Black riders, Tome 2 - Girl Crush

C.j. Ronnie · Chapitre 12 sur 76

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Black riders, Tome 2 - Girl Crush

12 - Pops

12

Pops

 

D’un mouvement impatient, je regarde l’heure sur ma montre. Je me dirige vers le hall d’entrée et m’immobilise au pied des marches.

— Logan ! Magne-toi, on est à la bourre ! Viens prendre ton petit déj.

Chaque matin, lui et moi avons inconsciemment établi une sorte de rituel : je m’époumone depuis le bas de l’escalier pour lui rappeler l’heure et surtout qu’on est en retard.

— Je me dépêche, je prépare mon cartable !

— Merde ! C’est un truc que t’aurais dû faire hier ! m’exclamé-je, agacé.

La petite tête du gosse apparaît un quart de seconde en haut des marches, juste le temps de me répondre d’une voix haut perchée.

— Pas eu le temps !

— Il va falloir qu’on établisse des règles et que tu les tiennes, fiston. Je n’ai pas envie qu’on vienne m’emmerder parce que je t’emmène en retard à l’école.

— Mets plusieurs pièces dans le bocal !

Je marmonne dans ma barbe. Depuis que je l’héberge, il trouve que je jure trop. Ce gamin a eu le toupet d’instaurer un bocal à insultes. Dès qu’un de nous deux en balance une, on doit y glisser un cent. Autant dire que c’est moi qui le remplis.

Logan dévale l’escalier, essoufflé, son sac juché sur le dos. Il m’apostrophe, le regard pétillant :

— Sérieux, Pops, tu vas devoir travailler ton vocabulaire. Je suis un enfant, en l’espace de quelques mois, j’ai appris plus d’injures que dans toute ma vie.

Je souris à sa repartie, ce petit en a parcouru du chemin depuis que je l’ai récupéré. On est loin du gamin effrayé qui tenait entre ses bras la figurine de Captain America dans cet appartement miteux.

— Rappelle-moi ton âge ?

— Tu le connais parfaitement, me répond-il en levant les yeux au ciel.

Je lui ébouriffe le dessus de la tête et l’entends râler en cherchant à s’échapper. La mine renfrognée, il grommelle :

— T’as détruit ma coiffure !

— Elle l’aurait été de toute façon. On prend la moto ! Avec le casque, les piques que tu as dressées sur ton crâne auraient été détruites. Et puis tu ressemblais trop à un hérisson.

— Sauf que maintenant je ressemble à un hérisson passé sous les roues d’un trente-trois tonnes.

— Pas faux. File dans la cuisine, avale un morceau. On décolle dans cinq minutes.

J’observe, depuis le seuil de la pièce, le petit rejoindre Beverly, qui est attablée devant une tasse de café, mal réveillée, comme tous les jours. Ma fille n’est pas du matin. Je l’ai appris à mes dépens. Logan, avec sa naïveté d’enfant, ne s’en préoccupe pas. Le flot de mots qui sort de sa bouche à la minute est impressionnant, même à moi, il me donne la migraine. Beverly lui lance un regard torve, mais le gamin s’en moque et poursuit son monologue. Au sourire pas si innocent qu’il lui retourne, je devine qu’il le fait exprès. Le démon !

Une des leçons que j’ai retenues de la vie est que, quoi qu’on projette de faire, le destin se moquera pas mal de ce qu’on veut au moment de choisir ce qu’il nous réserve. Il utilise souvent de drôles de méthodes pour nous indiquer les chemins à emprunter. Il nous guide parfois droit vers les emmerdes et, dans d’autres cas, vers de belles choses ou de belles rencontres.

Quand Jace est venu me voir l’année dernière pour aborder le sujet des B.A.C.A., je n’en avais que vaguement entendu parler. Si on est entrés en contact avec eux, c’était en partie pour que Jace s’attire à nouveau les bonnes grâces d’Hayley. Quand notre route a croisé celle de la gamine, je cherchais un moyen pour qu’on donne une bonne image du club et, surtout, pour que les habitants du quartier nous laissent tranquilles dans le cas où il y aurait un peu de grabuge. L’histoire du centre pour gosses était du pain bénit. Mais au contact de ces derniers, je me suis souvenu que moi aussi, au même âge, j’espérais que quelqu’un vienne à mon secours, sauf que personne n’est jamais venu. En les considérant tous, avec leurs illusions de gamins, je me suis dit que je pouvais leur offrir la chance que je n’avais pas eue. Alors je n’ai pas réfléchi plus longtemps, et je me suis lancé dans cette aventure pleinement. Je ne le regrette pas. Pour la première fois de ma vie, je fais quelque chose de bien. Je me rachète une sorte de conscience, sachant pertinemment que je finirai tout de même en Enfer.

Le ton hargneux de ma fille me tire de mes pensées et me signifie qu’il est grand temps pour la sécurité de Logan de filer d’ici.

— Ferme-la, Logan. Je te jure, t’es un gosse adorable, mais là, trop c’est trop.

— T’es mal embouchée ce matin ? demande-t-il à Beverly.

Eh merde ! Il vient de dégoupiller la grenade qui va faire exploser ma fille.

Je frappe dans les mains et lance le signal de départ.

— Ok. Gamin, on décolle !

Ce petit doit avoir des pulsions suicidaires car il enlace Beverly et l’embrasse dans l’oreille. Ma fille grimace et serre des poings. Logan glousse tout en se détachant rapidement d’elle et lui lance d’une voix stridente, avant de quitter la pièce :

— Bonne journée !

Je m’esclaffe et m’apprête à parler à ma gamine, mais vu le regard noir qu’elle me retourne, je referme aussitôt la bouche, préférant remettre la conversation à plus tard.

*

* *

Sur le chemin de l’école, Splinter m’a contacté pour me transmettre des infos concernant Keira Andersen, l’assistante sociale qui reprend le dossier de Logan. Les conclusions de ses recherches sont limpides : cette fille va devenir mon fléau.

À peine déboulé-je dans notre unité que je capte mon frangin du regard. Il est adossé au bar, en pleine conversation avec Jace et Sandman. D’un mouvement de tête, je leur fais signe de me suivre dans mon repaire. Plus on sera de cerveaux pour résoudre le cas de l’assistante sociale, mieux ce sera.

Je m’installe dans mon fauteuil, Jace choisit une des chaises face à mon bureau, Sandman, quant à lui, part en direction du canapé et s’affale dessus. Splinter referme la porte derrière lui et prend la place vacante à côté de Jace. Il dépose un dossier devant lui et l’ouvre. Sans préambule, il commence :

— Je suis allé faire une visite de courtoisie à Garcia, hier, après la réunion.

Je ne me fie pas à son air nonchalant, je connais son passé et je sais de quoi il est capable. Même si je comprends son comportement, ce mec me fait froid dans le dos. Splinter est un solitaire par nature et je suis étonné de le voir traîner encore dans les parages. Quand je l’ai accueilli dans le club — et malgré le fait qu’il m’ait dit avoir besoin de retrouver les liens fraternels qu’il avait connus à l’armée —, je pensais qu’il ne resterait que quelque temps et qu’ensuite il enfilerait un gilet de nomade.

Quand je croise son regard implacable, mon instinct me souffle que Garcia a passé un sale quart d’heure, car les visites de Splinter sont tout sauf courtoises. J’ai assisté à certains de ses interrogatoires, et j’avais presque pitié du type qui les subissait.

— Ça a donné quoi ? lui demandé-je.

— Ta petite souris…

En entendant ce surnom, les deux autres ricanent. Je leur lance un regard noir pour les faire taire, puis je reporte mon attention sur Splinter.

— Ce n’est pas ma petite souris, le coupé-je d’une voix qui ne laisse place à aucune discussion.

— Ouais… Bon, comme tu veux. Donc, la nana, c’est un pitbull enragé. Dès qu’il y a un loup à lever, on fait appel à elle.

— Ce n’est pas bon pour nous. On a quelque chose contre elle ? l’interroge Sandman.

— Rien. Elle est intègre jusqu’au bout des ongles. Pas même une contravention à son actif. Du jamais-vu, dit-il en secouant la tête.

— Il va falloir trouver une faille. T’as récupéré quoi comme infos sur elle ?

Splinter avance le dossier ouvert devant lui et attrape la première feuille.

— Keira Andersen, trente-quatre ans, née à Dallas, pas mariée, pas d’enfants. Elle a été mutée en Californie il y a deux ans et navigue de service en service. Elle s’est acheté une petite maison dans une banlieue sans histoire, elle paie encore les traites.

— Elle a un mec ?

— Non, pas depuis un bail. Elle était maquée il y a deux ans, mais l’histoire est finie. Son ex est aussi ennuyeux qu’elle. Elle ne vit que pour son boulot.

Je prends appui contre le dossier de mon fauteuil et me passe une main lasse sur le visage.

— Qu’est-ce qu’on va en faire ? marmonné-je.

— On pourrait la menacer, intervient Sandman.

— C’est encore trop tôt… À ce stade, ça pourrait nous revenir dans la gueule comme un boomerang.

— Vous n’avez pas l’impression d’en faire trop avec cette souris ? Ce n’est qu’une nana, elle a peut-être tenté le coup du bluff pour tester ta réaction.

Je reporte mon attention sur Jace.

— On voit que tu n’étais pas là pour voir son coup d’éclat. En revanche, t’as raison sur un point, ses menaces sont peut-être de la poudre aux yeux. On ne va pas prendre de décision hâtive, mais étudier les possibilités pour agir en fonction de son prochain coup. Histoire de ne pas être pris au dépourvu.

— Si on ne peut pas la menacer, il faut l’amadouer, enchaîne Splinter.

Je suis d’accord, c’est la seule perspective envisageable à ce stade.

— Vu l’avenir qui nous attend, l’amadouer va être compliqué, répond Jace, ironique.

— J’en ai conscience.

Nous restons silencieux, chacun perdu dans ses réflexions pour trouver une solution.

Splinter tambourine des doigts sur le rebord du bureau. Son mouvement s’arrête d’un coup quand il reprend :

— Admettons qu’on opte pour la seconde solution. T’as une idée pour l’amadouer ?

— Si j’en avais une, je ne me prendrais pas la tête en ce moment.

Le portrait qu’il m’a dépeint de cette nana me prouve que la mission va être quasi impossible.

— Prés’, tu te souviens quand j’avais des problèmes avec Hayley ? questionne Jace.

Je reporte mon attention sur mon frangin et lui lance, ironique :

— T’en as eu à la pelle avec elle… Il va falloir être un peu plus précis.

— Quand j’ai pris la décision de m’enchaîner à elle, tu m’as conseillé de jouer la carte des gamins. Tu pourrais procéder de la même manière pour rendre la souris sensible à ton charme.

Je grimace.

— Jace n’a pas tout à fait tort, sauf que ça implique de la faire venir ici, intervient Sandman.

— J’aime pas trop cette idée, j’aurais préféré l’éviter.

— Il y aurait une autre solution pour l’amadouer…

Le sourire railleur de Splinter me rend méfiant.

— Laquelle ?

— Un des gars pourrait la séduire.

Sa réponse me fait bondir instantanément de mon siège.

— Tu plaisantes ? Je plains le type en question ! Et elle ne tombera jamais dans le panneau…

— On n’a pas trop le choix, Prés’…

— On va d’abord tenter le coup des gamins, on devrait pouvoir la rendre malléable avec eux.

— Et si ça ne marche pas ? demande Sandman.

— On essaiera l’autre option : trouver un crétin pour qu’il se la cogne. Avec beaucoup de chance, elle tombera dans le piège. Il y aurait qui, dans le club, pour jouer le jeu ?

— Pas grand monde, Jace et Sandman sont maqués. Spider ne sait pas faire dans la dentelle… Pax ressemble plus à un garde-chiourme qu’à un apollon… Quant aux autres, je ne suis pas certain qu’ils soient suffisamment subtils pour faire tomber ses barrières.

Sur ce coup, je suis entièrement d’accord avec lui, nous ne sommes pas réputés pour notre subtilité.

Je croise le regard de Splinter et lui demande :

— Et toi ?

— Oh, non ! N’y compte pas. J’adore Logan et le club, mais tu sais que sur ce coup tu m’en demandes trop.

Son ton m’informe qu’il n’a pas encore tout réglé de son côté. Il n’a pas besoin de m’en dire plus, je suis le seul dans le chapitre à tout connaître de lui. C’était la seule condition pour qu’il entre dans nos rangs. Ce type est trop dangereux, je voulais être sûr qu’il ne causerait pas d’emmerdes aux autres frangins.

— J’en ai conscience.

— Et toi ? rétorque-t-il.

— Quoi, moi ? lui demandé-je.

— Tu pourrais tenter le coup ! Après tout, elle s’intéresse à toi de près…

— C’est pas moi qui l’intéresse, c’est le gosse. T’as bien vu que je la débecte. Elle cherche le meilleur moyen, et surtout le plus douloureux, pour me castrer.

— C’est mission impossible, les gars… enchérit Sandman.

— En plus, Pops passerait pour un vieux pervers, s’esclaffe Jace.

— Petit con ! Je ne suis pas encore bon à remiser à la casse, rétorqué-je.

Il ricane, puis il attrape le dossier de Splinter et fouille à l’intérieur.

— C’est elle, la souris ?

Comme je suis face à lui, je vois parfaitement le portrait sur le cliché. J’opine du chef pour lui confirmer. Il reporte son attention dessus et l’examine plus attentivement. Au moment où il esquisse un rictus, je sais parfaitement qu’une connerie va franchir ses lèvres.

— Les mecs, vous avez un plan pour qu’on procure des pilules bleues au Prés’ ?

Qu’est-ce que je disais…

— T’as besoin de pilules bleues ? me lance Sandman, narquois.

— Abruti ! Il n’est pas question que je la baise. Et ma queue n’a pas besoin de ces merdes, elle se lève sans problème dès qu’un joli cul se pointe.

Je me penche sur mon bureau et arrache la photo des mains de Jace.

— Donne-moi ça, lui dis-je menaçant.

Pas du tout inquiété par mon attitude, il jette de l’huile sur le feu :

— Tu devrais t’en sortir, Prés’. Retire-lui ses lunettes et son air renfrogné et je suis sûr qu’elle serait baisable. Tu pourrais même t’éclater…

C’est la goutte d’eau. D’un mouvement brusque, je me lève de mon fauteuil. Dans mon élan, celui-ci vient claquer contre le mur derrière moi, et je leur hurle dessus :

— Dégagez tous de mon bureau, bande d’abrutis !

Ces cons se mettent à ricaner de plus belle. Toutefois, ils ont l’intelligence de m’obéir. Je continue à les fusiller du regard jusqu’à ce que je me retrouve enfin seul.

J’accueille le silence de la pièce avec soulagement, puis je me rends compte que je tiens toujours la photo entre les mains. Sous le coup de ma rage, le papier s’est froissé. Je fixe le portrait de la souris qui semble elle aussi me juger. Mécaniquement, j’ouvre le tiroir et le glisse à l’intérieur.

Nom de Dieu, si je dois compter sur ces crétins pour me sortir de ce guêpier, la souris aura ma peau sans aucun problème.

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