Adaptabilité totale
Réagissez et planifiez des scénarios possibles
Réagissez et planifiez des scénarios
possibles
Le 8 mars 2020, soucieux de combattre la pandémie de coronavirus, le
comté de Santa Clara, dans la baie de San Francisco, a ordonné le premier
confinement régional et toutes les activités non essentielles ont dû fermer
boutique. Jonathan Becher, président de l’organisation mère qui possède
l’équipe de hockey sur glace des Sharks de San José, a réuni ses
responsables pour décider quoi faire à présent que la saison sportive était
suspendue et que les revenus issus de la vente de billets seraient réduits à
néant pendant des mois.
Confronté à la pire situation de flottement de sa carrière, l’homme s’est
raccroché à sa formation initiale d’ingénieur système. Il s’est dit que, s’il
morcelait les incertitudes de son équipe de hockey en petits éléments,
chaque hypothèse pourrait être testée en créant des scénarios d’avenir
possibles et que l’exercice lui révélerait des solutions auxquelles personne,
peut-être, n’avait pensé. Il a chargé ses collaborateurs de définir des plans
d’action détaillés adaptés aux prévisions les plus probables, de sorte que, si
l’une ou l’autre version se réalisait, l’organisation ne serait pas prise au
dépourvu : elle pourrait se concentrer sur l’exécution du plan d’action déjà
en place.
Ensemble, ils ont envisagé un large éventail de scénarios plausibles –
parfois optimistes, parfois gérables, parfois catastrophiques. Et si aucun
supporter n’était admis aux matchs de toute l’année 2020 ? Ou alors, que se
passerait-il si seules les loges étaient occupées ? Et si les supporters étaient
acceptés, mais que la franchise doive tous les faire tester avant de les
autoriser à franchir les grilles du stade ?
30 scénarios plausibles ont été répertoriés, puis résumés chaque fois en
une petite page. À la fin du printemps, grâce à la RCP, les responsables ont
sélectionné les cinq situations les plus probables et les ont détaillées l’une
après l’autre dans des documents de fonctionnement plus longs de cinq pages. Enfin, le scénario n° 1 a été développé dans un plan d’action d’une
bonne quarantaine de pages, qui a accompagné Jonathan Becher tout au
long de l’année, et même en 2021, lorsque les Sharks ont dû jouer une
saison entière sans public. Malgré l’utilité avérée de la création de
scénarios, l’exercice n’a pas été infaillible. Ils n’avaient pas prévu que le
comté de Santa Clara ne les laisserait ni entrer dans leurs propres bâtiments
ni s’entraîner sur leur patinoire, même sans fans dans les tribunes. Pendant
les deux premiers mois de la saison 2021, l’équipe s’est délocalisée en
Arizona, qui n’avait pas édicté ce genre de restrictions. Personne n’aurait
jamais cru que les Sharks de San José seraient contraints de jouer leurs
matchs à domicile en Arizona !
Les scénarios sont des histoires plausibles qui créent un angle propice à
une action délibérée. Pendant la phase d’évaluation, tout signal classé dans
le quadrant n° 2 – forte probabilité et impact élevé – doit faire l’objet d’un
exercice de création de scénarios afin que votre organisation se prépare
activement au sort que l’avenir pourrait lui réserver. Tout en s’appuyant sur
les mêmes informations sous-jacentes, chaque scénario décrit une version
alternative du futur sur la base d’une hypothèse différente. Une fois encore,
vous allez être mis au défi d’explorer jusqu’aux postulats les plus
fondamentaux de votre activité.
La création de scénarios est un excellent moyen de tester la réactivité de
votre organisation face à des menaces réelles qui risquent de la mettre
terriblement sous pression. Pour les entreprises qui investissent à long terme
dans les actifs fixes (par exemple, dans l’industrie du gaz et du pétrole), les
scénarios sont essentiels à la conception de plans d’action contre des crises
sur lesquelles on n’a aucun contrôle, telles que la volatilité des prix, les
déversements d’hydrocarbures, les collisions de navires-citernes, les
accidents sur les plateformes pétrolières, les sanctions internationales ou
encore les opérations militaires.
Lorsqu’ils élaborent des scénarios, les experts définissent généralement
quatre trajectoires de changement. Membre du programme de prospective à
l’université de Houston (une des formations les plus pointues au monde
dans le domaine), Andy Hines s’est inspiré du travail de Jim Dator, futurologue à l’université d’Hawaï, pour identifier quatre archétypes de
changement qui peuvent servir de ligne directrice à l’écriture de scénarios
très différents.
Base de référence. Le scénario de changement progressif, linéaire et
incrémental. Il indique ce qui s’est passé hier et ce que l’on s’attend à
vivre demain. C’est souvent le genre de création de scénarios qui se
fait lors des exercices de planification annuels, car il est prévisible ;
Nouvel équilibre. Quand on découvre une nouvelle ère, car le secteur,
confronté à un défi évolutif majeur dans son mode de
fonctionnement, est contraint de s’adapter, voire de transiger, pour
survivre, tandis que la structure fondamentale du système, elle, reste
intacte ;
Effondrement. Le scénario du pire pour votre projection d’avenir. Si
tout allait de travers et que le système se déréglait complètement ?
Les pratiques établies de longue date ne fonctionnent plus ;
Transformation. Quand le secteur a été bouleversé par une profonde
mutation technologique, politique ou économique. C’est le pendant
optimiste du scénario d’effondrement, mais il a tout autant d’impact.
Les règles du jeu sont mises au rebut, remplacées par de nouvelles.
Pour chaque signal estimé à la fois très probable et très impactant
(quadrant n° 2 de la grille d’évaluation), l’étape suivante est de demander
au sous-groupe STEEP concerné d’identifier en quoi ce signal aurait des
répercussions sur les postulats clés de votre activité. Plus précisément, le
sous-groupe doit déterminer quel serait l’avenir de l’entreprise si ces
signaux se concrétisaient selon les axes des quatre archétypes : base de
référence, nouvel équilibre, effondrement et transformation. Faites de
chaque scénario un plan d’action expliquant en une page comment votre
organisation réagirait si le scénario envisagé devenait réalité. Demandez
ensuite aux sous-groupes de présenter les scénarios en réunion trimestrielle.
Vous pourrez y consacrer plus de temps à la prospective et à la planification
que les quelque 30 à 40 minutes généralement allouées chaque mois.
Plusieurs questions seront à étudier : dans quelle mesure ces scénarios affectent-ils l’avenir de l’entreprise ? Créent-ils de nouvelles voies
d’exploration ? Dissipent-ils certains postulats ? Ultime étape : donnez à
chacun d’eux un nom simple et facile à retenir, de sorte que tout le monde
comprenne aisément ce que signifient ce signal et le plan d’action qui lui est
associé. Par exemple, un scénario des Sharks de San José pour l’année de
pandémie était intitulé « Pas de supporters en 2020 » et on savait
exactement ce qu’il recouvrait. Vous ignorez si un des signaux se
concrétisera un jour mais, le cas échéant, vous aurez mis au point un plan
d’action proactif sur quoi faire et comment réagir.
Pour les Sharks de San José, cela s’est traduit par une progression
accélérée des stratégies numériques. Ancien cadre supérieur chez SAP et
donc vétéran de la Silicon Valley, Jonathan Becher avait coutume de
réfléchir en termes d’avenir transformationnel. Il priait souvent son équipe
de « sortir des sentiers battus », mais la réalité du quotidien (la franchise
accueille plus de 180 événements par an) faisait qu’ils n’avaient jamais le
temps de programmer aucun changement. Grâce à la création de scénarios,
l’organisation tout entière a trouvé le moyen d’opérationnaliser une
politique de mutation.
Un scénario avait anticipé que les fidèles abonnés des Sharks
regretteraient amèrement l’effervescence des matchs en live et que, même à
la maison, ils auraient soif de rester engagés auprès de leur équipe favorite.
Aux yeux de nombreux supporters, les rencontres sportives et les concerts
organisés au stade de San José sont des moments phares de leur existence.
Ils ne se souviendront peut-être pas précisément de l’événement, mais toute
la pompe et les rituels qui l’entourent resteront gravés dans leur esprit, au
point de susciter une fidélité à vie. Privés de moments d’anthologie pour
soutenir leur communauté de supporters, comment les Sharks feraient-ils
perdurer leur business model ?
Ambitieux, les responsables ont misé sur la diffusion de matchs virtuels
retransmis via la célèbre plateforme de jeux vidéo et de médias sociaux
Twitch. Les Sharks ont proposé des expériences audacieuses, comme de
permettre aux supporters d’endosser, à l’écran, la tenue de leur équipe bien-
aimée et de se prendre pour un joueur lors d’une partie simulée. Les fans téléchargeaient leur photo, ils indiquaient leur taille, précisaient s’ils étaient
droitiers ou gauchers et avaient même leur nom imprimé numériquement
sur le maillot de leur avatar. Afin de rendre les rencontres attractives, les
Sharks sont allés encore plus loin et ont demandé à leur propre
commentateur d’officier sur ces matchs. Ils ont aussi élargi les campagnes
de leurs sponsors à leur saison virtuelle.
À l’occasion d’une des toutes premières simulations, un supporter a été
numériquement blessé. Contraint de quitter Ia rencontre, il était très déçu –
enfin, jusqu’à ce qu’il se voie évacuer de la patinoire par un de ses joueurs
préférés. Peu de temps après, le directeur général des Sharks en chair et en
os l’a appelé pour lui souhaiter un prompt rétablissement. Sidéré d’avoir
reçu un vrai coup de téléphone après une partie simulée, le supporter a
posté sur les réseaux sociaux : « Aujourd’hui, j’ai été un Shark de San José
en prenant la place de mon joueur favori. Je peux mourir heureux. C’est
clairement un moment phare de mon année 2020 et je ne suis pas près de
l’oublier. » Après seulement quelques matchs sur Twitch, les Sharks avaient
atteint les six millions d’impressions virtuelles. Pas mal pour une
organisation qui, quelques semaines plus tôt, ne possédait même pas de
canaux d’engagement numérique !
La création de scénarios a aussi des répercussions positives sur la culture
des sphères dirigeantes. Ted Newland, ancien cadre chez Shell et figure de
proue du mouvement dans les années 1980, a déclaré après son départ en
retraite : « Avec le recul, le plus grand intérêt des scénarios, c’est qu’ils
créent une culture où, qu’on interroge n’importe qui, la réponse doit
forcément être contextualisée. Se contenter de lâcher : “Parce que je suis le
patron” ou “Parce que nous avons reçu l’accord” est impensable10. » La
création de scénarios incite non seulement vos collaborateurs à réfléchir à
l’avenir, mais elle les encourage aussi dans l’immédiat à être plus ouverts
d’esprit.
Puisque cette pratique se révèle parfois gourmande en temps et en
ressources, beaucoup d’entreprises la réservent aux périodes de crise, ce qui
leur confère un impact limité et uniquement réactif. Les scénarios sont
néanmoins très efficaces dans l’acquisition proactive de compétences collectives en vue d’un changement organisationnel. Grâce à eux, les
employés élargissent leur imagination au-delà des limites du quotidien et
entrevoient peu à peu des possibilités et des aptitudes qui, sinon, leur
auraient échappé. Ils apprennent à prédire des avenirs possibles et
renforcent l’adaptabilité totale de l’équipe, quelle que soit la suite des
événements.
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