Underground T4 : Verity

Emilia Robinst · Chapitre 25 sur 62

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Underground T4 : Verity

ch022

CHAPITRE 22

 

CONNOR

 

De nos jours…

Debout près des grandes baies vitrées de mon bureau, je regarde la zone de combat en contrebas. L’Octogone a, encore une fois, rempli son quota d’entrées. Pour un vendredi soir, c’est vraiment pas mal. D’autant plus que la fête doit battre son plein dans l’Underground… Clairement, ce n’est pas la même fréquentation, mais ici, au moins, tout le monde peut avoir accès à la salle du ring. L’entrée est gratis, comme on dit. En revanche, afin de combattre et parier, il faut allonger la tune. Ce qui est tout l’inverse de l’Under où le Golden Pass vous donne droit à tout. Là, une fois à l’intérieur de la tanière du serpent, il faut payer pour tout… même pour les filles. Surtout pour les filles. J’en ai dégoté une belle douzaine, à la plastique de rêve, juste pour l’occasion. Leurs rôles ? Pousser les mecs à la consommation… Alcool, drogue, sexe, bagarre. No limit.

Il est vingt-trois heures, les affrontements de street-fight sont loin d’être terminés. La zone de combat est tracée directement par terre avec une bombe blanche, ce qui contraste avec le béton armé du sol, et celui des murs.

Encadrant le « ring », les spectateurs se pressent les uns contre les autres. Ils sont assoiffés. Ils veulent du sang, de la sueur, des duels violents, sans aucune pitié. La moyenne d’âge ? Moins de trente ans, évidemment. La plupart viennent des cités, des quartiers ouvriers, ou carrément de la rue.

Le temps d’un soir, d’une nuit, je peux leur offrir une chose qu’ils n’ont pas dans leur quotidien de merde : l’espoir. L’espoir de devenir quelqu’un. De le devenir très rapidement si je trouve leur proposition et leur profil intéressants. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne manquent pas de culot… Encore hier, un con de vingt ans m’a demandé un sursis pour payer les 2 000 $ qu’il me doit. À ma tête, il a vite compris que j’allais procéder au plan B. J’ai gardé sa cousine en guise d’intérêt. Une magnifique brune au regard de braise. Tout juste vingt-et-un ans, parfait pour la légalité. J’ai décrété que la petite Laura serait mon animal de compagnie jusqu’à ce que ce fils de chien d’Antonio me rembourse, et afin qu’il ne l’oublie pas, je compte bien lui envoyer des photos de rappel. De moi en train de bien la baiser, par exemple. Je devrais avoir mon pognon d’ici un jour ou deux, j’imagine.

Toc ! Toc ! Toc !

— Entrez ! lâché-je d’une voix rauque en jetant un rapide coup d’œil par-dessus mon épaule.

Melchior pénètre dans la pièce dont l’ensemble des lumières est éteint sauf celle sur mon bureau. Sans dire un mot, il dépose un dossier sur la table basse, recouvert de tout un tas d’autres papiers, notamment ceux qui m’intéressent depuis deux semaines maintenant. Depuis que j’ai reçu cette fameuse lettre anonyme.

— T’as réussi à obtenir le rapport du légiste ? questionné-je, passablement surpris.

— Non, me dit Melchior en baissant les yeux l’espace d’une seconde. Impossible de mettre la main dessus, par contre j’ai celui des flics. Il a été signé par un certain Johnson. Miguel Johnson.

Putain, encore un Mexicain de mes couilles.

J’arque un sourcil et viens m’asseoir sur le canapé. Je m’allume une clope, recrache ma fumée par le nez, puis récupère le fameux compte-rendu, celui que Melchior m’a dégoté.

— Je l’ai demandé à un flic qui me devait un très gros service, me précise-t-il en croisant ses bras sur son torse.

Je jette un rapide coup d’œil vers sa gueule, toujours amochée à cause de sa rencontre avec ce connard d’Adams, il y a deux ans.

— Il est fiable ?

— Comme un flic. J’ai épuré la dette que son petit frère avait ici… me disant que tu serais d’accord pour alléger sa peine. Qu’il ne fasse que trois combats au lieu de sept.

— Ouais, marmonné-je en regardant le rapport.

La seule chose qui m’intéresse, c’est de découvrir où ont été consignées les affaires personnelles de Gaylord après sa mort. Je veux savoir qui a récupéré son portable, qui s’en sert aujourd’hui, qui nous harcèle et s’en donne à cœur joie. Le coup de téléphone de Debbie, la semaine dernière, me reste encore en travers de la gorge.

Bêtement, je m’étais dit que le légiste en aurait fait état, mais visiblement, le dossier est impossible à obtenir. Ce rapport fera donc l’affaire. En revanche, je n’aime pas ce que je lis. Pas du tout. Il y a écrit : « Effets personnels : 0 » ; « Contact d’urgence : Eryk Rudzoski » ; « Cause du décès : traumatisme cervical (choc direct) ».

— C’est fou, plus je creuse, plus le nom de Rudy ressort, lâché-je, agacé. À chaque fois.

— Tu penses que c’est lui qui s’est amusé à t’envoyer ça ? me demande Melchior en me montrant la dizaine de photos de mon adolescence, étalées devant mes yeux.

— Ce n’est pas son genre. D’autant plus qu’il n’aurait aucun intérêt à le faire. Maintenant, c’est vrai que Rudy n’était pas serein. Il me cache quelque chose sur la mort de mon frère, et je veux découvrir quoi. Ces photos ne viennent pas de lui, mais je suis prêt à parier mon compte en banque qu’il sait ce qui s’est passé avec le portable de Gaylord. Il doit posséder des infos au sujet de l’expéditeur.

Je relis le rapport de police. Miguel Johnson… Il y a des chances que j’aille lui rendre une petite visite. Si Rudy a voulu dissimuler quelque chose, il l’a forcément fait avec l’aide d’un ripou.

— Je m’attendais à mieux, grommellé-je en me laissant tomber sur le dossier du canapé.

Je tire une nouvelle fois sur ma clope tout en faisant signe à Melchior de quitter le bureau. J’ai besoin d’être seul.

— Rends-toi utile, descends voir si tout se passe bien dans la zone de combat, ordonné-je en fermant les yeux, la tête rejetée en arrière.

Sans un mot, il fait mine de reculer, ses pas se rapprochant de la porte. Je continue de fumer nerveusement, l’esprit sens dessus dessous. Quelque chose m’échappe sans que j’arrive à mettre le doigt dessus. J’entends Melchior ouvrir la bouche, hésitant. Depuis ce qu’il s’est passé avec Coleen, rien n’est plus vraiment comme avant, entre nous deux.

— Je… je sais que je t’ai déçu. Ce soir-là, m’avoue-t-il d’une voix basse.

Je me redresse afin de lui lancer un regard en coin. Sans déconner, il est en train de me parler de ma sœur, là ?!

— Pour être déçu, il faut attendre quelque chose… Et moi, j’attends plus rien. De personne.

Mon commentaire a au moins le mérite d’enfin le faire sortir silencieusement de mon putain de bureau, me laissant en tête-à-tête avec les fameuses photos expédiées par ce connard anonyme. Connard anonyme qui ne peut être que Black Mask… Son « On remet ça ? » ne peut pas être plus clair. Hormis lui, qui aurait pu m’envoyer ça ? Honnêtement, personne. Maintenant, reste à découvrir ce qu’il veut. Je dois déjà vivre avec la mort de Gaylord sur la conscience, je n’apprécie pas du tout que ce fils de pute vienne remuer la merde qu’il a lui-même créée. Et à laquelle j’ai, sans vraiment le savoir, participé. D’autant plus si Rudy y est mêlé… que cela soit de près ou de loin.

D’une main tremblante, je récupère quelques clichés, notamment ceux où je suis avec Gaylord et Coleen.

Je caresse ces images de la pulpe de mon pouce, ma cigarette coincée entre mes lèvres. Si c’est vraiment Black Mask qui nous a envoyé ça, je ne comprends pas pourquoi il l’a fait maintenant ? Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il nous veut ? Je n’en ai aucune idée.

Je jette les photos sur ma table basse d’un geste irrité. Je m’apprête à descendre voir ce qui se passe dans la zone de combat lorsque mon téléphone sonne. Le numéro est masqué. J’arque un sourcil, surpris, puis prends l’appel, m’attendant à tomber sur un psychopathe ou sur une gonzesse prête à se faire sauter.

— Ouais ?

— Bonsoir. Je suis bien sur le portable de Connor Lincoln ? demande une voix masculine, un brin autoritaire malgré la tonalité plutôt aimable.

— C’est pourquoi ? Vous êtes qui ?

— Je suis le Dr Terrence. Je travaille au Northwestern Memorial Hospital, au service des urgences.

Sourcil toujours arqué, mon cœur commence à battre étrangement. Mes mains deviennent moites. Merde… Il est suivi dans quel hôpital déjà, le daron ? Putain, il est en train de crever, c’est sûr !

— Vous m’appelez pour mon père, c’est ça ? demandé-je en me redressant sur le canapé, enfonçant mes coudes dans mes cuisses.

— Votre père ? Non, absolument pas, monsieur Lincoln. Je vous contacte au sujet de… de votre compagne. Mademoiselle Mavis Apenfield.

Vous êtes noté comme « ICE 1 1 » dans son téléphone.

— D’accord, mais… de quoi vous me parlez là ? demandé-je, sceptique.

C’est quoi ces conneries encore ? Qu’est-ce que ma meuf fout à l’hosto ?

— La police est ici, votre maison a fait l’objet d’un cambriolage, un peu plus tôt dans la soirée, et votre compagne a été rouée de coups…

Bordel…

— … Nous avons stabilisé son état de santé…

De…

— … Ses constantes sont plutôt bonnes…

Merde…

— … Nous l’avons mise en observation…

On est rentré chez moi ? DANS MA MAISON ? Pour me cambrioler ?! MOI, LE CONSTRICTOR ?

D’un geste rempli de rage, je donne un coup de pied dans la table basse. Tous les papiers virevoltent autour de moi, retombant avec souplesse sur le sol. Je tire comme un névrosé sur le col de mon tee-shirt. J’ai envie de cogner sur quelqu’un ! TOUT DE SUITE !

— Il va falloir venir afin de signer quelques documents et vous entretenir avec la police. Une échographie est aussi prévue dès que mademoiselle Apenfield se sera réveillée. Nous avons dû la sédater. Elle était en état de choc.

Putain… c’est pas possible !

Le cambriolage ? Mavis ? Rouée de coups ?! Puis, c’est quoi cette histoire d’échographie, là ?

— Une échographie pour faire quoi ? Je comprends rien ! 

Je me rends compte que je suis en train de tourner dans mon bureau, autour de ma table basse renversée, les quatre pieds en l’air, comme un lion en cage.

— Oui. Pour le bébé.

Silence radio.

Il a dit « bébé » ?

— Mademoiselle Apenfield est enceinte. De deux mois.

Oh merde !

Putain de merde ! PUTAIN.DE.MERDE ! Comment ça, cette idiote est enceinte ? C’est quoi encore cette blague ?!

— Vous… vous l’ignoriez ?

Je vais arracher la tête de quelqu’un, je crois.

— J’arrive, dis-je à la place en raccrochant brutalement, cette envie d’aller moi-même faire un tour dans la zone de combat toujours logée au fond de mes tripes.

Mavis est enceinte… C’était ça le truc qu’elle voulait me dire la dernière fois. Elle est enceinte. Fait chier, bordel !

***

Rico me dépose à l’hôpital. Je ne suis pas vraiment en état de conduire. J’ai envoyé ce baltringue de Vince à la baraque afin d’évaluer le bordel qu’on y a laissé. Melchior, lui, gère l’Octogone et la récolte des gains. Je lui ai dit d’être incisif… Pas de pitié. S’il en a, je me chargerais personnellement de son cas.

Quand j’arrive au service des urgences, il est plus de minuit. J’aurais pu y être une heure plus tôt, n’empêche que l’envie de fracasser un mec dans une cage a eu raison de moi.

Je me passe une main sur la nuque, encore transpirante après mon dernier combat – gagné haut la main face à une centaine de spectateurs plus que subjugués –, puis annonce mon nom à l’accueil. La gonzesse met trois plombes à me répondre. Elle mâche un bonbon à la menthe comme une grosse vache, ne m’accordant même pas un regard. Putain… Faut pas me faire chier, Anabelle. Magne-toi ! pensé-je.

On me laisse poireauter pendant vingt minutes dans un couloir dont l’éclairage m’explose la rétine. Rico joue sur son portable alors que, moi, je tourne en rond frappant dans la machine à café pour obtenir mon double expresso.

— Allez, putain, grouille ! m’énervé-je.

— Monsieur Lincoln ?

Je me retourne et tombe nez à nez avec un mec d’une cinquantaine d’années. Cheveux gominés, l’air sérieux. Bon père de famille catholique, j’imagine. C’est le Dr Terrence. Il m’accompagne jusqu’à la chambre de Mavis, tout en me posant des questions sur elle. Son groupe sanguin, ses antécédents médicaux, si elle a des allergies… QU’EST-CE QUE J’EN SAIS, PUTAIN ?! C’est pas moi, son médecin.

— Fume-t-elle ? me demande-t-il en vérifiant je sais pas quoi sur le papier qu’il tient entre les mains. Autre chose que du tabac, j’entends.

Je lève les yeux au ciel en croisant deux infirmières qui me dévisagent de la tête aux pieds, moi et mes nombreux tatouages aux bras et dans le cou.

— Monsieur Lincoln ? me relance le doc avec son air professionnel qui m’exaspère. Votre compagne a-t-elle une addiction à la drogue ?

Le regard blasé que je lui adresse devrait lui suffire comme réponse, mais non, ce connard insiste. Il veut savoir à quoi Mavis se défonce, à quoi nous nous défonçons.

— Cocaïne, vous êtes contents ? lâché-je de façon véhémente tandis qu’on s’arrête au beau milieu du couloir, devant une porte bleu nuit dont l’étiquette indique qu’il s’agit de la chambre 522. Je peux aller voir ma gonzesse, maintenant, c’est bon ?

— J’ai besoin de connaître sa dernière prise, la quantité ainsi que la qualité de votre drogue. Est-ce que vous l’avez coupée ? me demande-t-il, très sérieusement, en griffonnant un truc sur son calepin.

— Vous allez appeler les flics, c’est ça ? dis-je, vaguement amusé, un sourcil arqué. 

— Non, monsieur Lincoln, me répond-il froidement en plantant son regard clair dans le mien. Je suis médecin… Mon travail est de soigner votre compagne, de m’assurer qu’elle ou son enfant ne court aucun danger. La cocaïne en est un, de danger. Je ne suis personne pour vous juger. Sachez qu’il existe des groupes de paroles dédiés à ce genre d’addiction. Je peux vous communiquer le numéro de téléphone d’une de ces associations, si vous le souhaitez.

Je me mets à ricaner. Il se fout de moi ?

— Sans façon.

— Bien… Vous n’avez pas répondu à mes dernières questions, monsieur Lincoln.

Il va me tenir la jambe encore longtemps ?!

Je me sens perdre patience et non, ça n’a rien à voir avec le fait que j’ai pas pris ma dose du soir ! Je me frotte énergétiquement le crâne, presque rasé, du plat de la main, mes bagues en or accrochant la lumière jaunâtre des néons. Putain… je savais que j’aurais dû combattre plus d’une fois dans la cage !

— La cocaïne est plus que pure, c’est la meilleure de toute la région. Après, Mavis occupe son temps libre comme elle le souhaite. Je ne surveille pas ses moindres faits et gestes. C’est une grande fille. Je suis son mec, pas son père !

Il s’arrête de griffonner, me lançant un regard courroucé par-dessus ses lunettes rectangulaires. Quoi, qu’est-ce qu’il me veut, Dr House ? 

— Vous n’êtes pas son père, néanmoins vous allez bientôt en être un… raison de plus pour prendre les bonnes décisions ! Maintenant.

Il se prend pour qui, sérieux, à me faire la morale ? Bouffon ! 

— J’ai déjà un gamin. Il se porte à merveille, lâché-je avec insolence. Sa mère s’en occupe à la perfection… J’imagine que ça devrait être pareil cette fois-ci. Ciao !

Je termine en lui adressant un putain de doigt d’honneur ! Allez, trou du cul, va sucer une bite et fous-moi la paix !

Je claque la porte derrière moi. Fin de la discussion.

Mon regard saute sur le lit où Mavis est allongée. Son corps tout fin recouvert d’un drap bleu délavé. Elle porte une chemise d’hôpital, les trucs blancs à pois bleus, bien dégueulasse. Un tuyau d’oxygène est fixé dans son nez, son visage, tuméfié à la lèvre et au niveau de la joue. On voit encore les traces de sang sur sa bouche. Putain… si je chope le bâtard qui lui a infligé ça, je lui mets une balle entre les deux yeux ! Ce fils de pute s’introduit chez moi pour me voler et, en prime, il tabasse ma gonzesse ?! Je crois qu’il n’a pas compris qui j’étais.

— Eh… Salut beau gosse…

La voix grésillante, à peine audible, de Mavis me fait lever les yeux vers les siens. Ils ont toujours leur couleur bleue malgré une belle tache de sang dans son œil gauche. Putain, cette vision me donne encore plus envie de buter le connard qui lui a administré ces coups. 

Je me masse le torse frénétiquement, essayant en vain de me calmer. J’ai la mâchoire tellement serrée que je sens l’un de mes plombages du fond morfler sous la pression.

— Approche, me chuchote-t-elle difficilement en me tendant la main.

Je m’assois sur le bord de son lit, les bras croisés alors qu’elle pose sa paume sur ma cuisse.

— Qui t’a fait ça ? demandé-je d’une voix sombre. Dis-moi !

Elle soupire. Son sourire coquin s’efface au profit d’une grimace.

— Je ne sais pas. J’étais dans la cuisine. J’ai entendu du bruit à l’étage…

— À l’étage ?! 

— Oui… Je croyais que Vince ou Rico était en train de chercher un truc dans ton bureau, je… je suis montée voir et je… je ne me souviens de rien. Juste de…

Elle s’arrête de parler, les sourcils froncés. Je pose ma main sur la sienne.

— De quoi tu te rappelles, Mav’ ? la pressé-je.

— C’était un homme. Grand, massif. Habillé en noir. Avec une capuche. Je… j’ai pas vu son visage. Il m’a frappée et… je me suis réveillée ici. Désolée. 

Je me retiens de pousser un juron ! À la place, je caresse les doigts de Mavis entre les miens.

— T’inquiète pas, bébé. Je vais le retrouver, ce mec. Crois-moi, je vais le lui faire payer ! On ne touche pas à mes affaires. Encore moins à ma couleuvre, OK ?

Son sourire revient sur ses lèvres meurtries lorsqu’elle m’entend l’appeler par son petit surnom. Je sais que je suis pas soft avec elle, et honnêtement, la plupart du temps, Mavis me saoule, à me courir après tel un putain de toutou bien dressé, mais elle est à mes côtés depuis longtemps. Contrairement à d’autres – comme cette pute de Lydia – Mavis est restée quand j’ai tout perdu dans l’Under. Elle m’est fidèle, loyale, et toujours partante pour écarter les cuisses ou se mettre à genoux. Elle aime le sexe trash, violent. Comme moi. Je peux tout lui demander, elle le fera. En plus, elle n’est pas jalouse et me laisse faire ce que je veux.

Je déglutis nerveusement, mon regard descendant sur son ventre, si plat sous les draps.

Ouais… peut-être qu’elle le mérite, ce gosse. Mon gosse. Sûrement plus que Debbie qui a menti à Cassey pendant huit ans avant que je ne révèle la vérité. Et sûrement bien plus que Vikki qui a préféré se suicider plutôt que de devoir assumer toute seule.

— Pourquoi tu m’as pas dit ? Pour le bébé, lancé-je.

— T’es tellement occupé, me dit-elle calmement. T’es content ? Je suis certaine que c’est un garçon…

Je serre un peu plus les dents. Si je suis content ? Si elle s’en occupe, ouais. Je ne vais pas m’amuser à changer les couches, chanter des berceuses, et lui faire bouffer des petits pots. J’ai autre chose à foutre !

Vu comment elle referme son autre main sur son ventre, le caresse en mode mamy câlinant son caniche, je me retiens de lui demander si elle souhaite le garder, ce chiard. Merde… Je suis foutu, ce gosse, elle le veut vraiment.

— Je croyais que tu prenais la pilule ?

— Je l’ai peut-être oubliée une ou deux fois, me répond-elle, un sourire au coin des lèvres malgré son visage bleu sur toute la partie droite.

Elle se paye ma tête.

— T’es content ?

— Ouais, marmonné-je, ne sachant quoi dire d’autre. Par contre, je ne vais pas me transformer en papa poule, je te le dis direct, Mavis. Tu t’en occupes. 

— Pas de soucis, bébé. Je prendrai soin de ton fils, ne t’inquiète pas. Je l’aime déjà.

Je lève les yeux au ciel. Pitié, que c’est niais. 

Je m’apprête à lui répondre lorsque mon téléphone sonne. C’est Vince.

— Alors ? sifflé-je en décrochant. Raconte-moi. Ils ont pris quoi ? L’argent ? La drogue ?

— Rien…

— Quoi ? Comment ça rien ? m’énervé-je en bondissant sur mes pieds.

— Tout est là, boss. Ils ont rien embarqué. Y a juste v’là le bordel, m’explique Vince de sa voix de débile profond.

Je prends une grande inspiration, sentant ma colère revenir à grands pas.

— Quoi, t’es en train de me dire qu’un mec s’est introduit chez moi uniquement pour tout saccager et cogner sur ma meuf ?! C’est ça ?

— J’sais pas, boss.

— « J’sais pas, boss… j’sais pas », imité-je, énervé. BAH, TROUVE ET RAPPELLE-MOI QUAND ÇA SERA FAIT ! hurlé-je avant de raccrocher.

Je suis tellement furieux que j’en tremble de partout. Putain, il me faut une clope. Tout de suite.

J’en allume une, rien à foutre des détecteurs, puis me penche afin d’embrasser Mavis sur le front.

— Je m’occupe de ce fils de pute, bébé, OK ?

— OK…

— T’es sûre que t’as pas vu son visage ?

— Non, je l’ai dit aux flics. Par contre, je… euh…

— Quoi ?! la pressé-je, agacé.

— Je te suis depuis assez longtemps dans tes combats pour reconnaître la carrure et la frappe d’un fighter, lui, c’en était un… j’en suis certaine.

D’un coup, tout se met à bouillir dans mon crâne. Mon cerveau est sur le point d’exploser, mes neurones fondent sous la puissance du feu qui s’empare de mon corps. Un fighter ? Quel fighter ? Lequel de ces fils de putes a osé me faire ça ?

— Je reviens, dis-je à Mavis en sortant de sa chambre.

Je tire comme un forcené sur ma clope. Un fighter… Putain, quand je vais lui mettre la main dessus, je vais l’atomiser ce chien ! 

— Eh, boss ! 

La voix de Rico me fait tourner la tête. Il arrive vers moi, Melchior derrière lui. Qu’est-ce qu’il fout ici, cet imbécile ?! Il devrait être dans l’Octogone !

— Quoi ? Qu’est-ce que tu branles là, toi ?! lancé-je à Melchior tandis qu’il me présente son téléphone.

— Tout est sous contrôle dans l’Octo, mais…

— Mais quoi ? C’est quoi ça ? Pourquoi tu me tends ton portable ?!

— Il s’est passé un truc ce soir… dans l’Underground, me répond-il en déverrouillant son écran afin de me montrer une vidéo. Oméga a abandonné un combat…

J’arque un sourcil ! Oméga ? Abandonner ? À moins que mon idiote de sœur lui ait fait promettre une bêtise pareille pour ne pas le regarder prendre des coups quand c’est trop « dur », je ne vois pas pourquoi il déclarerait forfait. Adams préférerait crever que de renoncer. Pire qu’un molosse affamé avec son os à moelle.

— Qu’est-ce que tu me racontes, là ? Tu crois que j’ai pas autre chose à foutre ? Un connard vient de tabasser ma femme !

— Regarde, m’indique Melchior en zoomant sur la vidéo, en particulier sur la silhouette de son adversaire.

— C’est un fighter novice, il vient d’arriver dans la ligue. Il s’appelle Angel Dubh… Tu ne le reconnais pas ?

Mon sang ne fait qu’un tour. Mes doigts sont tellement serrés sur le téléphone que je vois l’écran tactile arborer un drôle d’arc-en-ciel.

Oh si… je le reconnais… je reconnais très bien ce fils de pute.

Ce fighter, c’est Black Mask.

1. In Case of Emergency. Programme qui vise à aider les premiers

intervenants à contacter les proches des victimes pour obtenir des

informations médicales importantes. ↩

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