Adaptabilité totale
Encouragez une culture de l’apprentissage permanent
Encouragez une culture de l’apprentissage
permanent
Nous avons entamé ce chapitre en expliquant en quoi la prospective
implique de réfléchir à l’avenir et d’identifier ce qu’il y a à faire
aujourd’hui pour réussir demain. Grâce aux phases de détection,
d’évaluation et de création de scénarios, on peut accroître son adaptabilité
totale et entraîner son muscle organisationnel à apprendre, désapprendre,
réapprendre et répéter. Ces pratiques sont essentielles pour rester compétitif
dans un contexte professionnel devenu particulièrement versatile et
incertain. Le grand intérêt de la prospective est là : elle forme les
responsables à élargir leur mentalité organisationnelle au champ de tous les
possibles, elle vous rend, vos collègues et vous-même, plus intelligents,
mieux informés sur l’avenir, et elle vous oblige à remporter de manière
proactive la bataille de la gestion des risques, comme si la survie de votre
entreprise en dépendait.
Un cran au-dessus de la création de scénarios, on trouve les exercices de
simulation : ils transforment d’hypothétiques idées sur le papier en
véritables « jeux de guerre », qui améliorent la gestion des risques et
décuplent les compétences, les process et les cultures dès lors qu’il faut
affronter une brusque mutation de l’environnement. Voici un exemple. En
2007, alors que les tensions diplomatiques entre la Russie et l’Estonie
s’étaient fortement exacerbées, des proxys russes ont lancé une
cyberattaque contre le gouvernement, les banques, les médias et les
systèmes de communication informatique du petit État balte 11. À l’époque,
on l’a désignée comme la cyberattaque coordonnée la plus sophistiquée de
l’histoire. Peu de temps après, l’Estonie s’est associée à d’autres membres
de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour créer Locked
Shields qui, depuis, est devenu le plus grand exercice de cyberdéfense
annuel au monde. Le tour de force a lieu chaque printemps en conditions
réelles. Plus d’un millier de champions du domaine de la cybersécurité venus de 30 pays investissent Tallinn, la capitale estonienne, pour trois
jours de jeux de guerre fictifs.
Les experts estoniens endossent le rôle de « l’équipe rouge » assaillante,
tandis que les autres membres de l’OTAN constituent « l’équipe bleue »,
chargée de défendre plus de 4 000 systèmes informatiques virtuels contre 2
500 fausses cyberattaques. Grâce à Locked Shields, tous les pays de
l’OTAN participants peuvent identifier leurs faiblesses et conforter les
compétences des responsables en simulant des résolutions de problèmes
complexes et des prises de décisions stratégiques au cours d’une véritable
cyberguerre 12.
Autre simulation en mai 2018 : l’exercice Clade X mené par le Centre de
sécurité sanitaire de l’université Johns-Hopkins, au cours duquel des
membres du Congrès américain ont cherché à résoudre une crise de santé
publique déclenchée par un virus respiratoire imaginaire. Dans le monde
post-coronavirus qui est aujourd’hui le nôtre, les résultats de ce jeu
n’étonnent guère : la moitié des personnes infectées étant asymptomatiques,
les contaminations ont explosé et les fermetures de frontières n’ont en rien
stoppé la contagion. Les hôpitaux ont été débordés. On a manqué de
matériel médical. Quant aux responsables fédéraux ou gouvernementaux,
ils ont multiplié les recommandations contradictoires aux populations.
L’exercice aurait été un parfait galop d’essai pour la pandémie de Covid, à
cela près que personne ou presque ne s’était intéressé au rapport Clade X
avant que nous ne subissions réellement une attaque virale.
Les simulations et autres jeux de guerre peuvent révéler les failles d’une
organisation face à une menace précise et montrer des soucis de prise de
décision et d’harmonisation au niveau de la hiérarchie. Le projet Clade X a
été une réussite en ceci qu’il a mis en lumière les carences du système de
soins aux États-Unis. L’échec réside dans l’incapacité des responsables
politiques américains à combler ces lacunes avant qu’un vrai virus ne
surgisse deux ans plus tard et ne paralyse l’économie13.
Chaque méthode prospective incite les responsables à approfondir leurs
processus décisionnels, ce qui, selon Adam Grant, professeur à la Wharton
School, est fondamental pour devenir une organisation apprenante : « Quand on veut instaurer une culture du savoir, il faut créer un type précis de
responsabilité, qui incite les gens à réfléchir mûrement leurs décisions. »
Hélas, les responsables obnubilés par les résultats peuvent être si focalisés
sur les performances à court terme qu’ils en oublient d’apprendre – et cela
freine leur adaptabilité. Ils peuvent se montrer réticents à l’expérimentation,
car ils recherchent sans cesse des garanties de succès et qu’on les incite à le
faire à coups de primes. Dans une organisation apprenante, c’est exactement
le contraire. « L’objectif d’une culture du savoir, explique Adam Grant,
c’est d’accueillir tous types d’expérimentation et de rendre la “reréflexion”
si familière qu’elle se transforme en routine et que plus personne n’hésite à
lancer une nouvelle idée 14. »
Malheureusement, la prospective est souvent un exercice cyclique de
stratégie d’entreprise et de gestion des risques. En période de crise, votre
équipe et vous êtes peut-être à pied d’œuvre, à explorer ce qui se passe et à
batailler pour vous sortir du pétrin. Toutefois, il n’est pas rare qu’une
entreprise, à peine la situation normalisée, suspende la création de scénarios
et revienne aux vieilles méthodes, cédant à la paresse ou à la suffisance.
Quand la pandémie a frappé au printemps 2020, Leo Tilman venait de
terminer une série de jeux de guerre virtuels, qui faisaient partie d’un
processus de planification stratégique et de mesures d’urgence pour un gros
client engagé dans une fusion d’envergure. Ce que les cadres dirigeants de
son client ont appris au sujet de leur propre entreprise, de ses réussites et
d’eux-mêmes s’est révélé très utile quand la crise sanitaire a contraint tout
le monde à se plier à de nouvelles contingences.
« Nous sommes condamnés, pour le reste de notre carrière, à évoluer
dans un contexte permanent de perturbations, de mutations et
d’incertitude, estime Leo Tilman. Aujourd’hui, nous affrontons une
pandémie. La prochaine fois, il pourrait s’agir d’une crise
géopolitique, d’un krach financier ou de technologies de rupture.
Nous continuerons de gérer des troubles aussi éclectiques que
possible dans leur nature, leur origine et leur ampleur. Au niveau de
l’organisation, nous devons donc pouvoir répéter l’opération encore et
encore, naviguer malgré la houle et changer afin de nous adapter. »
Voilà ce que la prospective contribue à faire.
Au cours des quatre chapitres précédents, nous avons passé en revue les
compétences indispensables d’un responsable pour rendre son équipe
totalement adaptable grâce à une panoplie de pratiques, de process, de
systèmes et de comportements à haut rendement qui, si tout est bien
maîtrisé et soigneusement superposé, créent une boucle d’autorenforcement
qui offrira un avantage concurrentiel durable. En dernière partie, nous
allons vous montrer comment soutenir ce nouvel état de flow collectif et
rendre votre organisation totalement adaptable par le biais du business
model, de la main-d’œuvre et des objectifs qui sont les vôtres. Appliquée
autant à l’échelle de l’équipe qu’à celle de l’entreprise, l’adaptabilité totale
crée une boucle infinie de transformation qui assurera votre compétitivité.
Pour y parvenir, intéressons-nous à la façon dont vous pourrez tirer profit de
vos nouvelles compétences prospectives pour sonder l’avenir et imaginer
votre propre business model idéal sur dix ans.
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