Black riders, Tome 2 - Girl Crush

C.j. Ronnie · Chapitre 56 sur 76

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Black riders, Tome 2 - Girl Crush

56 - Pops

56

 

Pops

 

— Papa, tu es sûr de vouloir venir avec moi ?

Je me tourne vers ma fille qui se tient sur le seuil de la chambre, indécise. Nous sommes arrivés hier soir, tard, et avons pris le premier motel qui nous tombait sous la main. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la mort de mon ex.

Jusqu’à présent je n’y prêtais pas attention car, pour moi, elle était morte depuis un bout de temps, précisément depuis le jour où elle s’est barrée avec ma gosse. Je n’ai jamais éprouvé le besoin d’aller me recueillir sur sa tombe. À mon sens, c’est une garce et elle le restera à jamais.

Mais entre les affaires actuelles du club, les retrouvailles avec ma fille et l’arrivée de Logan, ma vision des choses est en train de se modifier. Mes expectatives concernant l’avenir s’orientent vers un chemin que jamais je n’aurais pensé emprunter un jour. Je ne suis pas encore prêt à m’y engager, toutefois, l’idée fait son chemin. Et si je décide d’être honnête, le fait que Keira soit entrée dans ma vie change la donne. Elle n’était pas prévue au programme. Son entrée a été plus que fracassante, pourtant sa présence me fait du bien. J’ai l’impression de devenir meilleur, ou tout du moins que je pourrais le devenir. Notre relation est construite sur un terrain miné, elle comme moi avons enterré des mines antipersonnel autour de nous, à nous de nous souvenir où nous les avons enfouies pour éviter d’y foutre les pieds.

Chaque année ma fille retourne à Tulsa pour se recueillir sur la tombe de sa mère, cette fois j’ai décidé de parcourir ce chemin avec elle.

Jusqu’à maintenant je ne le regrette pas, tous les deux, nous n’avons jamais fait de voyage ensemble. Nous avons traversé quatre États en voiture. Ça aurait été plus rapide de prendre l’avion, mais j’avais besoin de ce moment avec Beverly.

— Ouais, finis-je par répondre à ma fille.

— D’accord. On part dans combien de temps ?

— D’ici une demi-heure.

— Dans ce cas, je vais finir de me préparer.

— Entendu.

Je retourne à mon observation de la famille qui est sur le parking. Le père charge les valises dans un coffre trois fois trop petit par rapport au nombre d’affaires qu’ils ont ; la mère attrape in extremis un de ses gosses par le bras avant que celui-ci ne déboule sur la route, alors qu’elle tient un bébé calé contre sa hanche. Ce dernier a son poing dans la bouche et le mâchouille comme si sa vie en dépendait. Une fillette s’amuse à courir après je ne sais quel insecte qui virevolte autour d’elle.

Avec remords, je réalise que je n’ai aucun souvenir de balade familiale avec ma fille et Janice.

Quand la mère finit par récupérer toute sa marmaille et qu’elle réussit à l’enfermer dans la voiture, elle claque la portière et s’appuie contre en soupirant de soulagement. Pendant ce temps, son mec est parvenu à rentrer tout leur bordel dans le coffre. Les deux s’échangent un regard, le genre dont seul un couple uni peut faire preuve. Celui-ci crie à la fois « victoire » et « on a réussi l’impossible, on mène une vie de dingues, mais à nous deux on est capables de l’affronter ».

Je grogne en réalisant où me mènent mes pensées. Je deviens trop sentimental.

*

* *

Je ne me sens pas à ma place. Beverly est agenouillée près de la tombe et dépose un bouquet de fleurs qu’on a acheté en cours de route. Elle pleure silencieusement et s’essuie les joues comme si elle avait honte que je la voie pleurer la mort de sa mère.

— Elle me manque.

— Je sais, Princesse.

— Elle ne t’a jamais oublié. Quand elle a senti la fin approcher, elle me parlait tout le temps de toi. Maintenant qu’elle n’est plus là et que je te connais, je sais qu’elle était toujours amoureuse de toi. C’est pour ça qu’elle n’a pas refait sa vie.

Je grimace. Entendre ça est dur à encaisser, une minuscule part de moi est restée attachée à Janice. Allez savoir pourquoi…

— Est-ce que tu gardes de bons souvenirs d’elle ?

Je prends le temps de réfléchir. Je ne me suis jamais appesanti sur mes sentiments depuis son départ. À cette époque, j’étais comme un ours blessé, en train de lécher ses plaies. Nourrir ma rancœur envers Janice est ce qui m’a permis de maintenir la tête hors de l’eau jusqu’à ce que ma gamine revienne à la maison. J’ai rayé de ma mémoire tous les moments passés auprès d’elle.

Je ne veux pas mentir à la petite, surtout qu’à l’époque, je n’étais pas clean avec mon ex.

— Tu sais, avec Janice, la vie était compliquée, finis-je par lui répondre en soupirant.

— En quoi ?

Ma fille lève son visage vers le mien, ses magnifiques yeux bleus si semblables aux miens me fixent avec curiosité.

Je m’assois à terre à ses côtés. La conversation risque d’être longue, si je dois établir la liste de toutes mes conneries du temps de Janice.

— J’étais un chien fou, lui expliqué-je en arrachant quelques brins d’herbe autour de la stèle. Je ne vivais que pour le club. Dans cette histoire, les torts étaient partagés. Je passais la plupart de mon temps avec les frangins et ta mère ne le supportait plus, ajouté-je avec un haussement d’épaules fataliste. On ne partageait plus grand-chose : j’avais mes frangins, le club, les fêtes et les brebis. Je voulais séparer ma vie avec elle et toi et celle que j’avais au club.

— Tu l’as trompée ? murmure-t-elle.

Je vais la décevoir. Une fois de plus.

— Oui. Et je n’en suis pas fier. Sauf qu’à cette époque on se comportait tous comme des abrutis finis.

— C’est pour cette raison qu’elle t’a quitté ?

— Je pense que ça a fortement pesé dans la balance. Je ne peux pas le lui reprocher, je lui en ai fait baver. Son départ me pendait au nez depuis longtemps. Avec le recul, je me demande même comment elle a pu rester aussi longtemps avec moi.

Je me tais quelques secondes puis pose ma main sur celle de ma fille qui s’acharne sur une touffe d’herbe et la lui presse doucement. Si je dois mourir dans quelques jours, je veux qu’elle sache qu’elle est tout pour moi.

— Le seul truc que je lui reproche, c’est de s’être barrée avec toi. On aurait pu faire les choses proprement pour que je puisse te voir grandir. Si je venais à mourir demain, ça serait mon seul regret : avoir loupé dix ans de ta vie.

— Si ça peut te rassurer, j’étais un démon. T’as loupé le pire.

— J’aurais voulu être là quand même !

— Tu penses être capable de lui pardonner un jour ?

Cette question non plus, je ne me la suis jamais posée.

— Il n’y a rien à pardonner, c’est du passé, maintenant. Et l’essentiel, c’est de t’avoir à mes côtés. Pour le reste, ce n’est que de la perte de temps.

Beverly reste silencieuse.

Je ne sais pas si mes réponses lui conviennent. Quoi qu’il en soit, cette conversation s’apparente à un pansement qu’on arrache d’un coup sec. J’ai eu raison de l’accompagner, cette année.

— Avec Keira, c’est du sérieux ?

Sa question me surprend. Je ne pensais pas que la petite avait perçu quoi que ce soit.

— J’en sais rien. Je m’attends à ce qu’elle me largue d’un jour à l’autre.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Elle est incompatible avec le club. Comme l’était ta mère, déclaré-je en levant les yeux vers le ciel.

— Elle peut être ta seconde chance.

— C’est-à-dire ?

— Tu as déjà vécu la même situation avec maman, à toi de ne pas reproduire les mêmes erreurs, pour faire en sorte que ça marche.

— Sauf que ça demande beaucoup de sacrifices.

— Ils en valent peut-être le coup…

J’observe les traînées blanches que les avions laissent dans le ciel. Quand je vois l’immensité au-dessus de ma tête, je me fais la réflexion que nous autres humains sommes de minuscules insectes, comparés à la nature.

— Et toi, t’en es où avec ton Brandon ? Votre relation n’est pas très claire.

— C’est simple. Je l’aime et il ne veut pas de moi.

Ça m’agace de lui avouer, mais c’est ma gosse et je ne veux pas la voir malheureuse.

— Tu te trompes, il est raide dingue de toi.

— Alors pourquoi on n’est pas ensemble ?

— Je suppose qu’il y a un truc qui le bloque.

— Je ne comprends pas.

— Parfois on croit agir pour le mieux et en fait on se plante pour une question d’orgueil ou une autre connerie du genre.

— Tu crois qu’il est dans ce cas ?

— C’est un mec, non ?

Beverly affiche un léger sourire qui n’atteint pas ses yeux. Je ne supporte plus de lire la souffrance sur son visage. Cette conversation me sort de ma zone de confort mais je poursuis :

— On va faire en sorte qu’il arrête ses conneries et qu’il ouvre les yeux !

— Et s’il ne veut pas ?

— Il le voudra, ne t’en fais pas.

— C’est bizarre que tu veuilles m’aider. Tu ne l’apprécies pas forcément…

— Tu te trompes, c’est un chouette gars. Et si je veux t’aider, c’est aussi à cause de la putain de lettre de ta mère que tu m’as refilée.

*

* *

« Pops,

J’ignore si tu liras cette lettre ou si tu la déchireras. J’espère que

tu la rangeras au fond d’un tiroir jusqu’à en oublier son existence et

qu’un jour, en tombant dessus par hasard, ta curiosité sera piquée

au vif et que tu l’ouvriras.

Je me suis reprise à plusieurs fois pour réussir à aligner ces

quelques mots. Le plus douloureux dans l’histoire est de me dire

que, si tu la tiens entre tes mains, c’est que je ne suis plus de ce

monde. Le cancer aura eu raison de moi. Ce qui me rassure est de

savoir que si tu la lis, cela voudra dire que notre fille est à tes côtés

en sécurité.

Je n’ai pas peur de mourir, la souffrance est si insupportable

certains jours que j’accueillerai la mort avec soulagement.

La vie m’a fait deux merveilleux cadeaux : toi et notre fille,

Beverly. Elle est un véritable trésor. En grandissant, elle s’est mise

à te ressembler de plus en plus. Ça m’a permis de faire comme si

j’étais toujours auprès de toi. Je te l’envoie, car je sais qu’avec toi

elle sera en sécurité et surtout aimée.

Ironique, non ? Je t’ai fui pour la protéger, et maintenant que je

ne suis plus là, je te la ramène pour que tu prennes soin d’elle.

Ce que tu dois savoir sur notre enfant, c’est que, sous sa

carapace, c’est une fleur fragile. Connaissant la bonté de son cœur,

j’ai peur qu’elle ne reproduise les mêmes erreurs que j’ai commises

avec toi. Sur ce point, elle et moi nous ressemblons. J’aurais préféré

qu’elle hérite d’un autre trait de caractère.

La première fois que nous nous sommes rencontrés, j’ai su au

plus profond de mon être que tu étais l’homme de ma vie. Je t’ai

aimé ou idolâtré au premier regard. Nous étions si jeunes à

l’époque que je n’ai pas su voir tes fêlures.

Te souviens-tu des fois où tu m’emmenais en week-end sur ta

moto ? Nous étions deux rebelles, nous avions soif de liberté et des

grands espaces. J’avais l’impression d’être une reine, assise à

l’arrière de ton bolide. J’ai encore en mémoire ce moment

merveilleux aux lacs. Tu te moquais de moi quand je te disais que

c’était probablement à ce moment-là que nous avions conçu

Beverly.

Je ne vais pas revenir sur les raisons qui m’ont poussée à

m’éloigner de toi. Tu les connais toutes. Je caresse l’espoir d’avoir

été la seule à cette époque à te comprendre. Toi, le gamin de la rue

qui s’est construit tout seul.

J’aurais pu supporter tes écarts de conduite avec toutes ces

femmes, mais le regard de Beverly sur ce que j’étais devenue, je ne

le supportais plus. Je ne voulais pas qu’elle ait cette figure féminine

pour grandir. Je ne voulais pas prendre le risque qu’un jour elle en

vienne à me détester. Alors, le cœur déchiré, j’ai dû choisir entre toi

et notre enfant. Notre fille devait passer avant tout, y compris nous.

Pour son avenir, j’ai préféré courir le risque qu’un jour tu nous

retrouves, et d’en assumer les conséquences.

Je t’ai aimé au premier regard et malgré toutes ces années de

séparation je t’aime encore. Pardonne-moi.

Janice. »

*

* *

De retour du cimetière, on avale un morceau dans un fast food avant de repartir. Les affaires du club deviennent de plus en plus urgentes. Les frangins me tiennent au courant de l’évolution des événements, mais leurs messages deviennent plus inquiétants.

— T’as fini ton hamburger ?

— Presque.

— Accélère, j’aimerais être dans un autre État pour dormir ce soir, lui lancé-je en lisant le dernier message de Splinter.

— Il y a un souci ?

— Des affaires qui s’entassent au club.

Je réponds rapidement à mon frangin. D’après les nouvelles qu’il me file, Brandon a passé quelques jours difficiles mais il semble remonter la pente. Tout ce que j’espère est qu’il ne rechute pas.

— Papa.

— Ouais, Princesse ?

Je repose mon téléphone devant moi, pour focaliser toute mon attention sur ma fille. Le ton de sa voix me laisse présager que ce qu’elle a à me dire est important.

— Après notre discussion au cimetière, un souvenir m’est remonté en mémoire.

— Lequel ?

— Tu te souviens du conte que tu me racontais quand j’étais enfant ?

J’avale une gorgée de bière et repose la bouteille sur la table. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, je n’ai qu’un vague souvenir.

— Je me souviens que tu me harcelais pour que je te lise un truc le soir avant d’aller te coucher. Ça parlait de quoi ?

— D’une souris et un chat 1 .

La lumière se fait instantanément dans mon esprit. Comment ai-je pu oublier cette fichue histoire ? Beverly me cassait les pieds avec elle en permanence.

— C’était une de mes préférées. Maman a continué à me la lire quand on a été séparés. C’est peut-être grâce à ça que j’ai gardé ce souvenir de toi me la lisant.

— Peut-être… Pourquoi tu m’en parles ?

Au lieu de me répondre, ma fille me pose une nouvelle question :

— Tu te souviens de ce qu’elle disait ?

— Vaguement. Je crois que le chat bouffait en cachette toute la nourriture qui était réservée pour l’hiver. C’est ça ?

Je fixe ma gosse, interrogateur. Je ne vois pas où elle veut en venir.

— À peu près. Pour résumer rapidement, le chat a rencontré une souris.

Beverly marque une pause et me décoche un sourire entendu.

Bon, apparemment, elle est au parfum pour le surnom.

Son visage redevient sérieux et elle enchaîne :

— Le chat a embobiné la souris pour qu’elle vive chez lui. Contrairement à lui, elle est très prévoyante, donc elle le convainc d’acheter un pot de beurre pour passer l’hiver. Ils décident de le cacher dans une église pour éviter la tentation et surtout parce que cet endroit serait le dernier endroit où quelqu’un irait le chercher.

— Viens-en au fait !

— Le chat, se croyant malin, allait manger un peu de beurre chaque jour en cachette jusqu’à ce qu’il n’en reste plus. La souris finit par se rendre compte que le chat s’est joué d’elle.

Beverly appuie sur ces derniers mots, comme si elle était au courant de quelque chose, puis ajoute :

— Malheureusement pour elle, elle en a pris conscience l’hiver venu…

Putain de conte pour enfant, je me souviens de la chute de l’histoire.

— À ta tête, je vois que tu te rappelles la fin, constate ma gosse.

— Ouais, grogné-je. Le chat bouffe la souris.

— Papa, Keira est la souris. Par contre je ne sais pas le rôle que tu joues avec elle. Tout ce que j’espère, c’est que tu n’es pas le chat.

Je ne lui réponds pas et lui demande à la place :

— T’as fini de manger ?

— Oui.

— On décolle, dans ce cas, on a pas mal de route à faire.

 

1. Chat et souris associés, conte de Grimm.

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