sœur a dû lui mettre dans la tête, à ce pauvre gosse, lâche ma mère en regardant le plafond, comme pour sécher ses larmes. Si vous me trouviez sévère, je peux vous assurer que, comparée au monstre qu’est Hisolda, je suis la gentille princesse des contes de fées.

— Hisolda est une femme cupide, avide de pouvoir. Elle a dû lui retourner le crâne. Et… ça a fait de lui l’homme qu’il est, aujourd’hui, déclare mon père d’une voix coupable.

— Il n’a pas essayé de prendre contact avec vous ? s’inquiète Stan.

— Pas à notre connaissance, murmure ma mère.

— Vous devriez préparer votre sac et partir quelques jours, propose Parker. Soit en dehors de la ville, soit… dans un hôtel. Vous ne pouvez pas rester là, ça peut être dangereux. Ce gars s’est déjà introduit deux fois chez Debbie…

— QUOI ?! s’égosille ma mère, les yeux écarquillés.

— Il a réussi à pénétrer chez Connor, aussi, ajouté-je, du bout des lèvres. Et maintenant, il l’a envoyé à l’hôpital. Je suis désolée… mais clairement, ce mec n’est pas là pour faire de la figuration. Il n’en a rien à foutre qu’on soit frères et sœurs. Ce qu’il désire c’est… nous éliminer. Probablement pour vous torturer, Papa et toi.

En quelques mots, je leur raconte notre rencontre dans les sous-sol de l’Underground, un soir après les combats. Je comprends mieux pourquoi il ne voulait pas nous montrer son visage. Il doit ressembler trait pour trait à Gaylord.

— Peut-être qu’on devrait… enfin, que je devrais lui parler. Essayer de prendre contact avec lui, propose mon père tandis que ma mère s’exclame une nouvelle fois.

— Hors de question ! C’est un coup à ce qu’il t’arrive quelque chose... Imagine que tous les anciens membres soient avec lui ? Je ne suis pas prête à voir une branche ressuscitée de l’IRA rappliquer à Chicago.

Avec Parker, on s’échange un regard. On devrait peut-être mentionner que c’est déjà un peu le cas… Je me souviens des dix mecs, armés jusqu’aux dents, qui l’accompagnaient tels des bodyguards surentraînés dans le parking.

— On pourrait prévenir la police, non ? demande Debbie, un sourcil arqué. Après tout, vous êtes sous protection de témoins, et là… vous êtes menacés.

— Si on appelle le numéro d’urgence, on risque d’être emmenés ailleurs, lâche mon père, les yeux dans le vague. Et on peut dire adieu à notre famille. Je ne vais pas me priver de mes enfants ou de mes petits-enfants à cause d’un môme de trente-deux ans… même si c’est le mien.

La décision est plus que claire. Je ne veux pas perdre mes parents. J’ai déjà perdu Gaylord, Connor aussi, en un sens, je refuse que la gangrène s’étende à d’autres membres de ma famille. De sang ou de cœur !

— Par chance, on va compter sur Oméga pour démolir notre charmant demi-frère dans la cage, vendredi soir, lâche Gabe en se raclant la gorge.

— EH ! m’exclamé-je, les yeux noirs. Mon mec n’est ni un tueur ni un animal enragé, OK ?!

— C’est pas ce que j’ai voulu dire, me répond Gabe. Et tu le sais.

Je ne décolère pas.

— Tu… tu vas vraiment devoir l’affronter, Parker ? demande mon père, inquiet.

— Ouais, réplique-t-il en inspirant fortement par le nez.

Sur les nerfs, il craque ses doigts, puis son cou. Ses yeux virent du bleu au gris… Aïe.

— Visiblement, démolir les frères de ma nana, c’est ma spécialité !

Gabe s’esclaffe.

— Je tiens à souligner que j’ai gagné la dernière fois…

— Ferme-la, Gabe ! m’énervé-je. T’as gagné parce que Oméga t’a laissé le battre. Redescends sur Terre !

— C’est bon, c’était pour détendre l’atmosphère.

J’aimerais bien que ça soit « bon » cependant, c’est loin d’être le cas, bordel !

J’ignore encore par quels moyens Gary a réussi, il y a dix ans, à retrouver mes parents et mon frère, ni comment il a compris qui ils étaient, mais…. Aujourd’hui, il est visiblement déterminé à tous nous faire payer le prix.

***

Quand je remonte de la salle de sport, il est presque sept heures du soir. Je viens de passer deux heures à boxer, à me défouler sur un punching-ball. Je suis rincée.

Dans l’appartement, se diffuse une délicieuse odeur de saumon, de beurre citronné et de romarin. Tout ce que j’adore. Je réalise que je n’ai rien avalé depuis hier… D’un coup, je me sens épuisée, affamée. Des hauts-le-cœur me prennent même par surprise.

— Tout va bien, C ? me demande Jack lorsque j’arrive dans la cuisine, le corps en sueur, habillée de mon short de boxe et d’un simple débardeur blanc qui laisse apparaître ma brassière noire. On dirait que tu vas vomir.

— Je crève la dalle, dis-je en ouvrant le frigo.

J’attrape une pomme et la dévore en quelques bouchées.

— T’as besoin d’aide pour le dîner ? m’enquiers-je en voyant les assiettes installées sur la table de la salle à manger, de l’autre côté du bar.

— Je crois que tu en as assez fait, aujourd’hui. Va prendre une douche. Parker est avec Jodie et le coach. Les gars sont partis avec ton frère courir un peu, et Debbie est en call dans sa chambre pour son boulot.

— OK… Merci, Jack. Pour tout. Vraiment.

Il m’adresse un petit clin d’œil, puis je pars rejoindre mon mâle dans le salon. Il est assis sur le canapé, face à Jodie. Entre eux, des dizaines de mètres de bandes blanches, presque argentées, sont étirées. Elle en enroule justement une autour du poignet de Parker, avant de l’enlever et de recommencer.

— Qu’est-ce que vous faites ? questionné-je, surprise.

Je m’installe à côté de mon homme et ramène mes cheveux mouillés de sueur derrière mes oreilles tout en leur jetant un regard étonné.

— J’ai commandé de nouvelles bandes de frappes, m’explique-t-elle, concentrée. Du sept millimètres, mais avec moins d’élasthane que d’habitude.

— D’accord…

— Elles sont chiantes à poser, alors je m’entraîne, termine-t-elle en faisant des huit autour des poignets de Parker. Je n’ai pas envie de galérer vendredi soir. Ça ne sera pas le moment.

C’est vrai.

— Pourquoi vous avez changé ? demandé-je. Elles ont quoi de particulier ?

J’attrape une bande, puis l’examine sur dix centimètres. Entre mes doigts, la texture est riche, beaucoup moins flexible que d’habitude. Je la claque entre mes mains avant d’arquer un sourcil vers Parker.

— Moins d’élasthane induit moins de souplesse. Et donc moins de mobilité.

— Oui, mais moins d’élasthane, ça veut dire plus de contention, précise Jodie. Et plus de contention égale…

— … plus de force, termine Parker d’une voix grave. Vendredi soir, je vais jouer la carte de l’attaque. J’ai besoin de force. Pas de flexibilité.

C’est vrai, aussi. Je ne dis rien, préférant observer Jodie manœuvrer ces nouvelles bandes. Au bout de vingt minutes, elle estime que tout est bon. Elle les roule soigneusement, puis les range dans son sac, avec le reste de son matos.

Mon portable bipe. C’est un message de Sabrina.

#Je suis allée voir Connor. Il est toujours en mode Belle au bois dormant, mais les médecins affirment que son état est stable. Ça devrait être une question de jours avant le réveil de la princesse !

#Merci, S. T’es la meilleure, écris-je.

Quelques secondes après, je reçois un nouveau SMS.

#Tes parents sont venus. Ils ont croisé Mavis… Ta mère sait pour le bébé. Tu devrais peut-être l’appeler ?

Je soupire lourdement. Génial. Manquait plus que ça.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? s’interroge Parker, inquiet.

Je lui lis les messages de Sabrina. À son tour, il lâche un soupir qui s’apparente plus à un grognement.

— Laisse-les se démerder un peu. T’es pas leur baby-sitter ou la négociatrice, me rappelle-t-il. Pour l’instant, tes parents sont en sécurité dans un hôtel, et Mavis, j’en ai rien à foutre. Si ta mère veut s’occuper de tout ce bordel avec ce gosse, libre à elle. Nous, on a assez de choses à gérer !

J’acquiesce, un peu stone. Parker a raison, même s’il est d’autant plus agacé, car notre fille lui manque. Terriblement. 

— Je vais prendre une douche. Tu me rejoins ? murmuré-je en levant le visage pour planter mon regard dans celui de mon homme.

— J’arrive.

Je le laisse avec Jodie et le coach, occupé à sélectionner des vidéos d’entraînement sur l’ordinateur pour faire bosser Parker sur ses appuis, dès demain matin.

Je passe devant la chambre de ma fille. J’ai le cœur qui se serre encore plus lorsque j’aperçois son lit vide. Par réflexe, j’attrape l’une de ses nombreuses peluches pour la sentir profondément. Son odeur de bébé me donne une nouvelle bouffée d’oxygène. Je remets en place l’ours avant de quitter la pièce, refermant doucement la porte derrière moi.

Dans la salle de bains, je me déshabille à la hâte. Je file sous la douche, me délectant de l’eau brûlante qui coule sur mes cheveux, mon visage, puis sur le reste de mon corps. J’active le mode « cascade », profitant de toutes ces gouttes qui s’échappent du plafond en des jets puissants, parfaits pour dénouer les tensions nerveuses qui encombrent mes épaules et le bas de mes reins.

Au loin, j’entends un pas conquérant, plutôt souple, fouler le sol de la salle de bains. Des vêtements tombent sur le carrelage en un murmure étouffé alors que la porte de douche s’ouvre dans mon dos, laissant un courant d’air frais entrer. En quelques secondes, ma peau se recouvre de chair de poule.

Deux grandes mains se referment autour de ma taille, m’attirant vers l’arrière. Parker m’embrasse l’épaule. Je me retourne entre les bras forts et protecteurs de Parker. Baignée par l’obscurité de la salle de bains, sa haute silhouette se découpe dans la faible lueur qui émane des loupiotes suspendues au-dessus de la double vasque, de l’autre côté de la pièce.

Je lève mon visage vers lui, ancrant mon regard dans le sien. L’eau ruisselle sur ses pommettes, puis sur ses lèvres charnues avant de slalomer sur son poitrail, jusqu’à ses abdominaux. À force de s’entraîner pour contrer certains réflexes de protection, il n’a plus celui de fermer les yeux sous la douche, ce qui le rend davantage sauvage, hypnotique. En particulier lorsqu’il m’observe tel un loup revenu à la tanière pour s’occuper de sa louve, à son tour blessée. Même si mes plaies sont invisibles.

— Comment tu vas, bébé ? me demande-t-il tandis que je noue mes bras autour de son cou

Désireuse de sentir sa chaleur m’envahir, je presse mon corps nu contre le sien. Ses mains glissent de ma taille à mes reins. Ses pouces dessinent par automatisme de petits cercles sur ma peau trempée.

— Mes parents sont des tueurs… Ils nous ont menti pendant toutes ces années, je… je ne suis même plus certaine de savoir qui je suis, avoué-je, lasse.

— Coleen…

— Toute ma vie n’est que mensonges, Parker, le coupé-je, la gorge nouée.

— Bien sûr que non, me rassure-t-il en plongeant sa main dans mes cheveux, sa paume englobant l’arrière de mon crâne. Tout ce que tu as vécu jusqu’ici, c’est la réalité. Tu es toujours la même personne. Peu importe d’où viennent tes parents, ce qu’ils t’ont enseigné, c’est… c’est vrai. Ce ne sont pas des mensonges. Bien que je puisse comprendre que c’est déstabilisant.

Je m’humecte les lèvres. Peut-être qu’il a raison. Dans ma tête, la cacophonie est telle que ça me déclenche des maux affreux. J’ai une barre frontale depuis des heures, c’est l’horreur.

— Je suis fatiguée, avoué-je en fermant les yeux.

Je me laisse aller contre lui, nos cœurs battant à l’unisson. La joue posée sur son pectoral, je m’abreuve de toute sa chaleur, de toute son énergie. L’eau continue de marteler nos corps à un rythme régulier, un peu comme quand nous faisons l’amour.

— En plus, j’ai mal partout.

Je le sens sourire dans mes cheveux. Ses grandes mains remontent le long de ma colonne vertébrale avant de redescendre vers mes hanches en de voluptueuses caresses.

— Retourne-toi, laisse-moi faire… me murmure-t-il à l’oreille alors qu’il me pivote sur mes talons, dos à lui.

Je l’entends prendre le gel douche, puis, la seconde d’après, une odeur d’amande et de coco envahit la salle de bains au moment où ses paumes savonneuses se posent sur mes trapèzes, ses doigts pianotant doucement sur mes clavicules. Ils les glissent entre mes omoplates en une pression qui me provoque un gémissement de bien-être. Putain !

— Tu vas vraiment me masser ? demandé-je, un brin moqueuse malgré les frémissements de mon corps, suppliant.

— Pourquoi tu te marres ?

— Parker Adams, soupiré-je avec exagération.

Je lui lance un regard taquin par-dessus mon épaule.

— Y a sûrement 99 % de chance que le massage se termine par une bonne baise contre la paroi de la douche. T’en es conscient, j’espère ?

Il me toise, choqué.

— 99 % ?! s’exclame-t-il. Tu me connais si mal que ça ?! J’aurais plutôt dit 100 % !

Je me retiens de rire. À la place, je lui offre une petite moue.

— J’ai estimé que tu n’étais qu’un homme, chéri, et donc que tu avais le droit à cette marge d’erreur de 1%.

Cette fois, il n’est plus choqué. Il est vexé, agacé, et brûlant, évidemment.

— Qu’un homme ? répète-t-il, un sourcil arqué. Erreur, bébé. Je ne suis pas qu’un homme. Je suis ton homme, nuance ! me précise-t-il en me plaquant contre le mur de la douche, mes seins s’écrasant alors sur le carrelage glacé.

Sa bouche se faufile sous mes cheveux, au niveau de ma nuque. Ses mains descendent en hyperpression entre mes reins, jusqu’à ma croupe.

Oui, mon homme… ça, je l’ai bien enregistré.

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