Black riders, Tome 2 - Girl Crush
73 - Pops
73
Pops
En rentrant à la maison, je n’aspire qu’à une chose : me vautrer dans le noir avec une bouteille pour seule compagnie.
Par ma faute, Dannyboy est mort. J’ai beau me le répéter en boucle, cela me semble toujours irréel. Je ne parviens pas à admettre qu’il y a à peine trois heures je lui demandais de rester à couvert pour sa protection et qu’il ne m’a pas écouté. Il n’en a fait qu’à sa tête. C’est moi qui aurais dû me retrouver allongé dans un frigo.
Le visage du gamin danse sous mes yeux et le mot « mort » ne cesse de tourner en boucle dans ma tête, comme pour m’annoncer que je ne connaîtrai pas de répit avant longtemps. J’ai envie de crier de rage et d’impuissance. J’aimerais pouvoir l’invectiver à nouveau et lui demander pourquoi il a pris cette putain de balle qui m’était destinée.
Je me demande à quoi riment toutes ces histoires. Pourquoi on continue à se battre si c’est pour voir des frangins passer l’arme à gauche les uns après les autres ? Est-ce que poursuivre sur cette voie en vaut la peine ? Depuis pas mal de temps, je me pose certaines questions, le moment est venu de leur trouver des réponses.
*
* *
Une ombre s’élève au-dessus de moi. J’ai dû boire plus que ce que je pensais, car je n’ai même pas le réflexe de saisir mon flingue pour faire dégager l’importun. D’autant que l’intrus face à moi est la dernière personne que je m’attendais à voir. Keira.
Seigneur, je ne suis vraiment pas d’humeur pour subir ses sermons à la con.
— Qu’est-ce que tu fous ici ?
— Beverly m’a appelée.
Si demain j’ai encore des souvenirs de cette conversation, il faudra que je touche deux mots à ma gosse sur le fait qu’elle ne vienne pas fourrer son nez dans mes affaires.
— T’es là pour danser sur ma tombe, la souris ?
— Non, je ne frappe jamais un homme à terre.
J’esquisse un sourire aviné et salue sa repartie en levant ma bouteille. Puis, comme si ce geste avait nécessité trop d’effort, je laisse retomber lourdement mon bras et je ferme les yeux, la tête rejetée en arrière sur le dossier du canapé.
— Écoute, Keira. Je ne suis pas en forme pour une prise de tête.
— Je ne suis pas là pour ça.
— Alors t’es là pour quoi ? lui demandé-je en ouvrant à moitié les paupières.
— Pour toi.
— Désolé que tu aies fait le déplacement pour rien, Princesse. Je n’en vaux pas la peine.
— Comme tu veux ! dit-elle en faisant demi-tour.
Il ne m’aura pas fallu longtemps pour la convaincre, elle est intelligente, elle a vu à quel point je suis pourri comme mec.
Toutefois, ma fierté est piquée au vif et je ne peux m’empêcher de répliquer :
— Merde, tu aurais pu insister un peu plus !
— Tu es trop aviné pour entendre raison, ce soir. Essayer de te persuader du contraire est inutile. Je vais te préparer un café.
— Pas la peine, j’ai l’intention de finir cette bouteille.
J’agite à nouveau ma nouvelle meilleure amie pour renforcer mes propos.
— Tu vas le regretter au lever du jour.
— Je ne veux pas être à demain.
— Des gens comptent sur toi, ne les abandonne pas.
— Regarde où ça a conduit Dannyboy, il comptait sur moi. Résultat, il est mort.
Keira reste silencieuse, je ne l’admets pas mais sa présence me fait du bien.
Au bout d’un certain temps, je lui dis :
— T’avais raison.
— Sur quoi ?
— Éduquer un gosse dans ce milieu, c’est malsain. Ma régulière avait raison, grâce à elle, Beverly a été protégée de toute cette merde dans laquelle j’évolue depuis mon adolescence. Pour moi, c’est une normalité, on est une famille, on reste soudés quoi qu’il se passe. Un frangin plonge, le club est là pour la famille, un frangin a mal, le club est là pour l’aider à se relever. Mais tout ça ne rime plus à rien. Ce n’est plus ce pour quoi je me suis engagé plus jeune. Avant on rêvait de liberté, on voulait vivre selon nos lois sans emmerder personne, mais aujourd’hui cette philosophie est corrompue par des clubs qui veulent plus de puissance. On ne se bat plus pour l’honneur mais pour maintenir notre territoire. Si on ne bouge pas, on se fait bouffer. On perd nos couleurs et on est obligés de prendre les couleurs des autres pour ne pas se retrouver dans le désert à nourrir les charognards. Je ne suis plus sûr de vouloir me battre pour ces raisons. Je ne veux pas que mes décisions mettent la vie de mes gosses en danger. Imagine qu’on s’en prenne à Logan ou à Beverly pour faire pression sur moi ! L’autre jour, quand tu m’as envoyé à la tronche que j’avais gagné la partie, t’avais tout faux. C’est toi qui avais gagné…
— On en reparlera demain, ce soir, c’est l’alcool qui parle pour toi.
Je secoue la tête tout en agitant la bouteille presque vide sous ses yeux :
— Non, Princesse. Je suis peut-être bourré, mais mes idées sont parfaitement claires et elles seront identiques demain.
— On verra, viens te coucher.
Sa main glisse dans la mienne, m’intimant de me lever.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que si je ferme les yeux, je vais revoir le visage de Dannyboy, murmuré-je.
— Dans ce cas, je vais faire en sorte que tu penses à autre chose.
— Pourquoi tu es là ? lui demandé-je à nouveau, en entrouvrant les paupières.
— Parce que Beverly m’a demandé de venir, se répète-t-elle.
Sa réponse me déçoit, j’aurais aimé qu’elle me dise qu’elle était prête à passer l’éponge sur mes conneries.
Je me laisse entraîner à l’étage par Keira. En d’autres circonstances, j’aurais été plus qu’heureux de la voir débarquer à la maison et j’aurais profité de la situation. Sauf que cette nuit je reste de glace, la lumière en moi s’est éteinte et je ne sais pas si je serai capable de la rallumer un jour.
*
* *
Il est encore tôt quand je me réveille, la lueur de l’aube n’est pas suffisante pour traverser les rideaux et éclairer la pièce. C’est à peine si je me souviens que Keira a pris le temps de me déshabiller et qu’elle aussi a ôté ses vêtements. Elle m’a conduit sous la douche et a passé un temps interminable à me laver le corps, ses mains parcourant chaque centimètre de ma peau. Son regard s’est longuement posé sur mes blessures, je m’attendais à des questions, mais rien, ses mains les ont simplement contournées. J’ai profité de ses caresses jusqu’à ce que l’eau commence à tiédir et qu’elle la coupe. Sans qu’aucun mot ne soit prononcé, elle m’a enveloppé dans une serviette et conduit jusqu’à la chambre. Et je me suis laissé faire, je n’ai pas cherché à lui dire que j’étais capable de m’occuper de moi-même, car parler m’aurait fait reprendre contact avec la réalité.
Comme prévu, j’ai trop forcé sur la bouteille hier soir, j’ai donc hérité d’un mal de crâne carabiné. J’ai la bouche pâteuse et n’ai qu’une envie : vider une bouteille d’eau pour me réhydrater.
C’est en descendant dans la cuisine que je réalise que je suis à poil. Je file dans la buanderie et attrape dans la corbeille de linge le premier jean qui me tombe sous la main. Je ne cherche pas à savoir s’il est en attente d’être lavé ou s’il l’a été. La première hypothèse est probablement la bonne. Je retourne dans la cuisine et prends une bouteille d’eau dans le frigo, je la vide quasi instantanément.
Je fouille dans un tiroir à la recherche d’aspirine et me prépare une grande cafetière de café. C’est en procédant à tous les rituels du matin que je prends conscience d’une chose : hier soir, la vie de Dannyboy s’est arrêtée, aujourd’hui la mienne se poursuit. Hier matin, je me préparais un café dans cette cuisine sans me douter comment allait se terminer la journée. Aujourd’hui, je reprends le même rituel, comme si ma vie n’avait pas connu un cataclysme.
Je me verse une tasse et pars sur la terrasse. Au passage j’attrape une lettre que je comptais au départ oublier au fond d’un tiroir. Celle que Beverly m’a refilée au cimetière. Je ne l’ai pas encore ouverte, je n’étais pas prêt. J’ai l’impression que ce matin je le suis.
« Pops,
Si tu lis cette lettre, c’est que tu as enfin rencontré la femme de
ta vie et que tu te sens prêt à franchir le cap. Tu mérites de trouver
le bonheur mais surtout cette paix qu’apporte l’amour. Lorsque la
personne faite pour toi entre dans ta vie, c’est à la fois merveilleux
et effroyable. Tu perds tous tes repères et tu dois avancer à tâtons
vers l’inconnu. Te connaissant, tu as certainement tout fait foirer.
Cependant, si tu lis ces lignes, c’est que tu es prêt à réparer les
choses et à aller de l’avant.
La vie t’offre une seconde chance. Laisse-toi aimer, ne rejette
pas l’amour de la femme qui a su voir en toi l’homme que tu es
réellement. Ouvre-toi à elle et surtout laisse-la entrer dans ton cœur.
Fais-lui une place et chéris-la comme elle le mérite et comme tu le
mérites.
Pour une fois, fais passer ton bonheur avant les affaires du club.
Tu as donné ta vie pour lui et pour les membres. Laisse-les prendre
soin de toi aussi. Tu ne peux pas poursuivre seul, aucun homme ne
peut tenir aussi longtemps à porter ce fardeau sur ses épaules sans
se délester de temps en temps.
Je suis la mieux placée pour dire que la vie est courte, qu’on ne
sait pas de quoi demain sera fait. Je n’ai jamais eu peur de la mort,
mais lorsqu’on sait qu’elle arrive on a toujours ces quelques
minutes de regret où l’on se dit « si j’avais su… ».
Arrange-toi pour que le moment venu ta liste de regrets soit le
plus courte possible.
La vie est belle lorsqu’on l’affronte avec la personne qu’on
aime.
Janice. »
Même depuis l’au-delà Janice parvient encore à me refiler des conseils. Je relis ses derniers mots à plusieurs reprises.
Quand, finalement, je décide de replier la lettre, mon café est froid depuis longtemps. Immobile, je fixe le paysage devant moi. J’observe la nature sans la regarder, je ne vois pas le soleil s’élever dans le ciel, je n’entends pas le chant des oiseaux, je ne sens pas la chaleur des rayons sur ma peau, je suis indifférent à la brise qui se lève et souffle sur les quelques feuilles pour les envoyer un peu plus loin.
À la place, je fais un grand bond dans le passé. Je me revois gamin, ma mère écoutant Dream On. Elle ne cessait de me répéter que, quoi qu’il arrive dans la vie, il faut continuer à rêver et à vouloir vivre ses rêves. Ma mère qui a commencé à se prostituer pour m’offrir un toit au-dessus de la tête et me permettre de manger à ma faim. Ma mère qui ne se supportait plus et qui a trouvé refuge dans la drogue pour y puiser un semblant de force et survivre. Et puis ce jour où ma mère n’est plus rentrée à la maison, où je l’ai cherchée dans le quartier pour la retrouver au fond d’une impasse, une aiguille plantée dans le bras.
C’est à partir de cet instant que ma vie a commencé à ressembler à l’Enfer. On m’a envoyé dans un foyer. À l’époque, je n’étais pas aussi développé et j’étais parmi les préférés dans le rôle de souffre-douleur. Le jour où je n’ai plus supporté d’être tabassé, je me suis barré, et j’ai vécu dans la rue. Et puis j’ai croisé la route de ce biker, qui m’a sauvé. J’ai découvert qu’appartenir à une famille ne voulait pas forcément dire partager le même ADN.
Quand je me suis retrouvé à gravir les échelons dans le club, je voulais assurer à toutes les personnes que ma route croisait ce même sentiment de sécurité. Je l’ai fait pour pas mal de frangins, pour Jace et Logan.
Je n’ai plus envie ni la force de repousser l’inévitable. Depuis quelque temps, je prépare Jace au rôle de président. Tous les frangins le savent et l’ont accepté. Le temps est venu pour moi de tourner la page et de retirer mon patch. Jace est prêt, il me l’a prouvé à maintes reprises et son comportement d’hier soir le montre encore.
Aujourd’hui, une page se tourne pour moi. Je ne cherche pas à fuir le danger et les emmerdes du club, il faut savoir dire je raccroche pour le bien de tous. Si je poursuis dans cette voie, je me perdrai. Une fois de plus, je suis le conseil d’une femme : si je veux le meilleur pour Logan, je dois m’éloigner de ce monde. Je ne lui tournerai pas le dos car, au plus profond de moi, je suis un biker, mais je suis un biker qui a des responsabilités, la plus grande étant d’assurer l’avenir de cet enfant. Je souhaite le meilleur pour lui, et si le meilleur signifie retirer mon écusson, je le ferai. Je ne veux pas me dire que si un jour le gamin finit derrière les barreaux ou avec une balle dans la tête, ça sera ma faute parce que je ne lui aurai montré que la vie du club. Si un jour il met les pieds dans le club, c’est parce qu’il l’aura décidé et non pas pour reprendre mes traces. Il aura fait son choix et en aucun cas je ne l’aurai influencé.
Perdu dans mes pensées, je ne me rends pas compte que je ne suis plus seul sur la terrasse. C’est la main de Keira sur mon épaule qui m’avertit de sa présence.
— Tu sembles songeur.
— Je réfléchissais.
— À quoi ?
— Aux décisions que je dois prendre.
— Elles m’ont l’air bien lugubres.
— Au contraire, elles me projettent dans la lumière.
Keira me regarde d’un air interrogateur, toujours debout à mes côtés.
— Pourquoi es-tu là ?
— Ta fille m’a appelée hier soir pour me dire d’oublier ma rancœur cinq minutes, qu’il était arrivé quelque chose de grave et que tu étais seul. Elle s’inquiétait pour toi.
— Viens par là, on doit parler tous les deux.
Tout en prononçant ces paroles, je l’agrippe par la taille et l’incite à s’asseoir sur mes genoux. Elle résiste alors je fais une chose que je n’ai pas faite depuis très longtemps, je la supplie.
— S’il te plaît, Keira. j’en ai besoin.
Elle me considère pendant ce qui me semble être une éternité puis finit par abdiquer. Elle prend place sur mes jambes et passe un de ses bras autour de mon cou pour être plus à l’aise. Sans me rendre compte de ce que je fais, je caresse sa cuisse en un mouvement circulaire et reprends :
— Depuis le début, tu avais raison.
— À quel sujet ?
— Je ne peux pas élever Logan au sein du club, si je le fais, je condamne son avenir.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Plusieurs choses : Logan, toi, ma fille, Janice.
— Janice ?
— Mon ex. Elle m’a écrit une lettre que je viens de lire.
J’attrape la lettre.
— Lis-la.
Keira la prend avec réticence. Son regard se perd dans le mien et me questionne, d’un mouvement de la tête je l’encourage à en découvrir le contenu. Je la laisse la lire silencieusement et décrypte ses émotions sur son visage.
Quand elle arrive aux dernières lignes, elle lève son visage vers le mien, bouleversée.
— Qu’est-ce que tu cherches à dire ?
— Je quitte le club.
— Et si demain tu le regrettes ?
— Un biker, ce n’est pas uniquement un club, poupée. Je le suis et le resterai. Tant que tu es à mes côtés, la vie sera belle.
Le corps de Keira se crispe contre le mien et ses yeux se posent sur la blessure que j’ai au bras.
Je ne suis pas patient, la mort de Dannyboy m’a prouvé que la vie pouvait s’arrêter sans qu’on s’y attende, alors je poursuis sur ma lancée :
— Keira, tout ce que je te demande, c’est une réponse immédiate : est-ce que toi et moi on a une seconde chance ?
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