Underground T4 : Verity
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San
— Mademoiselle San Adams, levez-vous je vous prie.
La voix râpeuse de madame Floyd, l’une des directrices de la ligue féminine au sein de la World Boxing Association, explose avec autorité dans l’étroite salle où je me trouve. Seule. Avec mon « pseudo » avocat et au moins dix journalistes. Tous sont assis derrière moi. Je sens leurs yeux épier le moindre de mes mouvements comme si j’allais de nouveau me transformer en bête sauvage qu’il faut abattre d’une balle dans la tête tant elle est incontrôlable. Une fois… une misérable fois, en seize ans de boxe, j’ai perdu les pédales sur le ring, et me voilà ici. Face à tout ce beau gratin de directeurs, attendant patiemment ma « sentence ».
À ma droite, j’entends mon « pseudo » avocat se racler la gorge, puis deux mirettes sombres se posent sur moi, m’incitant à me lever, ce que je fais avec obéissance et docilité. Oncle Stan me lance à nouveau un regard grave alors que mes doigts tapotent lourdement sur la surface en bois du bureau. J’arrête immédiatement ce petit jeu et lève enfin les yeux vers madame Floyd. Avec ses cheveux gris regroupés en un chignon serré et ses lunettes sur le bout du nez, on dirait un corbeau sur le point de se jeter sur sa proie. En l’occurrence moi. Et je n’aime pas être une proie. Je suis une chasseuse. Pas un quatre-heures !
— Nous sommes prêts, madame la directrice, susurre oncle Stan en lui lançant son plus beau sourire hypocrite – celui qui veut dire « abrège, on est pressés ! ».
Oncle Stan… c’est lui mon « pseudo » avocat. Quand je me suis retrouvée dans ce bourbier, c’est vers lui que je me suis tournée. Après tout, il est mon entraîneur, mon parrain, le meilleur ami de mon père. Je suis déjà étonnée qu’il n’ait pas appelé mes parents afin de les prévenir que je passais en conseil de discipline après avoir démoli mon adversaire lors de mon dernier combat. Et salement démoli, en plus.
— Bien, commence la directrice en s’éclaircissant la gorge.
Ses petits yeux secs sautent de sa feuille blanche à mon visage qui l’est tout autant. Pitié… faites qu’ils ne me renvoient pas. Pitié, supplié-je. Je pourrais survivre à tout, sauf à une expulsion de la World Boxing Association. Je préfèrerais encore me jeter dans l’Hudson River plutôt que de rentrer à San Diego pour annoncer à mes parents que je ne boxe plus. Et puis, si je ne boxe plus… qu’est-ce que je suis censée faire de ma vie ? J’ai dix-neuf ans, je ne sais rien faire d’autre !
— Après avoir analysé votre dossier qui est, ma foi, exemplaire jusqu’aux… derniers évènements dirons-nous, reprend madame Floyd en me toisant de son regard de rapace, le bureau et moi-même sommes arrivés à une décision unanime…
Une décision unanime ? Ça veut dire quoi ?
Je tente un coup d’œil vers mon oncle. Il a les mâchoires tellement serrées que je vois ses veines dans son cou. Putain, ils vont me virer !
— Votre licence est suspendue six mois, mademoiselle Adams. Profitez de ce moment pour reprendre vos esprits ! Nous vous conseillons grandement de vous inscrire à un programme de gestion de la colère… afin que ce genre d’évènement ne se reproduise plus.
Un programme de gestion de la colère ? C’est quoi ce truc ?
Debout face au conseil de discipline, je n’arrive plus à respirer. Je suis en apnée. Depuis déjà plusieurs minutes. La pression dans ma cage thoracique est tellement forte que j’ai l’impression que mes yeux vont sortir de leurs orbites.
— C’est une condition sine qua non, madame la directrice ? demande oncle Stan.
— Connaissant le caractère bien trempé des membres de sa famille, j’estime que ce genre de stage est primordial pour le suivi psychologique de cette jeune championne !
Madame Floyd laisse traîner son regard sur mon oncle qui tente de lui sourire du mieux qu’il peut, mais en vain. Cette fois-ci, son sourire hypocrite ne survit pas bien longtemps sur sa bouche.
— Bien, nous sommes tous d’accord. Suspension de six mois ainsi qu’une obligation de suivre un programme de gestion de la colère. La séance est levée !
La directrice fait un geste de la main, comme si elle voulait nous balayer de la salle. Pendant qu’elle regroupe ses dossiers et que ses collègues se mettent à discuter entre eux, je suis toujours tétanisée. Engoncée dans une veste de tailleur et un pantalon serré, je suis trop occupée à me demander comment je vais annoncer cette nouvelle à mon père pour me préoccuper de ce que va devenir ma vie ces six prochains mois. Six mois sans boxe… je ne tiendrai jamais. Je boxe depuis que je marche. Qu’est-ce que je vais pouvoir faire d’août à février ?! Putain !
— Prends tes affaires, on y va.
J’ai à peine le temps de prendre mon sac qu’oncle Stan m’attire entre ses bras, me protégeant de cette avalanche de flashs qui m’explose au visage. Autour de moi, j’entends tant de voix, de questions, que j’en ai la tête qui tourne. C’est pire qu’après avoir gagné un gros combat. Pire qu’après les championnats du monde, et bien pire qu’après les JO.
— Mademoiselle Adams, pensez-vous que votre attitude peut définitivement nuire à votre carrière ?
— Pourquoi votre père n’était-il pas avec vous aujourd’hui ?
À chaque nouvelle question, oncle Stan me colle un peu plus à lui tandis que nous nous frayons un chemin parmi la horde de journalistes, transformée en rapaces elle aussi, spécialement pour l’occasion.
— Ne les écoute pas, avance ! me dit-il à l’oreille.
Ouvrant une porte vitrée, il me pousse dans les rues suffocantes de New York. Derrière moi, j’entends toujours leurs interpellations.
— Mademoiselle Adams, étiez-vous sous l’emprise de drogue lors de votre dernier combat ?
— Avez-vous eu des nouvelles de Barbara Talmont ?
— Mademoiselle Adams, qu’est-ce vous ressentez après cette… ?
Je n’ai pas le temps d’écouter la fin de sa question. Oncle Stan me fait grimper dans son énorme Hummer aux vitres teintées, puis il claque violemment la porte derrière moi. Il doit bien rester dix minutes dehors avec les journalistes. Dix minutes pendant lesquelles je me demande ce qu’il leur raconte, dix minutes où je me demande comment je vais expliquer toute cette situation à mes parents. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ? Que j’ai pété un câble et que j’ai frappé si fort sur cette connasse de Barbara que je l’ai envoyée à l’hôpital, le visage éclaté tel un œuf ? Impossible… ils seraient si déçus de mon attitude. Ce qui me rend malade comme un chien.
Je pratique la boxe… pas le free-fight. Ce qu’il s’est passé sur le ring au Madison Square Garden n’aurait jamais dû se produire. Mais ça s’est produit, et maintenant, je dois en assumer les conséquences.
À suivre…
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