Adaptabilité totale
Évaluez et priorisez les signaux
Le Fusion Resilience Center3 de Morgan Stanley est un énorme outil de
machine learning qui détecte et évalue les dangers auxquels la banque
d’investissement et ses clients pourraient être confrontés en termes de
cyberattaques, d’escroquerie, de terrorisme, de catastrophes naturelles, de
troubles géopolitiques, voire de pandémies ou de maladies infectieuses.
Créé en 2017 pour répondre à la montée de la cybercriminalité, le centre
avait pour vocation initiale de protéger l’établissement bancaire en repérant
les menaces en temps réel, en mesurant leur importance et en priorisant une
réponse. Chaque jour, on y décortique une quantité industrielle de données
et on les passe à la moulinette de l’analyse interne pour filtrer le bruit des
signaux. Les résultats sont ensuite affichés sur un gigantesque mur de
visualisation composé de centaines d’écrans, un peu comme un immense
écran radar de risques ou un superordinateur de science-fiction sur le
tournage d’un film d’espionnage futuriste. Fin 2019, la mission du centre
s’est élargie à la détection de toute menace susceptible de perturber le bon
fonctionnement de la banque, et il s’est rebaptisé le Fusion Resilience
Center.
À l’époque, l’organisme était dirigé par Jen Easterly, formée à
l’académie militaire de West Point et ancien officier de renseignement ayant
passé trois périodes de service à démanteler des réseaux terroristes en Irak
et en Afghanistan. Avant de rejoindre Morgan Stanley, elle avait été, durant
trois ans, l’adjointe spéciale du président du Conseil de sécurité nationale.
(Depuis, elle est retournée au gouvernement, nommée en juillet 2021 par le
Sénat américain au poste de directrice de l’Agence de sécurité des
infrastructures et de la cyber sécurité du département de la Sécurité
intérieure.)
Quand, le 23 janvier 2020, la Chine a décrété le confinement de la ville
de Wuhan, en plein cœur du pays, Jen Easterly et son équipe ont aussitôt
préparé l’arrivée de la pandémie sur le sol américain. Comme Morgan Stanley possédait une antenne locale et des bureaux de direction à Hong
Kong, le Fusion Resilience Center a commencé à recevoir des informations
inquiétantes en provenance d’Asie. Moins de quinze jours plus tard, à partir
des données fournies, entre autres, par les autorités sanitaires et des
universités comme Johns-Hopkins, le centre avait bâti un modèle
pronostiquant les scénarios les plus noirs si la pandémie chinoise devait
s’étendre au reste de la planète. En suivant les tendances d’Asie et d’Europe
et en synthétisant une foule d’informations, il a pu surveiller en permanence
le niveau de danger de la pandémie et conseiller les responsables de la
banque au jour le jour sur leur manière de réagir.
En dépit de son haut degré de sophistication technique, le Fusion
Resilience Center continue de s’appuyer sur l’humain dans l’évaluation des
menaces et la priorisation des réponses. Chaque péril est répertorié par un
algorithme, puis présenté aux équipes, qui décident s’il est réel ou pas. Les
intervenants humains ont pour tâche d’étudier l’ensemble des données et de
déterminer quelles menaces exigent une action immédiate – et donc de
nouvelles recherches – et quelles menaces sont des faux positifs dont il n’y
a pas à se soucier. Même si l’étape de détection est parfaitement
automatisée et que des algorithmes aident à identifier les risques, seuls des
acteurs humains peuvent émettre des recommandations collectives sur ce
que la banque doit faire et où il conviendrait de déployer ses ressources et
ses actifs financiers.
Pour établir les meilleures recommandations en matière de calcul des
risques et de plan d’action, Jen Easterly a eu recours au crowd sourcing
systématique des informations qui alimentent les algorithmes du Fusion
Center. Elle a convié tout un réseau de résolveurs de problèmes, qu’elle
avait constitué au sein de son équipe et de Morgan Stanley en général, à
interpréter les évaluations algorithmiques du Fusion Center, à prioriser les
risques et à émettre leurs préconisations auprès des responsables de la
banque.
À la mi-mars, les taux de contamination au coronavirus ont commencé à
grimper à New York mais, comme les prévisions du Fusion Resilience
Center laissaient entendre qu’une grave crise sanitaire imposerait sans doute le télétravail généralisé, les responsables de la banque avaient déjà pris la
décision cruciale de faire distribuer du matériel technologique sécurisé à
tous leurs salariés implantés aux États-Unis. Quand le président Donald
Trump a déclaré l’état d’urgence le 13 mars et interdit aux non-
ressortissants américains d’entrer sur le territoire national en provenance
d’Europe, l’immense majorité des entreprises du pays ont sombré dans le
chaos. Pas Morgan Stanley, qui avait une longueur d’avance et était prêt à
affronter ce tournant dans l’avenir du travail. Les neuf mois suivants,
l’établissement bancaire a enregistré des résultats financiers hors du
commun. Le fait que le Fusion Center ait détecté les signaux d’alerte
précoces et correctement évalué les risques et les opportunités a joué un
rôle capital dans les brillantes performances de l’entreprise.
Une grille d’évaluation
Votre organisation ne possède sans doute pas d’algorithmes complexes
d’identification des dangers ni de salle de visualisation ultrasophistiquée,
comme le Fusion Resilience Center, pour déployer en intégralité votre
portefeuille de risques ou, selon les mots de Leo Tilman, votre radar à
risques. Des solutions équivalentes peuvent néanmoins vous servir à
évaluer, par l’intermédiaire de vos collaborateurs actuels, les problèmes
éventuels et les bonnes occasions à saisir.
Grâce à vos sous-groupes STEEP, vous allez exercer une surveillance
radar constante et durable, qui, rappelez-vous, devra être présentée à chaque
réunion mensuelle. À l’image de son alter ego météorologique, votre radar
à risques affichera les signaux de changement à court terme et à long terme,
puis il guettera leur impact sur votre organisation, même s’ils ne sont pas
gérés activement en tant que tels. Ces signaux sont parfois très visibles de
l’extérieur mais peut-être pas évidents dans vos opérations quotidiennes.
Vous pourrez aussi utiliser votre radar à risques pour calculer la
probabilité et les répercussions des menaces potentielles. Quand un ouragan
clignote à 1 500 kilomètres de distance sur l’écran, les prévisionnistes définissent une fourchette de possibilités concernant sa force et sa
trajectoire futures. Le radar à risques fonctionne sur le même principe : il
visualise l’ensemble du portefeuille de risques et d’incertitudes et, dès que
ces informations sont accessibles à tous sur un tableau blanc numérique,
chacun comprend mieux quels sont les plus gros sujets d’inquiétude pour
l’avenir de l’entreprise. « Cela répartit la lutte pour la gestion des risques et
leur planification d’un bout à l’autre de la société », explique Leo Tilman.
Dans la majorité des cas, si vous demandez à vos équipes d’étudier les
signaux sur votre radar à risques et d’exposer leurs variations par le biais
des sous-groupes STEEP, vous saurez aisément hiérarchiser les mutations
environnementales liées à chaque facteur de risque. Lors de la réunion
mensuelle, nous vous conseillons de poser deux questions. D’une part, quel
est le degré de probabilité du signal ? D’autre part, quel est l’impact du
signal sur l’activité de l’entreprise ? Beth Comstock, ancienne vice-
présidente de General Electric (et aujourd’hui membre du conseil
d’administration de Nike), résume avec talent l’importance des deux
interrogations : quelles réponses devons-nous y apporter pour supprimer ce
signal de notre liste de préoccupations ? À la réunion mensuelle, demandez
que chaque signal détecté soit inscrit dans une simple grille d’évaluation à
quatre entrées créée sur la base de la menace perçue (voir figure 5.1). Dans
ces exercices, le vote à la majorité étant la règle, si vos collaborateurs
placent un signal dans tel ou tel quadrant, classez-le à l’endroit indiqué.
Vous constaterez que le quadrant supérieur droit (n° 2) regroupe les signaux
ayant à la fois une forte probabilité et un grand impact. Pour n’importe quel
avertissement figurant dans ce quadrant, vous devrez d’emblée établir un
plan de réaction, que nous vous décrirons bientôt plus en détail. En ce qui
concerne les autres quadrants, vous pouvez soit les garder sous surveillance
avant d’élaborer un scénario, soit mettre le signal en veilleuse s’il est
considéré à faible probabilité et à faible impact. Le but est d’utiliser la RCP
pour crowdsourcer l’évaluation des différents signaux et, par conséquent,
de toujours savoir sur lesquels se concentrer maintenant plutôt qu’après.
FIGURE 5.1 Radar à risques
Il s’agit assurément d’un exercice condensé d’évaluation des risques,
mais n’importe quelle équipe peut le mettre durablement en place dans son
workflow quotidien et chaque responsable doit le maîtriser afin de rendre
ses collaborateurs totalement adaptables. En cas de signaux multivariables,
vous jugerez peut-être utile d’accueillir, dans vos réunions mensuelles, des
partenaires de réflexion ou des conseillers extérieurs. À moins que vous
n’envisagiez de vous associer avec une société de gestion des risques,
comme Tilman & Company, pour mener l’exercice en profondeur. Cette
démarche de prospective en DIY peut être répétée à l’envi avec n’importe
quel signal issu de votre phase de détection. Vous vous en servirez pour
élaborer un programme d’évaluation interne des risques qui renseignera
ensuite votre plan d’action et vos réponses.
L’importance de l’itération
N’oubliez pas que l’efficacité du radar à risques dépend de la capacité de
vos effectifs à identifier de nouvelles données et à les analyser en temps et
en heure. Quand il s’agit de détection, rien ne se règle une bonne fois pour
toutes. L’avenir ne cesse d’évoluer en fonction de ce qui se passe à l’instant
présent. Il faut toujours remettre l’ouvrage sur le métier. Gardez donc votre
modèle prospectif à jour et faites-en un document de travail à caractère évolutif : inutile de se pencher dessus une fois par an pour l’oublier ensuite.
Prévoyez absolument une mise à jour des prospectives dans votre réunion
mensuelle – même si cela ne doit durer qu’une demi-heure – afin d’évoquer
les menaces et les opportunités extérieures. De par sa conception, la
méthode STEEP vous fournit l’outil pour le faire facilement et en
permanence. Grâce à cet exercice de détection et d’évaluation, vos
collaborateurs pourront repérer des éléments d’information primordiaux au
sujet des tendances émergentes et utiliser la RCP pour prioriser les actions
et décider de la marche à suivre – autant de pratiques dont nous discuterons
dans l’ultime phase de la prospective. Voilà qui rendra votre équipe
totalement adaptable et vous aidera à rester compétitif et à l’emporter dans
le nouveau monde du travail.
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