Underground T4 : Verity
ch039
CHAPITRE 39
GAYLORD
Dix ans plus tôt…
Novembre 2009.
— 1, 2, 3… Choquez !
…
— Encore !
…
— Eh, merde ! Il n’y a plus rien à faire… Je te laisse signer le document, je dois retourner là-haut.
Putain… j’ai l’impression d’être passé dans le tambour de la machine à laver. Je ne peux plus bouger. Tout est douloureux. Surtout respirer. Et ouvrir les paupières ? N’en parlons pas. Bordel, je suis tellement dans le mal.
Allongé sur le dos, plongé dans l’obscurité la plus totale, j’entends vaguement la musique de l’Under, puis des chuchotements au loin, très loin. Trop loin. Il ne fait même pas chaud. Il fait… moite. Humide. Sérieux, où est-ce que je suis, bordel de merde ?!
J’essaie de me redresser, mais une douleur fulgurante au crâne, qui m’irradie dans toute la colonne vertébrale, me cloue au sol, m’empêchant de bouger le moindre muscle. Il n’y a que mes doigts – ceux de la main gauche – que je soulève au prix d’une souffrance si intense que mes tempes se mouillent de sueur. Je réussis à les replier sur un bout de tissu. Comme un drap, ou une serviette.
— Merde… il est vivant ! Putain, appelle Rudy ! MAGNE-TOI !
Vivant ? De qui parle ce mec ? Qui est vivant ?
Je n’arrive toujours pas à ouvrir les yeux. J’ai la sensation qu’ils sont gros, douloureux, carrément œdématiés. Ma gorge est sèche, ma tête est sur le point d’exploser. Mon bras droit me paraît mort. Ce sont des douleurs qui me paralysent le corps, d’une épaule à l’autre, en passant par mes cervicales et ma cage thoracique. J’essaye de me rappeler où j’étais… Soudain, une image du ring, de ce Black Mask, me fend l’esprit. J’ai un coup au cœur. Une envie de vomir, aussi. Merde de merde, je crois que j’ai perdu… il m’a mis la raclée de ma vie, ce fils de pute. Des éclats de voix, de panique me submergent. Dans mon crâne, j’entends le hurlement de ma petite sœur. Putain… mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?!
Tandis que je perçois un bruit de pas se rapprochant de moi, je réussis, sans doute par l’opération du Saint-Esprit, à balancer mes jambes sur le côté pour m’asseoir.
— Bordel, grogné-je d’une voix sourde en attrapant mon bras droit de la main gauche.
Putain, putain, PUTAIN !
J’ai tellement mal que je pourrais me mettre à chialer, bordel !
J’essaie de reprendre mon souffle, puis parviens à entrouvrir les paupières. Avec la pression des œdèmes, je ne peux que regarder à travers mes cils, pas plus.
L'obscurité totale se dissipe légèrement. Je suis dans un état brumeux, voire léthargique. Du sang coule à l’arrière de ma gorge, de mon nez aussi. Et même de ma bouche. Un coup de langue sur l’intégralité de mes dents me fait comprendre que deux trous se trouvent à la place de ce qui devrait être mes molaires. Bordel… j’ai encore perdu deux dents. FAIT CHIER ! J’ai vingt-deux piges et un gruyère en guise de gueule.
Mon regard est attiré par une surface brillante. C’est un miroir. Bordel… ce que j’aperçois est flippant. Sérieux, c’est moi, là ? Je ressemble à un zombie. Quand Debbie va me découvrir, elle va péter un câble. Il va falloir que je prenne une bonne douche et que, pour une fois, ma team fasse leur job. Ils ont intérêt à me requinquer parce que sinon ma gonzesse va me botter le cul ! Et moi qui lui ai promis de m’occuper de la cuisine, cette semaine… alors que je ne sens même plus mon bras droit. Bordel de merde !
Plus j’essaie de bouger mes doigts, moins j'y parviens. Ça veut dire quoi, ça ? Que je suis paralysé ?
Je me mets à rire. Putain, qu’est-ce qu’il m’arrive ?! Qu’est-ce qu’il s’est passé sur le ring ?! Cet enculé de Black Mask ne m’a clairement pas loupé ! Heureusement que Connor s’est défilé… Ce petit con a toujours eu du flair, bien plus que moi. Je n’aurais pas supporté de voir Black Mask mettre à l’amende mon petit frère de cette manière. Je lui casse les couilles, à mon frangin, néanmoins je ferais tout pour le protéger.
Je suis pris d’une violente quinte de toux qui se termine par trois énormes molards ensanglantés entre mes mains, ainsi qu’une douleur à la poitrine. Je transpire, à deux doigts de tourner de l'œil. Je suis sur le point de me rallonger sur la table, épuisé, lorsqu’une voix que je reconnaîtrais entre mille s’invite dans la pièce étroite, dont la seule source de lumière se trouve au-dessus de ma tête.
— Nom de Dieu, souffle mon coach. Eh bah, mon gars, t’as bien morflé. La vache !
— Je sais…
Ma voix est si rocailleuse que j’en ai mal à la gorge. Je crache de nouveau par terre. Du sang. Beaucoup de sang. J’en avale pas mal aussi. Putain, je vais me transformer en vampire si ça continue.
Toujours à travers mes cils, j’observe, du mieux que je le peux, Rudy avancer vers moi. Il a l’air… complètement sonné.
— J’ai une sale gueule, hein ? dis-je entre deux quintes de toux.
— Seigneur… Gaylord, t’es censé être mort !
— Quoi ?!
C’est quoi ces conneries ?
— Comment ça… mort ?
— Le médecin vient d’annoncer officiellement ton décès…
Je ne comprends pas. Je cligne des yeux, relançant les salves de douleur qui irradient de mon oreille jusqu’à mon œil.
— T’as dit que j’étais mort ? Mais… à qui ?
— La presse a publié un communiqué à l’instant, mon gars.
Putain.
De.
Merde.
Tout de suite, je pense à ma famille. À ma femme, à mon fils, à ma sœur, à mes frères. À mes parents. Bordel, ils doivent savoir que je suis toujours vivant, que ce n’est qu’une erreur.
Face à moi, Rudy paraît livide. Dans ses yeux clairs, son cerveau semble tourner à mille à l’heure.
— Dis-leur que c’est un malentendu, grogné-je. Genre… maintenant… Je ne veux pas que Debbie panique.
— Ouais, je… je vais… rah, putain, mon gars, t’as vu dans quel état tu te trouves, bordel ?! s’exclame Rudy, choqué, comme s’il percevait enfin toutes mes blessures alors que, moi, je suis encore dans la brume la plus totale.
— Je ne me sens pas bien.
— Je comprends. T’es au courant que… que t’as été mort pendant plusieurs minutes ? Ça signifie que ton cerveau a eu des séquelles, fiston. Et ton corps, j’en parle même pas.
Qu’est-ce qu’il me raconte ? Je vais bien, j’ai juste besoin de repos. Ce que je m’empresse de lui assurer.
— Dans quelques semaines, je serai remis sur pied, affirmé-je, d’une voix faiblarde. Tu vas voir.
— Gaylord, depuis une minute, je plante un couteau dans ton avant-bras…
Hein ?
J’essaye de pencher la tête, en vain. À la place, je m’écroule comme une merde sur le sol. Putain… je me ramasse la gueule. La douleur est telle que je ne ressens rien.
— Tu ressens que dalle, mon gars, poursuit Rudy en me hissant à bout de bras sur la table de massage. Regarde-toi ! Une vraie loque humaine ! Tu crois que tu vas pouvoir revenir sur le ring ?! Je suis désolé de t’annoncer ça, fiston, mais… ta carrière de fighter est morte en même temps que toi !
Je vais vomir.
Le premier truc qui me vient à l’esprit, c’est : qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? Qu’est-ce que je vais dire à Debbie ? Et surtout, comment je peux rembourser toutes nos dettes si je ne peux plus me battre ? Bosser à l’usine comme mon père ? Je vais mettre cinquante ans à honorer notre prêt !
— Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi, Gaylord, hein ? soupire Rudy.
Je l’entends marcher dans la pièce. Il fait des cercles autour de moi, toujours allongé comme une merde sur la table de massage. J’ai l’impression d’être un légume. Puis soudain, comme une lumière qui s’allume dans mon esprit, je repense aux derniers mots de Debbie… « Grandis un peu. On a plus le choix ».
— Je fais comment, moi, hein, avec les bookmakers si tu ne peux plus les rembourser ? C’est sur moi qu’ils vont venir taper, et je ne peux même plus compter sur toi pour gagner de la tune.
Ma tête tourne. Ses paroles me martèlent l’esprit. Je peine à rester hors de l’eau.
— Sérieux, fiston… c’est une aubaine pour tout le monde que tu sois mort, termine-t-il d’une voix sombre.
— Qu’est-ce que tu racontes, Rudy ? Tu dis de la merde… tellement de merde que je peux la sentir même défoncé.
— Moi, je dis de la merde ?! Gaylord… Tu sais combien tu dois aux bookmakers ? 350 000 $... 400 000 si on compte l’argent qu’a fait perdre ton frère, ce soir, à la ligue. Donc… je vais être clair, mon petit gars…
Malgré mes yeux presque clos, je le sens se pencher vers moi. J’ai envie de le frapper mais mon état ne me le permet carrément pas.
— Comment veux-tu régler cette somme sans combattre ?
— Je trouverai… y a des solutions.
— Ouais, y en a… plusieurs même… Tu peux trimer pendant cinquante ans dans une usine de merde. Tes parents peuvent vendre leur baraque pour régler au moins un tiers de l’addition. Sinon, ta petite femme peut arrêter ses études et venir travailler au Salon, hein ?
Putain…
— Mignon comme est son cul, j’en connais plus d’un qui paierait pour le fourrer. On doit être agréablement à l’étroit à l’intérieur, non ? Qu’est-ce que t’en penses ?
Je vais le buter. Je vais buter ce fils de pute !
— Puis, si ce n’est pas suffisant, il me semble que Coleen aura dix-huit ans dans un an et demi, je me trompe ? Je pourrais lui trouver une jolie place dans un de mes bars privés… Sa belle gueule et son caractère de feu en feraient bander plus d’un. Tu sais que les hommes aiment mater des petites impertinentes dans son genre. Alors… qu’en dis-tu ? Ta nana et ta frangine, sur une barre de pole dance… Je pense que ça devrait vite rembourser tes dettes. En cinq ans ? Allez, quatre si en plus de tout ça, elles sucent.
— T’es qu’un enculé, Rudy. Une grosse baltringue. Touche à ma femme ou à ma sœur, et je te jure que je te mets une balle dans la tête…
Je l'entends ricaner tandis que les larmes s’accumulent sous mes paupières gonflées.
— Tu dis ça parce que tu sais que j’ai raison. T’es acculé, mec. Ta mort est la meilleure chose qui puisse advenir. Pour tout le monde.
Hors de question qu’il remporte cette bataille. Je ne peux pas faire ça à ma famille.
— Pas besoin de rembourser les dettes, poursuit-il. Je prends un autre fighter à ta place, je mise tout sur lui, je gagne le jackpot et je m’engage à payer ton crédit de baraque ainsi qu’à faire en sorte que rien de tout ce que je viens de te proposer n’arrive. La seule chose que t’as à faire, c'est rester mort. Bien gentiment dans ton coin. Je peux même te fournir de nouveaux papiers… Y a un mec qu’on a tout juste lessivé. Arthur Wells… tu peux revêtir son identité. C’est un prénom qui t’irait très bien, d’ailleurs.
— Va te faire foutre, Rudy ! Je n’abandonnerai pas ma femme et mon fils. Impossible !
— Tu préfères ruiner leurs vies par ta présence ? Je te signale que t’as une assurance vie de 50 000 $... T’es au courant que cet argent pourrait payer l’Université de ton gosse ?
« Grandis un peu, chéri. On a plus le choix. »
— Tu sais que j’ai raison, me répète-t-il.
50 000$…
Les études pour Cassey.
Zéro dette.
Aucune pression sur les épaules de Debbie.
Putain !
— Si j’accepte, murmuré-je d’une voix tremblante. Tu promets qu'il ne leur arrivera rien ? À aucun membre de ma famille ?
— Je te donne ma parole, Gaylord, que si tu disparais, je ne ferai jamais rien payer aux Lincoln. Il ne leur arrivera rien. Jamais. J’y veillerai personnellement. Pour chaque membre de ta petite famille chérie.
Les larmes coulent alors de mes yeux. Je ne me rappelle même plus la dernière fois que j’ai pleuré. C’était peut-être à la naissance de mon fils. Un fils que je n’aurai jamais l’occasion de voir grandir.
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