Adaptabilité totale
Décelez les menaces et les opportunités
Lorsqu’ils ont tout passé au crible pour identifier les risques de la Covid, les
cadres dirigeants de Lockheed Martin Space avaient deux interrogations en
tête : (1) quel est notre horizon de décision ;
(2) quelles hypothèses clés formulons-nous au sujet de notre activité et de la
nature de son environnement ?
Quand on veut détecter des signaux d’alerte, il est essentiel de se fixer un
horizon temporel. En effet, on ne se prépare pas de la même façon si
l’ouragan est prévu dans trois semaines ou déjà le lendemain. Vous devez
donc déterminer le cadre temporel des changements escomptés afin
d’entraîner vos yeux à voir les bons signaux et vos oreilles à les entendre.
Commencez par définir un horizon qui soit cohérent avec votre entreprise.
Nous vous conseillons deux échéanciers : un à court terme, sur une période
d’un an, et un à plus long terme, sur cinq ans. Attention ! Plus on se projette
loin, plus l’incertitude grandit. Il vaut donc mieux considérer les projections
à long terme avec des pincettes.
La seconde question aussi est fondamentale : quelles hypothèses
formulez-vous au sujet de votre activité et de son environnement
d’exploitation ? Cela vous aidera à réfléchir aux scénarios et aux facteurs
alternatifs qui risquent de peser sur votre activité mais auxquels vous
n’aviez peut-être pas prêté attention. Quels postulats concernant vos sources
de revenus, votre business model, votre culture d’entreprise et votre capital
humain considérez-vous comme acquis ? Que se passerait-il si, en fin de
compte, ils s’avéraient hors sujet ? Seriezvous préparés à changer de
tactique ? Leo Tilman exhorte à se poser les questions suivantes : «
Concentrons-nous notre attention sur les bonnes cibles ? Notre exploration
de l’horizon est-elle assez vaste et assez vigilante ? »
En sport professionnel, les rentrées d’argent sont largement
conditionnées par l’idée que des milliers de spectateurs achètent leur billet
pour assister aux rencontres. Le postulat ne s’était jamais démenti jusqu’à ce que, le 11 mars 2020, la fédération américaine de basketball suspende le
reste de la saison et que, bientôt, tous les sports professionnels baissent à
leur tour le rideau. Pourtant, une seule organisation du secteur – le tournoi
de tennis de Wimbledon – a eu la prévoyance de souscrire une assurance-
pandémie. Cela faisait même dix-sept ans que Wimbledon était couvert
pour ce genre de sinistre8. Son conseil d’administration avait depuis
longtemps deviné la crise effroyable dans laquelle une pandémie plongerait
ses finances. Face à une menace jugée intolérable, les responsables avaient
donc décidé de limiter le risque – tout en améliorant au passage le capital de
la marque et sa réputation.
Une réflexion sur les principes fondamentaux de votre entreprise peut
mettre en lumière des zones de vulnérabilité comme d’opportunité. Sonder
les hypothèses sous-jacentes de votre secteur est un chemin tout tracé vers
l’innovation, les stratégies révolutionnaires et le fait de sortir du lot. Un
excellent moyen de tester vos théories est de formuler l’hypothèse opposée
à ce que vous estimez être la vérité, puis de chercher des signaux d’alerte
précoces susceptibles de confirmer ou d’infirmer ce scénario antagoniste.
Autre méthode de validation : se mettre en quête de quelque chose que tout
le monde sait être vrai – ou, plutôt, pense savoir être vrai – et offrir un
service qui abolisse le bien-fondé de l’hypothèse.
La boutique de chaussures en ligne Zappos a bâti son immense
popularité en contestant la théorie communément admise selon laquelle il
est trop difficile de vendre des chaussures sur Internet, car les
consommateurs préfèrent les essayer avant d’acheter. Le fondateur de la
société, Nick Swinmurn, s’est dit que, si Zappos offrait le retour illimité
sans conditions, les clients afflueraient en masse vers leur vaste sélection de
pointures, de marques et de styles. Alors que, pour la majorité des
investisseurs, une politique de retours illimités n’était pas gérable à long
terme, un grand ponte visionnaire a su dépasser les préjugés : le regretté
Tony Hsieh, qui, plus tard, deviendrait directeur général de l’entreprise. En
balayant une idée reçue sur la vente de chaussures en ligne, la vision
prospective de Zappos lui a donné ce qu’on appelle « la prime au premier
entrant » et qui, depuis, n’a jamais pu être dépassée par ses concurrents9.
La plupart des bouleversements économiques majeurs peuvent souvent
être vus sous cet angle-là, comme un manque de prospective de la part des
entreprises incapables de reconnaître leurs propres hypothèses critiques ou
refusant de le faire – opposé à la réussite des perturbateurs qui, eux,
interrogent et capitalisent sur les mauvais paris des autres. Uber et son
application sur smartphone ont ébranlé la conviction de l’industrie des taxis,
selon laquelle un client en quête d’une course aurait toujours besoin
d’appeler une centrale de réservation. PayPal a connu le succès, car les
banques et les sociétés de carte de crédit ont supposé que, dans l’univers en
plein essor de l’e-commerce, elles comblaient déjà les besoins des clients en
matière de confidentialité et de commodités. Airbnb est devenu un vrai
poids lourd de l’hôtellerie, alors que les cadres dirigeants du secteur avaient
toujours estimé que les chambres d’hôtes ne seraient jamais qu’une niche
minuscule de leur secteur.
C’est la même dynamique qui resurgit encore et encore. Dans chaque
domaine d’activité, quelle que soit sa taille, vous trouverez, chez les acteurs
confirmés du secteur, un manque de prospective et des postulats sclérosés
qui leur font perdre des parts de marché au profit de challengers vifs,
audacieux et férus de technologie. Comment pourriez-vous empêcher votre
équipe de commettre la même erreur ? Comment éviter à votre entreprise
d’être une proie facile ? De quel côté de l’équation préférez-vous vous
situer ? Dans le nouveau monde du travail, ces enjeux sont plus importants
que jamais.
La détection est un sport d’équipe
La détection, la collecte et l’évaluation des risques est un effort collégial,
car personne ne peut, à lui seul, surveiller toutes les macro-forces qui
façonneront votre futur environnement d’exploitation.
« La gestion des risques est une nouvelle forme existentielle de
compétence organisationnelle, souligne Leo Tilman. Quand tout le
monde peut avoir une réflexion holistique sur les risques et les
incertitudes, et quand on peut échanger ses idées en termes communs
et rigoureux, cela aide à prendre de meilleures décisions pour alléger
les menaces et mettre à profit les opportunités. »
Il recommande d’impliquer toute l’organisation, « jusque dans ses
moindres recoins », dans la détection et l’évaluation des informations
pertinentes concernant les forces majeures qui détermineront l’avenir.
En intégrant la prospective de manière aussi poussée à vos opérations,
vous ferez prendre conscience à chacun que le facteur de perturbation peut
surgir au détour du prochain virage et qu’il est du devoir de tous d’afficher
sans relâche une attention proactive et créative. Pour diriger une
organisation totalement adaptable, il faut que chaque responsable à chaque
niveau de hiérarchie participe à une discussion engagée et permanente sur
ce que l’avenir est susceptible de réserver et sur la façon dont l’entreprise
peut, devrait et doit y réagir cette année, ce mois-ci, cette semaine ou
encore aujourd’hui.
Si vous souhaitez introduire durablement des outils de prospective dans
votre stratégie, vous devez former vos collaborateurs à la quête et à la
détection des signaux de changement. Certaines entreprises créent des
groupes de travail dédiés à la prospective mais, même si c’est une approche
digne d’intérêt, ces équipes ont souvent l’impression de n’avoir qu’un rôle
transitoire Elles ont d’ailleurs une date précise de fin de mission. Nous
préférons plaider pour que l’apprentissage des bases de la prospective soit
généralisé d’un bout à l’autre de l’équipe afin de renforcer son adaptabilité
totale.
Dans la grande majorité des entreprises, personne n’est affecté à la
surveillance d’un risque éventuel de pandémie mondiale meurtrière ou de
conflit géopolitique. Il serait donc très bénéfique d’adjoindre à vos
collaborateurs des conseillers externes ou d’autres partenaires de réflexion,
qui vous aideront à traiter l’inconnu inconnu. La mise en place d’une
capacité de prospective offre aux employés l’occasion de cultiver leur
intelligence en réunissant et en décelant des compétences dans des secteurs où, jusque-là, vous aviez peu ou pas de contacts. Elle les aidera aussi à
considérer les activités économiques de l’entreprise sous le prisme de leur
exposition à de futures mutations.
Adoptez la méthode STEEP
Comment scruter et repérer le changement ? Les macro-forces qui modèlent
un environnement d’exploitation sont de cinq ordres différents :
sociologique, technologique, économique, environnemental et politique
(STEEP). Grâce aux analyses STEEP, vous comprendrez comment un
avenir incertain peut évoluer et vous identifierez des postulats inhérents au
macro-environnement de votre activité.
Sociologique. Fait principalement référence aux mutations
démographiques et sociétales susceptibles d’affecter la demande des
consommateurs dans un secteur donné. Voilà pourquoi les fabricants
de jouets surveillent les taux de natalité ou pourquoi les constructeurs
automobiles s’inquiètent du pourcentage record d’adolescents qui,
depuis l’avènement du covoiturage et des chauffeurs VTC, ne sont
plus aussi pressés de décrocher leur permis de conduire ;
Technologique. Englobe toutes les évolutions des technologies de
rupture, notamment la robotique, l’informatique, la production
d’énergie et la science des matériaux. Le moindre changement à ce
niveau-là peut vous ouvrir des portes inattendues ou faire peser une
menace insoupçonnée sur votre secteur d’activité ;
Économique. Concerne les fluctuations du cycle conjoncturel, les
variations des taux d’intérêt, les places boursières et le marché du
travail, ainsi que les tendances des indices de confiance des
consommateurs ;
Environnemental. Comprend non seulement les éléments à court
terme susceptibles d’impacter l’entreprise ou les chaînes logistiques
(ouragan, épidémie infectieuse…) mais aussi les changements
climatiques à long terme et les perspectives d’avenir pour l’accès aux
ressources naturelles ;
Politique. Inclut l’évolution des réglementations gouvernementales,
des taux d’imposition, des tarifs douaniers, du droit du travail, des
traités, des alliances internationales et de la stabilité politique
générale, que ce soit dans votre pays ou dans n’importe quel autre
endroit du globe où une entreprise a des bureaux, des clients et des
fournisseurs critiques.
Selon votre entreprise et votre secteur d’activité, certains facteurs
STEEP seront plus pertinents que d’autres, et c’est bien normal. Il ne s’agit
pas d’une formule stricte où il faudrait cocher obligatoirement les cinq
cases. On parle davantage ici d’un guide des variables potentielles.
Répartissez vos effectifs en cinq sous-groupes de taille égale et attribuez-
leur à chacun une des cinq catégories STEEP. Certains collaborateurs
exercent peut-être déjà des responsabilités liées aux évolutions émergentes
dans une ou plusieurs catégories : un lobbyiste qui surveille les affaires
publiques, le directeur des systèmes d’information qui se tient au courant
des technologies, etc. Soyez donc particulièrement attentif à optimiser la
diversité de pensée et d’expérience dans chaque sous-groupe STEEP, afin
que chacun d’eux tire bénéfice d’une diversité maximale d’idées, de rôles
d’expert et de perspectives.
Vous vous demandez peut-être comment apprendre à votre personnel à
déceler les signaux ? Nous vous recommandons de vous inspirer du passé
pour mieux comprendre l’avenir. Posez aussi aux sous-groupes les
questions suivantes : quels événements significatifs de l’histoire récente ont
engendré un brusque changement d’époque ? En quoi cela a-t-il eu des
répercussions sur l’entreprise ou le secteur d’activité ? Quelles étaient les
variables de cette mutation ? À la lumière d’une compréhension dorénavant
meilleure, quelle est la tendance actuelle d’un tel facteur ? Estimez-vous
que ces variables suivront une trajectoire linéaire au prochain trimestre ? À
moins que leur progression ne soit cyclique, saisonnière, générationnelle,
exponentielle ou encore orthogonale ?
Afin d’accompagner vos sous-groupes STEEP, créez-vous un réseau
virtuel de spécialistes qui, chaque mois, les encourageront dans leur
réflexion. Cela implique de suivre les plus éminents stratégistes, experts en
gestion des risques et autres futurologues émérites pour chaque catégorie
STEEP. Par exemple, Marc Goodman, fondateur du Future Crimes
Institute2 et ancien futurologue auprès du FBI, est un puits de science sur
les menaces liées à la cybercriminalité et sur les dangers du « capitalisme de
surveillance ». Nicolas Berggruen et son Institut Berggruen ont des idées
très inventives sur les relations entre le monde des affaires et la démocratie.
Nouriel Roubini, professeur d’économie à l’université de New York, avait
prédit l’éclatement de la bulle immobilière à l’origine de la Grande
Récession. Il propose une vision particulièrement réfléchie de l’avenir de la
finance. Ramez Naam est une figure à suivre si le sort de votre entreprise
est lié à la production énergétique. Depuis des années, il constate la baisse
continuelle du coût de l’énergie solaire et estime que, d’ici à 2030, les
centrales électriques fonctionnant au pétrole ou au gaz naturel seront
devenues moins compétitives que les installations solaires. Quant à Leo
Tilman et à son cabinet, ils sont leaders dans la formation à la gestion des
risques et à l’agilité stratégique pour de grosses entreprises et des
investisseurs de tous bords. Ce ne sont là que quelques suggestions, car il
existe un nombre incalculable d’experts chevronnés à suivre dans chaque
catégorie STEEP, y compris dans votre propre secteur. Alors, n’oubliez pas
de vous poser la question : « Qui, dans notre domaine d’activité, est connu
pour s’intéresser à l’avenir ? »
Vos sous-groupes STEEP ont tout intérêt à rechercher des spécialistes de
leur périmètre d’étude, à les suivre dans les médias sociaux, voire à aller
plus loin en assistant, si possible, à leurs conférences ou à leurs activités de
leadership éclairé. Si vous avez la chance de les rencontrer en chair et en os,
demandez-leur sans détour dans quelle mesure, selon eux, l’avenir du
secteur risque d’impacter votre entreprise ou votre domaine d’activité.
Existe-t-il des centres de recherche universitaires qui étudient votre
catégorie STEEP ? Auquel cas, identifiez les personnes essentielles qui y
travaillent, contactez-les et nouez avec elles une relation durable qui vous tiendra informé de leurs travaux, de leurs recherches et de leurs futures
publications. En tant que manager, votre mission est d’inciter vos employés
à repérer les signaux précoces au travers de leurs sous-groupes STEEP.
Pour eux, le meilleur moyen d’y parvenir est de lire beaucoup et de
rechercher de nouvelles voies en échangeant avec des experts, y compris
ceux qui sortent des sentiers battus. C’est aux confins d’un domaine, quel
qu’il soit, que vous aurez le plus de chances de trouver des réflexions avant-
gardistes sur votre catégorie STEEP – et, sans doute aussi, des indices d’un
changement plus ou moins imminent. Ces informations bonus peuvent avoir
échappé à l’attention générale du public, mais elles ont peut-être aussi une
très grande influence dans certaines communautés de niche, et leur
existence présage alors d’éventuels scénarios futurs.
En 2009, le département américain de la Sécurité intérieure a averti les
forces de l’ordre qu’une menace grandissante d’attaque terroriste émanait
de soldats vétérans qui, de retour au pays, avaient rallié des groupuscules de
nationalistes blancs. À l’instar des prédictions de pandémie, ce rapport
sulfureux avait beau être visible, il est passé quasi inaperçu. Or, si on avait
su où regarder, il apparaissait clairement que les adeptes de la suprématie
blanche étaient de plus en plus présents en ligne, sur des forums Internet
comme 4chan.com au milieu des années 2010. En 2020-2021, ces activités
sont enfin arrivées aux yeux et aux oreilles de l’opinion publique, tel le
sommet de l’iceberg pointant au-dessus du niveau de la mer.
L’idée, c’est que les partisans précoces d’idées provocatrices (dans
chaque domaine STEEP et même dans votre secteur d’activité) sont un
remarquable indicateur de changement potentiel. Si vous êtes attentif à ce
qu’ils représentent avant qu’ils n’aient touché la conscience publique, vous
devriez jouir d’un bel avantage concurrentiel ou pourriez être le premier à
éviter un grave danger.
Pour terminer, demandez à vos sous-groupes STEEP de faire, à chaque
réunion mensuelle d’équipe, une mise à jour de cinq minutes sur les
avertisseurs pertinents de leur champ d’action, de sorte que toute votre
main-d’œuvre puisse repérer les signaux et décider d’un futur plan d’action.
En vue de préparer cette courte intervention, encouragez votre équipe à communiquer de manière asynchrone via des voies de communication en
ligne (Slack, WhatsApp…) et utilisez la résolution collaborative de
problèmes (RCP) pour lancer des discussions informelles sur les signaux,
les menaces et les opportunités que chacun entrevoit dans sa catégorie.
Dites-leur de se poser la question suivante : un événement du macro-
environnement a-t-il des répercussions ambiguës sur notre activité ? Il peut
s’agir du lancement d’un produit, d’une nouvelle loi ou d’un rapport sur
l’offre de travail. Incitez-les à pousser l’exploration à fond, de sorte qu’ils
appréhendent mieux le signal potentiel, qu’ils dissipent toute ambiguïté
éventuelle et qu’ils soient prêts, chaque mois, à présenter leurs résultats à
votre équipe élargie.
Cet exercice de détection STEEP crée une image plus limpide de ce que
Leo Tilman appelle le portefeuille de risques. Dans la prochaine étape, que
nous décrirons ci-après, votre équipe évaluera de manière collaborative
l’importance des signaux d’alerte, puis elle prendra des décisions
appropriées concernant la limitation des risques et les stratégies offensives,
ce que Leo Tilman nomme le bon côté du risque.
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