Adaptabilité totale
Quand le travail nous travaille
Depuis des décennies, nous, les auteurs, affirmons avec force que, si les
perturbations économiques ont été aussi douloureuses, c’est bien parce que
les responsables n’ont pas réussi à adapter leurs stratégies et leurs méthodes
de travail aux exigences hors norme de bouleversements qui s’enchaînaient
à un rythme effréné. De notre côté, nous avons conçu et développé, à
travers le monde, des centaines de programmes d’implication destinés aux
équipes managériales, coachant les cadres afin qu’ils exploitent les
innovations et les technologies exponentielles pour nous construire un
avenir meilleur. Par expérience, c’est toujours une gageure de les
convaincre que leur mode de fonctionnement, englué dans le passé, est
terriblement inadapté au futur qui les attend. En quelques décennies, les
compétences requises pour gérer une équipe n’ont cessé d’évoluer, et il est
temps d’admettre combien il est utile de suivre ces tendances. Le mode de
travail classique ne fonctionne plus depuis longtemps, mais nous nous
sommes cramponnés à nos habitudes, comme si nous étions suspendus du
bout des ongles au-dessus d’un ravin.
Et soudain, en 2020, le monde entier a été frappé par une crise d’une
violence que peu d’entre nous auraient pu imaginer. Augmenter d’un cran
notre adaptabilité professionnelle est devenu une nécessité cruelle, et non
plus simplement la marque des meilleurs. D’un seul coup, toutes les
pratiques que nous, Keith Ferrazzi et Kian Gohar, conseillions depuis des
années aux managers sont passées d’optionnelles à franchement vitales. En
une année, l’adversité a transformé davantage notre vision de l’entreprise
qu’on ne l’avait jusque-là observé en plusieurs décennies. Tout le monde
s’est trouvé confronté à un drôle de nouveau monde du travail, un
laboratoire gigantesque à mille et un égards, quelque chose qui nous offrait
une toile vierge sur laquelle on pouvait réinventer sa façon de travailler, de
mener ses expérimentations et son choix d’invités dans les conversations.
Selon nous, une conjoncture très favorable s’est dessinée et nous étions
tout excités d’entendre quantité de gens confier à quel point la crise leur
avait permis de tirer le meilleur de leurs équipes et d’euxmêmes. « Ça, nous
savons le faire, s’est félicitée Cathy Clegg, responsable des initiatives de
transformation chez General Motors. C’est là que GM brille véritablement.
» Comme elle, d’autres – lorsqu’ils ont été contraints d’improviser – ont
relevé le défi avec un niveau inédit de ténacité, d’innovation et de ce qu’on
appelle le savoir-être du leadership : humilité et vulnérabilité. On nous a
accordé la permission d’explorer sans limites, de même qu’au Burning
Man, on peut se sentir libre de rouler à vélo en pleine nuit sur les étendues
immenses et non balisées du désert.
Au moment où les responsables ont dû mettre la paperasserie de côté et
déléguer davantage les prises de décision, les résultats sont arrivés à une
vitesse encore jamais vue. Immédiatement, les entreprises ont réagi en
instaurant une collaboration plus intense et une communication plus
aboutie. Les employés étaient plus francs entre eux, plus directs, car,
urgence oblige, toute velléité d’évitement du conflit et de communication
passive-agressive était proscrite. Les gens sont aussi devenus plus généreux.
Ils sont sortis de leur bulle. Parce qu’ils se souciaient réellement des autres,
plutôt que de dire que ce n’était pas leur problème, ils ont proposé leur aide.
La crise a permis aux équipes de passer à l’action. Et elle les a fait
progresser.
Aux quatre coins de la planète, les grosses entreprises autant que les
PME ont été amenées à découvrir de nouveaux process, de nouveaux
marchés et de nouveaux business models, qui se sont révélés être des
sources durables de compétitivité. À Londres, des restaurants étoilés au
guide Michelin se sont lancés dans la livraison à domicile et les box prêtes à
cuisiner 3. Stagekings, fabricant australien de décors de théâtre, a bifurqué
vers la création d’espaces de bureau à domicile sous la marque IsoKing – et
a même envisagé de s’implanter en Europe 4. Le négociant en épices
Diaspora Co., bloqué par le confinement de ses fournisseurs en Inde, a
préservé sa trésorerie grâce à un système de précommandes et vu ses ventes
bondir de 35 % 5. À Taïwan, où les compagnies aériennes privées de passagers se sont rabattues sur l’acheminement de marchandises, China
Airlines a eu la bonne surprise de réaliser un excellent deuxième trimestre 6.
Malgré un contexte professionnel des plus perturbés, les entreprises se sont
rendu compte qu’à condition de déchiffrer le code de l’adaptabilité totale et
d’en maîtriser les rouages, elles pouvaient très bien s’en sortir.
En même temps, la crise a stressé et usé beaucoup de monde. Les heures
de travail étaient longues et, parce qu’ils avaient été improvisés en
catastrophe, les systèmes de fortune ont connu leur lot de défaillances. Loin
de bénéficier d’un soutien digne de ce nom pour s’adapter aux nouvelles
conditions de travail, bon nombre d’entreprises se sont contentées de «
s’adapter à la crise ». Sans les bons outils ni le bon encadrement, certaines
se sont senties débordées, en situation d’échec. Beaucoup de gens ont eu du
mal à voir la magie, le vaste champ des possibles engendré par les
circonstances. Eux voulaient que tout s’arrête. Ils n’avaient qu’une envie :
revenir à leur poste.
Cet état d’esprit m’a frappé avec un sentiment d’urgence proche de
l’affolement. Et si le nouveau monde du travail était définitivement plombé
par son association avec la Covid ? Et si, en raison de la puissance folle des
traditions et de l’inertie, les mauvaises habitudes reprenaient leurs droits dès
la fin de la pandémie ? Les crises sont si exténuantes qu’il est normal de
vouloir retrouver un confort familier. Toutefois, si on devait en passer par là
et recommencer à travailler comme avant, un tel retour en arrière serait un
autre désastre, qui durerait bien après que la pandémie eut été rangée dans
les archives de l’histoire.
Chez Ferrazzi Greenlight, où notre mission est d’accélérer les
transformations d’équipe, certains groupes dont nous nous occupions se
sont extrêmement bien adaptés à la situation, tandis que d’autres innovaient
dans des secteurs très différents. Tout naturellement, je me suis mis à
élaborer une méthodologie constituée d’idées fortes et de bonnes pratiques
glanées chez les autres. En organisant de petites réunions virtuelles entre
clients afin qu’ils échangent leurs idées, j’ai pris conscience que l’idéal
serait de créer un lieu de débats central, où on se partagerait les bonnes
astuces des entreprises les plus performantes.
En ce qui nous concerne, chez Ferrazzi Greenlight, nous avons vite
compris qu’il ne fallait surtout pas revenir à la case départ. Pas question de
perdre un élan aussi durement acquis ! Nous avons donc décidé de
transformer les différentes expériences et leçons tirées de la crise en un
succès éclatant pour nos clients, nos entreprises et chacun d’entre nous.
Nous allions préserver toutes les pratiques soigneusement affinées durant la
pandémie. Dans la foulée, nous nous sommes promis d’apporter à la vie
professionnelle davantage de sens, d’objet et d’humanité.
Ne nous contentons pas de revenir travailler.
Allons de l’avant !
OceanofPDF.com