Adaptabilité totale
Donnez toujours la priorité à la valeur client
En mars 2020, quand les gouvernements ont émis les décrets de santé
publique imposant des jauges de clients en magasin, Target Corporation, au
même titre que n’importe quel autre détaillant, s’est heurté à un ensemble
de problèmes complètement imprévus. Comment les milliers de directeurs
de boutique de l’enseigne allaient-ils contrôler l’afflux d’acheteurs ? Target
considère ses clients comme des invités et il était hors de question de laisser
des queues interminables se former devant les portes en plein mois de mars.
Les responsables d’équipe de trois services – technologie, points de
vente et numérique – se sont réunis un vendredi après-midi et ont décidé
que la solution idéale était une application proposée sur les téléphones
portables de tous les collaborateurs en magasin. Par rapport aux compteurs
manuels, aux feuilles d’émargement et aux queues de clients qui s’étendent
devant le magasin pour garantir que le flux d’acheteurs soit en adéquation
avec les consignes sanitaires locales, une application promettait d’être un
outil plus efficace. Problème : comment mettre au point une application
unique, alors que les restrictions variaient d’un État à l’autre, voire d’une
ville à l’autre ? Pour ne rien arranger, les règles changeaient souvent,
parfois quotidiennement. Qu’à cela ne tienne, le lundi suivant, une équipe
de développement agile était constituée afin de relever le défi.
« Nous avons discuté de ce que à quoi les queues ressemblent ailleurs, se
rappelle Lindsay Keyser, cheffe de produit sur le projet. Est-ce que, nous,
on se rapproche d’un stand de traiteur, du service d’immatriculation des
véhicules ou d’un restaurant ? » Les membres de l’équipe se sont
finalement accordés sur le modèle de file des coiffeurs : un client sort, un
autre entre. Ils ont conçu une application mobile personnalisable qui
aiderait les collaborateurs magasin à gérer le nombre d’acheteurs présents
en boutique.
Des équipes de trois à vingt ingénieurs logiciels se sont penchées sur les
différents aspects du produit : un groupe a rédigé le code informatique de l’interface utilisateur, pendant que l’autre codait l’architecture sous-jacente.
Les informaticiens sont parfois restés des heures au téléphone pour
programmer ensemble et partager leurs idées. En quelques jours, ils avaient
créé un outil en état de fonctionner. « Le jeudi suivant, raconte Lindsay
Keyser, nous nous sommes rendus dans un magasin. » Plus tard, un
ingénieur lui a confié : « Je n’avais jamais expédié de produit élaboré en dix
jours. C’était fantastique. »
Malgré les efforts, le diable se cachait dans les détails. En Arizona, où
les restrictions étaient particulièrement draconiennes, les boutiques là-bas
avaient besoin d’ajustements fréquents. L’équipe a bien essayé de donner
aux magasins individuels le contrôle sur l’application, mais elle s’est vite
rendu compte qu’elle devait reprendre la main. Le processus agile s’est
heureusement révélé rapide et flexible, au fur et à mesure des changements.
Les vendeurs en magasin envoyaient leurs commentaires directement aux
développeurs, qui procédaient aux réglages, corrigeaient les erreurs et
amélioraient l’expérience utilisateur.
Grâce à l’agilité, l’application a rencontré ses clients internes sans
nécessiter ni d’autorisation budgétaire, ni de demande de ressources
soumise à l’accord de la direction générale, ni de commentaires
bureaucratiques d’aucune sorte. L’équipe avait les pleins pouvoirs pour
donner vie à ses idées.
« C’était vraiment amusant de se lancer sans maquette prédéfinie de
ce à quoi les écrans ressembleraient, se souvient Lindsay Keyser.
Rien ne nous ralentissait. Nous proposions quelque chose et, en cas de
souci, nous tentions d’y remédier. Comme les écrans étaient
totalement paramétrables, nous entrions dans le programme,
procédions aux corrections d’affichage et, dix minutes plus tard, les
modifications apparaissaient sur les appareils de chaque point de
vente, sans que quiconque ait besoin de mettre l’application à jour. »
La capacité des équipes de Target à agir aussi vite et de manière aussi
souple montre bien l’impact inouï de l’agilité sur les comportements au travail. Selon Rich Agostino, responsable de la sécurité de l’information
chez Target et expert à l’Institut GFTW, « il existe une culture de la
flexibilité et de la collaboration ». La mentalité agile – marquée par
l’optimisme, la résolution de problèmes, l’expérimentation et le fait de tirer
leçon de ses erreurs – a grandement facilité l’innovation et le
développement des produits et a permis d’étendre cette philosophie à toute
l’entreprise. « Les silos n’ont pas lieu d’être, car les équipes sont toutes
interdépendantes pour cocréer des solutions qui, en définitive, font vivre
une expérience fabuleuse aux clients-invités de Target. »
Après le lancement du produit, les ingénieurs du service points de vente
ont étudié le feedback utilisateur en temps réel lors d’une série de stand-up
meetings quotidiens. Ils ont classé les besoins en termes de réparations, de
modifications, de nouvelles caractéristiques, puis ils les ont classés selon un
ordre de priorité dans leur backlog. En conditions de management
traditionnel, l’application n’aurait jamais atteint ce point d’aboutissement
en quelques semaines ou quelques mois. Il y aurait eu des réunions à la
chaîne pour déterminer ce que le produit devait être ou pas, avant que les
personnes ne transmettent leurs spécifications à une équipe technique qui,
ensuite, aurait peutêtre externalisé le projet chez un prestataire. En suivant
la vieille méthode, le temps d’être prête à être lancée, l’application serait
probablement déjà devenue inutile.
Le besoin d’aller vite est la raison pour laquelle, alors que le monde des
affaires est de plus en plus tributaire des technologies numériques, l’agilité
s’est insinuée dans un nombre croissant de process. En 2017, alors que le
cours de son action accusait le coup d’une croissance en berne, Target s’est
fixé comme objectif de booster les ventes de ses marques de distributeur
(les plus rentables) de 10 milliards de dollars par an. À cet effet, l’entreprise
devait concevoir et lancer 30 nouvelles marques dans les deux ans et demi
suivants1.
L’ennui, c’est qu’à l’époque, la commercialisation de marques en propre
incombait à deux équipes – le brand design et le juridique – qui n’avaient
l’habitude de lancer que deux marques par an. Chaque fois, le processus
complet prenait environ dix-huit mois. Là, les deux équipes ont dû basculer vers un fonctionnement agile axé sur la satisfaction d’un client interne
important : le service des chaînes de magasins, avec son besoin impérieux
de lancer 30 nouvelles marques en propre.
La première chose à mettre au rebut, ce furent les vieux process linéaires
et bureaucratiques, selon lesquels l’équipe de brand design aurait fait une
présentation formelle que le service juridique aurait mis des semaines à
étudier et à commenter. Au lieu de quoi, en travaillant par sprints
hebdomadaires et bihebdomadaires et en organisant des stand-up meetings
quotidiens pour procéder, tout au long du projet, à des corrections de
trajectoire, une équipe interfonctionnelle mêlant design et service juridique
a pu présenter, en deux ans, des résultats qui, d’ordinaire, auraient mis dix
ans ou plus à arriver.
C’est le besoin impérieux de donner un énorme coup d’accélérateur aux
méthodes de travail lentes, descendantes et bureaucratiques qui a inspiré, au
départ, le développement logiciel agile. L’agilité a vu le jour dans les
années 1990 pour répondre à une crise globale du secteur : les méthodes
d’encodage traditionnelles ne convenaient plus aux clients. Les logiciels
d’entreprise étaient devenus si complexes que l’écriture du moindre
nouveau code devenait chronophage. Les développeurs proposaient des
logiciels qui, à la livraison, étaient déjà obsolètes. Le vieux cycle en V –
certes très fiable – qui consiste à travailler de façon linéaire et à soumettre
des programmes finalisés pour qu’ils soient testés et validés à différents
niveaux, était lui-même dépassé. Les pratiques agiles ont évolué de sorte
que les logiciels pouvaient être mis à jour plus facilement, plus souvent et à
tout moment, offrant une réponse rapide à l’évolution des besoins du client.
Aujourd’hui, dans notre nouveau monde du travail, une crise du même
ordre frappe les hautes sphères du management. Les nouvelles technologies
créent des opportunités plus vite que les traditionnelles méthodes
bureaucratiques ne sont en mesure de les traiter. Puisque le numérique
s’impose, de plus en plus, en facteur déterminant pour l’avenir, l’agilité
d’entreprise devient le système d’exploitation naturel de l’adaptabilité
totale.
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