Adaptabilité totale
Où le personnel travaillera-t-il ?
Les trois boutons de décision suivants concernent le lieu de travail. Ils vous
aideront à déterminer l’endroit où installer votre personnel, ainsi que
l’agencement optimal du site pour que tous les process et les tâches soient
accomplis au mieux : au bureau, à distance, dans le pays, à l’étranger, dans
un environnement ouvert ou en milieu fermé (voir figure 7.2).
Prenons le cas d’Igor Institute, cabinet de conseil en ingénierie de 25
salariés lancé en 2013 et implanté à Seattle. Igor Institute conçoit du
matériel pour les sociétés d’électronique grand public et d’appareils
médicaux, le tout orienté vers le leadership produit et l’ingénierie
mécanique, électrique et micrologicielle. Les créateurs de matériel ont
tendance à constituer un groupe extraverti, toujours à bricoler quelque
chose, et les bureaux d’Igor sont un lieu très amusant, avec des pianos, des
batteries et des guitares éparpillés un peu partout, parfait reflet de la
personnalité des fondateurs du cabinet.
FIGURE 7.2 Boutons de décision du lieu de travail
Lorsque la pandémie a frappé à la mi-mars 2020, Aren Kaser, directeur
général et cofondateur d’Igor, a envoyé ses collaborateurs se mettre à l’abri
chez eux. Pendant quatre mois, l’équipe a fonctionné en télétravail grâce à
une large panoplie d’outils collaboratifs en ligne et l’activité semblait suivre
tranquillement son cours. Au milieu de l’été, pourtant, Aren Kaser a organisé une réunion d’équipe : il sentait que quelque chose clochait et,
phénomène inhabituel, ses collaborateurs avaient du mal à respecter les
dates butoirs des projets.
En fait, dans la mesure où la crise sanitaire empêchait toute rencontre
physique, le brainstorming et la résolution de problèmes en virtuel étaient
devenus très chronophages. Non seulement ces activités exigeaient
davantage d’étapes et de temps, mais elles n’étaient plus synchrones. Tout
ce qui, d’ordinaire, se réglait aisément au bureau – comme demander l’avis
d’un collègue avec une phrase du style : « Dis, tu t’y prendrais comment
avec ce projet, toi ? » – prenait des proportions invraisemblables, car il
fallait converser par SMS, messagerie ou mail interposés. Les obstacles à la
communication étaient plus grands – constat étonnant, vu la diversité des
outils mis à disposition –, car on se sent toujours plus vulnérable à l’idée de
pianoter « J’ai besoin d’aide » sur son clavier (et d’avoir ce fil de
discussion constamment sous le nez) que de lancer à quelqu’un devant la
machine à café : « Je ne vois pas du tout comment faire. Qu’en penses-tu ?
» À l’oral, l’engagement est toujours moindre.
À l’époque où elle se retrouvait chaque jour en face-à-face, l’équipe
d’Igor n’avait qu’un but en tête : le succès du produit et la satisfaction
client. Or, depuis la généralisation du télétravail, l’objectif avait un peu
dévié et on cherchait surtout à résoudre ses problèmes seul, sans solliciter
d’aide extérieure. Conséquence économique : les projets étaient entravés
par le ralentissement de la communication. Même s’il ne s’agissait parfois
que de quelques jours, les retards s’accumulaient et poussaient les salariés à
l’extrême limite de la date butoir imposée par le client. Avant la pandémie,
quand tout le monde se retrouvait au bureau, ce genre de problème arrivait
rarement.
Aussi, lors de sa réunion virtuelle en plein été, Aren Kaser a-t-il enjoint à
ses employés de ne pas hésiter à se téléphoner quotidiennement, à
interrompre la journée de travail des collègues et à les pousser à
s’impliquer, car on a trop vite tendance à laisser de côté un SMS, un mail ou
tout autre outil de communication interne. Une conversation de deux
minutes fait parfois gagner une journée entière de recherches individuelles. « Nous devons tous être d’accord sur la possibilité de déranger quelqu’un
en télétravail », explique-t-il. Fin 2020, ce simple rééquilibrage a permis
d’augmenter le chiffre d’affaires d’Igor de 32 % par rapport à l’exercice
précédent, devançant de loin ses pairs malgré une année des plus difficiles.
Début 2021, Aren Kaser a compris que le contexte post-Covid impliquait
la mise en place d’une politique hybride du travail. Néanmoins, plutôt que
de décider arbitrairement combien de jours par semaine passer au bureau, il
valait mieux que tout le monde vienne à plein temps sur site lors des étapes
d’intense collaboration autour d’un projet (comme l’architecture en phase 1
ou le prototypage en phase 2), tandis que les étapes ultérieures d’exécution
pouvaient s’effectuer à distance et au gré d’une collaboration plus souple.
Dans les premières phases d’un projet, il est infiniment plus efficace de
compter sur la présence d’ingénieurs principaux aux multiples spécialités
dans une même pièce, puisque c’est là tout l’ADN de l’entreprise :
fabriquer des choses qui n’ont encore jamais été créées et surmonter chaque
jour de nouveaux défis d’ingénierie.
L’expérience d’Igor Institute nous enseigne qu’il faut choisir en pleine
conscience son environnement de travail, selon le type de projet à doter en
personnel. Si votre équipe a besoin de mettre les mains dans le cambouis,
de collaborer, de communiquer, l’idéal est un environnement ouvert, dans
les bureaux de l’entreprise ou sur un site éphémère qui conviendra
géographiquement à tous. En revanche, si vos salariés doivent se concentrer
de manière individuelle, une implantation dite fermée est préférable, que ce
soit à la maison ou ailleurs.
Les grandes questions à se poser sont les suivantes : nos employés
doivent-ils fonctionner sur site ou à distance ? Et, en télétravail, comment
vérifier leur implication ? Si une partie de nos effectifs n’est pas sur site,
comment tirer profit des avantages que présentent des fuseaux horaires
différents, des emplacements géographiques variés et un coût plus faible de
la main-d’œuvre à l’étranger ? Finalement, quel climat optimal favorisera la
productivité et le bien-être ? S’agit-il d’un environnement ouvert – comme
les bureaux en open space d’avant la pandémie – ou d’un environnement
fermé, plus propice à la concentration ?
Bouton n° 4. Présence : en personne ou à distance ?
Le fait marquant de 2020 est sans doute l’obligation de travailler à domicile
(TAD), quand le raz-de-marée de la Covid a entraîné la fermeture
d’innombrables sites physiques d’entreprises à travers le monde. On ignore
encore si le mouvement TAD ne sera qu’une parenthèse dans l’histoire du
travail, mais les arguments que les entreprises aimaient avancer pour
imposer à leurs employés de s’entasser au même endroit ont clairement
évolué. Avant la crise sanitaire, peu de salariés à temps plein travaillaient de
chez eux ou à distance, et c’était surtout pour des raisons personnelles ou
familiales. La pandémie a précipité la décentralisation des métiers de savoir
qui, jusqu’alors, rechignaient à passer au télétravail, que ce soit pour des
motifs culturels, techniques ou organisationnels. Cela a démontré qu’on
pouvait être encore plus novateur, collaboratif et productif à distance, à
condition, bien sûr, d’appliquer certaines des pratiques de management à
haut rendement décrites dans la première moitié du livre.
Au sein de notre nouveau monde post-pandémie, on s’aperçoit que bien
des métiers peuvent être exercés à distance et qu’il ne subsiste qu’une
quantité limitée de tâches à mener exclusivement sur site. Une étude récente
de la plateforme de gig economy Upwork laisse entendre que plus de 36
millions d’Américains télétravailleront à temps complet d’ici à 2025, soit
près de 25 % de la population active du pays. La manière dont vous réglerez
le bouton qui gère l’équilibre entre travail sur place et travail à distance
dépend beaucoup des circonstances, des valeurs et des préférences de votre
organisation. Ce bouton n’appelle toutefois pas une décision dichotomique.
On peut très bien opter pour une solution mixte.
Le fait d’avoir, en plus de vos collaborateurs actuels, une équipe à moitié
hybride ou en 100 % distanciel vous permettra de puiser dans l’intelligence
cognitive de la planète, sans vous soucier de l’implantation géographique
des personnes. Vous accroîtrez votre flexibilité d’embauche et trouverez le
meilleur candidat à un poste, qu’il habite à deux pas de chez vous, à
Memphis ou à Mumbai. L’endroit où on habite ne compte plus, tant qu’on dispose d’une connexion Internet et qu’on utilise des outils collaboratifs en
ligne pour interagir au mieux avec ses collègues.
Une littérature colossale va être publiée sur les bonnes pratiques du
travail à distance et hybride. Certaines entreprises fixeront des semaines ou
des jours précis à passer sur place, afin d’encourager la collaboration
directe et la création d’une culture propre, comme décrit dans l’exemple
d’Igor Institute. D’autres auront des philosophies et des priorités
différentes. Notre objectif ici n’est pas d’établir des normes ou des interdits,
car chaque organisation a des besoins différents. Cependant, avant de
tourner le bouton de décision, demandez-vous bien pourquoi vos
collaborateurs doivent se rendre sur site, puis réfléchissez, en comparaison,
aux avantages du télétravail. Le présentiel est-il nécessaire à la cohésion de
l’équipe ? Aux échanges fortuits dans les couloirs ? Ou est-ce juste parce
que, avant la pandémie, vous aviez toujours fonctionné de la sorte ? Vous
saurez aboutir à n’importe lequel de ces résultats en déterminant en toute
conscience et à dessein la bonne structure de travail hybride pour votre
activité. Vous pouvez ainsi préférer par défaut les réunions virtuelles afin
d’optimiser la collaboration et l’inclusion, et d’impliquer des centaines
d’employés dans l’innovation, plutôt que de laisser la taille d’une salle en
dur ou le coût d’organisation d’une grande réunion vous dicter combien de
personnes participeront à un projet innovant ou à une conversation
importante. À l’inverse, vous pouvez aussi concevoir des événements sur
site en vue d’atteindre des objectifs d’équipe précis, comme celui
d’entretenir les liens personnels individuels ou de privilégier les petites
réunions informelles. Si vous êtes déterminé à concevoir une structure de
travail hybride, vous augmenterez votre adaptabilité totale grâce à un
modèle mixte. L’essentiel ici est d’être déterminé.
Les atouts du travail à distance et hybride sont réels : on peut revoir son
empreinte immobilière, réduire ses dépenses administratives globales et, en
même temps, améliorer le bien-être de ses employés, aptes à mieux
équilibrer leurs responsabilités personnelles et familiales. Cela aide aussi à
remporter la bataille des talents dans un bassin professionnel
ultraconcurrentiel. Le prolongement, encore aujourd’hui, de la pandémie a donné à beaucoup le goût de la flexibilité et, souvent, ils n’ont aucune envie
de revenir à leurs conditions de travail d’avant-crise. Si les salariés sont des
consommateurs d’emploi (et c’est le cas dans une économie florissante), un
cadre de travail hybride peut attirer et retenir les talents, car il offre
d’incroyables avantages concurrentiels.
Au bout du compte, lorsqu’on regarde l’avenir, on constate que les
nouvelles technologies – systèmes d’avatars, réalité virtuelle et augmentée
ou encore Web spatial décrits ci-avant – vont continuer d’évoluer et réduire
encore l’importance de l’emplacement physique. Elles contribueront bientôt
à améliorer l’efficacité et la fluidité de la communication et de la
collaboration hybrides. Les employés le réclameront. Le progrès
technologique le permettra. Et le marché du travail y répondra. Par
conséquent, il est temps aujourd’hui de réfléchir à la façon d’optimiser vos
compétences, car cet avenir hybride nous fonce droit dessus.
Bouton n° 5. Localisation : sur place ou ailleurs ?
Vous déciderez peut-être que votre avance stratégique passe par des
économies sur le coût du travail et que la meilleure solution est de transférer
certaines tâches à l’étranger, vers des pays où la maind’œuvre revient moins
cher. Ou vous estimerez qu’avoir des employés domiciliés à des milliers de
kilomètres, sur des fuseaux horaires différents, permet d’avoir une journée
d’activité plus longue et de damer le pion à la concurrence, puisque vos
salariés de l’étranger travaillent pendant que vous dormez, et vice versa.
Depuis une trentaine d’années, la mondialisation ayant fait tomber les
barrières commerciales et les technologies Internet favorisant une
communication fluide entre le siège et les antennes hors du pays, la
délocalisation est devenue une tendance majeure des grandes entreprises.
C’est certainement un modèle appelé à perdurer. Pour savoir dans quelle
mesure il vous convient, vous devez réfléchir à vos propres besoins et
objectifs.
À l’inverse, la chaîne d’approvisionnement est peut-être un maillon
essentiel de votre avance stratégique et une perturbation inopinée – comme
pendant la pandémie de coronavirus, quand les frontières nationales ont été
fermées aux échanges – serait catastrophique. Le travail coûte peut-être
moins cher à l’autre bout du globe, mais la menace et le potentiel impact
financier sur votre activité si les livraisons devaient être suspendues,
viennent contrebalancer ces maigres économies. Vous préférerez peut-être
relocaliser votre production sur le sol national, ou juste à côté, afin de
limiter les risques.
À l’image des boutons de décision précédents, le choix entre des talents
locaux ou étrangers repose sur les valeurs, les circonstances et les
inclinations de votre organisation. Chez Ferrazzi Greenlight, nous avons
tenté, en 2020, d’externaliser hors du pays une partie des tâches
administratives dont tout le monde détestait s’occuper. Nous n’étions pas
certains que l’expérimentation soit un succès et nous ignorions si le
décalage horaire entre nos collaborateurs aux États-Unis et les travailleurs
indépendants de l’étranger n’allait pas entraver notre workflow. Le résultat
nous a agréablement surpris. Notre petite société compte une douzaine de
salariés à temps complet. Trois d’entre eux sont des associés, qui gagnent
environ 85 000 dollars par an. Très doués dans leur travail et leurs
prestations clients, ils faisaient, en revanche, preuve d’une volonté
diminuée dès lors que des tâches administratives (comme la saisie ou le
marquage des données) leur étaient confiées – peut-être aussi parce qu’ils
n’avaient pas assez d’heures dans la journée pour tout faire. Ou que la tâche
était fastidieuse et qu’ils privilégiaient des missions à plus haute valeur
ajoutée. Nous avons donc recruté, pour chacun d’eux, un téléassistant au
Guatemala afin de réduire leur charge administrative. Cela leur libérait du
temps pour se concentrer sur du travail client plus qualifié. À la fin de
l’année, les trois associés étaient devenus plus productifs que jamais, et
nous avions créé un poste durable pour trois téléassistants à l’étranger. Un
vrai système gagnant-gagnant.
Bouton n° 6. Environnement : ouvert ou fermé ?
L’ultime critère est de savoir si le travail est mieux effectué dans un
environnement ouvert, collaboratif ou plutôt dans un environnement fermé,
concentré. Si vous avez besoin de synchronicité – une tâche après l’autre –
ou d’une orchestration minutieuse de contributions multiples, un
environnement ouvert, collaboratif, est sans doute la meilleure option. En
revanche, si votre travail ne dépend pas d’autres tâches, qu’il n’attend
aucun apport de l’extérieur, ou qu’il s’inscrit dans une démarche non
linéaire et peut être réalisé n’importe quand, un environnement fermé, plus
concentré, serait bien plus judicieux. Là non plus, il ne s’agit pas d’une
décision strictement binaire. Si certains métiers d’expertise peuvent
s’exécuter de manière autonome et à distance, il se peut aussi qu’ils doivent
solliciter, sur une brève période, une collaboration en face en face. Cette
coopération n’implique pas forcément l’organisation d’une réunion au siège
de l’entreprise. Elle peut avoir lieu dans un espace de coworking local ou
un bureau éphémère qui, géographiquement parlant, conviendra à tous les
intéressés.
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