Black riders, Tome 2 - Girl Crush
68 - Pops
68
Pops
Le grand jour est arrivé. Ce soir, on passe à l’offensive. Nous avons tous les éléments en notre possession depuis que sommes parvenus à déchiffrer le message en alphabet runique. Maintenant nous savons où, quand, et comment frapper.
Tous mes frangins sont réunis autour de la grande table et nous répétons les dernières mises au point. Ensuite ils iront profiter de quelques heures de repos avec leurs proches, avant l’attaque. Nous ignorons tous si nous rentrerons chez nous ce soir.
— Splinter, c’est confirmé pour les fédéraux ? demandé-je.
— Ouais ! Selon notre source, ils ne sont pas au parfum. On devrait être tranquilles ce soir. Dès qu’il y a du mouvement chez eux, notre indic m’informe dans la foulée pour qu’on ait le temps de dégager.
— Parfait, c’est une préoccupation de moins. Cook, concernant les Canadiens, c’en est où ?
Cook nous a rejoints avec Arturo et un autre membre de son club hier dans la nuit. Je lui avais demandé de ne se pointer qu’à la dernière minute, pour avoir les nouvelles les plus fraîches concernant les mouvements de l’autre côté de la frontière.
— Mon sergent d’armes m’a appelé tout à l’heure pour me dire que quelques types de l’unité de Saskatoon ont encore traversé la frontière.
— Ils ont continué leur route ou se sont arrêtés ?
— Ils ont pris position pas loin de Great Falls.
— Tu penses que tes gars vont pouvoir gérer ? l’interroge Splinter.
— Ouais, on avait prévu le coup. On se doutait bien qu’ils mettraient des types prêts à nous tomber dessus si la situation à L.A. ne jouait pas en notre faveur. Le chapitre de Boise est en renfort pour le cas où la situation serait ingérable.
Un grognement d’approbation général salue son initiative.
Rassuré de voir que Cook maîtrise au mieux la situation pour son unité, je tourne mon attention vers Map.
— Tes gars savent ce qu’ils ont à faire ?
— L’information leur a été transmise. La plupart d’entre eux sont en train de prendre position dans les environs. Une fois sur place, je garderai un gars avec moi. On vous talonnera pour venir en renfort si besoin.
Les frangins de Map ne vont pas être en première ligne. J’ai préféré les garder sous le coude pour plusieurs raisons. Leur rôle sera essentiellement de faire barrage pour bloquer le passage à d’éventuels renforts. On sera trop occupés à nettoyer la planque de Shiver et des gradés des Eagles pour surveiller nos arrières. De plus, si les flics interviennent, le club de Map pourra faire diversion, ce qui nous laissera le temps de nous extraire sans qu’on se fasse prendre.
— Bien… Vous savez tous ce que vous avez à faire. Vous avez tous un coéquipier, ne le quittez pas, vous avez chacun la vie de l’autre entre les mains !
Je balaie du regard l’ensemble de mes frangins et ceux des autres chapitres. Tous ont un visage morose et déterminé. Je n’ai pas besoin de leur rappeler la raison pour laquelle ils sont ici, par contre, je veux qu’ils aient en tête que ce soir chacun risque sa liberté et sa vie. Au mieux, si la situation dérape, on se retrouvera derrière les barreaux pour plusieurs années. Au pire, on finira sous terre.
J’ai toujours ce mauvais pressentiment que je ne parviens pas à chasser. Je préfère ne pas trop y penser de peur de me coller la poisse.
— Allez retrouver votre famille, les gars, et profitez-en !
Je leur fais signe que la réunion est terminée et qu’ils peuvent quitter la pièce. Je reste collé à mon siège et les observe tous un à un. Je suis fier de chacun d’entre eux, je sais que le club peut compter sur leur fidélité.
De mon côté, j’ai déjà fait un saut pour aller voir ma gamine et m’assurer que plusieurs prospects soient en place pour protéger l’appartement dans lequel elle vit avec ses colocs. Je ne pense pas qu’ils risquent quoi que ce soit ce soir, mais je préfère les savoir en sécurité et avoir l’esprit tranquille de ce côté-là. Alors, pour occuper le temps, je pars dans mon bureau et fais ce que je fais depuis plusieurs jours.
Depuis que Keira est sortie de ma vie, une part de moi a sombré. Je passe la plupart de mes soirées les yeux rivés sur l’écran de contrôle. Je n’ai pas encore pris le temps de faire enlever les caméras. J’aurais pu le trouver, sauf que ça impliquerait de couper les ponts avec elle, ce que je refuse. Au fond de moi, j’ai encore cet infime espoir de trouver une solution pour régler tout le merdier que j’ai créé.
— T’es encore là, Prés’ ?
Je détourne mon regard de l’écran. Jace se tient dans l’embrasure de la porte et attend un signe de ma part pour entrer.
— Toi aussi, apparemment.
— J’allais partir pour rejoindre Hayley. Je voulais savoir si tu avais besoin d’un truc avant.
— J’ai merdé en beauté, fils.
Il entre dans la pièce et me rejoint.
— On merde tous une fois. Ça doit être dans la nature des hommes. Tu comptes faire quoi ?
— Rien, lui réponds-je, en reportant mon attention sur l’écran.
— Tu es sûr de toi ?
Keira entre dans son salon et s’assoit sur son canapé, elle change de chaîne à la télévision à plusieurs reprises, jusqu’à arrêter son choix sur un truc qui semble l’intéresser. Jace observe la scène lui aussi.
— T’es dans la merde jusqu’au cou.
— Je sais.
— Non, je veux dire vraiment dans la merde jusqu’au cou.
— Tu te répètes, j’avais compris la première fois, répliqué-je, agacé.
Jace s’éclaircit la gorge et pointe l’écran du doigt.
— Pops, ta souris regarde Kill Bill. En général, quand elles ont des peines de cœur, les nanas matent un truc qui les fait encore plus chialer, pas un film où la fille botte le cul de tous ceux qu’elle croise. Je répète donc : t’es dans la merde jusqu’au cou !
Je prête plus attention au film. Merde, il a raison ! Uma Thurman est avec son sabre et décapite un mec de sang-froid. En un geste fluide, la tête du type roule à ses pieds. Je parie que la souris s’imagine que c’est moi.
— T’as une façon assez particulière de remonter le moral…
Jace s’appuie contre le rebord du bureau et enfouit ses mains dans ses poches, nonchalant.
— Ce n’est pas dans mes habitudes d’enjoliver les choses quand elles sont moches.
— Si j’allais la voir, tu crois que… commencé-je, hésitant.
— Elle couperait ton service trois-pièces et ferait un feu de joie avec ! me coupe-t-il.
Sauf que je deviens pathétique à la mater derrière cet écran. Et puis je ne sais pas comment l’aventure de ce soir va se terminer. J’éprouve le besoin d’aller la voir.
— Je vais y aller !
— T’es suicidaire.
— Il faut bien mourir un jour, lui réponds-je en éteignant l’écran.
Vingt minutes plus tard, j’arrive devant la maison de Keira. La lumière dans le salon est toujours allumée. Avant de me défiler, je m’engouffre dans son allée et m’apprête à frapper à la porte. À la dernière seconde, je retiens mon geste. Ce n’est pas une bonne idée, la connaissant, elle n’ouvrira pas et appellera les flics à la place.
Je décide de contourner la maison par le jardin et de passer par la porte de derrière, avec un peu de chance, elle ne sera pas verrouillée.
Quand la porte s’ouvre sans difficulté, je me fais la réflexion qu’il va vraiment falloir qu’elle soit plus vigilante. N’importe quel crétin pourrait entrer chez elle.
Je traverse sa cuisine le plus silencieusement possible. Quand j’atteins le seuil du salon, je m’arrête et prends le temps de l’observer avant que les hostilités commencent. Elle détecte ma présence rapidement, son visage se tourne dans ma direction et elle sursaute. D’un bond, elle se lève de son canapé :
— Qu’est-ce que tu fous ici ?
Sa voix a un ton mordant. Je n’en attendais pas moins.
— Je voulais te voir.
— Sors de chez moi ou j’appelle les flics !
Elle joint le geste à la parole en saisissant le téléphone posé sur la table basse. Incapable de me contenir, je la dévore du regard. J’imprime le moindre détail : ses cheveux retenus par un élastique, les mèches folles qui lui encadrent le visage, son absence de soutif. J’inspire profondément pour me remettre les idées en place.
— Pour leur dire quoi, poupée ?
— Qu’un criminel est chez moi.
Bon sang, comment je vais faire pour trouver une solution ? Tous les deux on va droit dans le mur.
— Keira, je ne suis pas venu pour me disputer, soupiré-je en effectuant un pas de plus dans la pièce.
— Pourquoi tu es venu ? Tu veux prendre d’autres photos, tu n’en as pas suffisamment dans ta collection ?
La souffrance dans sa voix me comprime la poitrine.
— Pour te rendre le dossier, comme convenu.
Je lui montre l’enveloppe que je tiens. Je m’approche d’elle et son mouvement de recul me noue l’estomac.
Je poursuis mon chemin jusqu’à sa table basse et dépose le dossier dessus. Keira se tient à peine à un mètre de moi, mais j’ai l’impression qu’un gouffre nous sépare, surtout lorsqu’elle fixe l’enveloppe comme s’il s’agissait de la pire des immondices. Ce qui n’est pas loin de la vérité.
— Je t’ai dit que tu pouvais le garder.
— Je sais, mais j’avais besoin de te voir.
— Pourquoi ?
— Il te faut vraiment une raison ?
— Vu comment s’est déroulée notre dernière conversation, je dirais que oui.
Je regrette de ne pas être capable de formuler de belles phrases pour enjoliver la merde que j’ai créée.
— Écoute, crois-le ou non, mais je suis désolé d’en être arrivé là. Si j’avais pu trouver une autre solution, je l’aurais fait.
— Pourtant il y en avait d’autres.
Je ris, amèrement.
— Lesquelles ? Celle de te dire la vérité pour que tu t’empresses d’aller voir la mère du gamin et de me retirer sa garde temporaire ?
— Je ne l’aurais peut-être pas fait.
— Keira, depuis le début tu ne cesses de me répéter que je vaux que dalle pour m’occuper d’un gamin. Cette situation, tu l’as cherchée aussi.
— Tu m’as trahie.
— Je répète, prendre du plaisir en ta compagnie n’était pas prévu au programme.
— Oh ! Dans ce cas, je dois m’estimer heureuse ! Je suis la cerise sur le gâteau, c’est bien ça ? Et il me reste à la fermer, me lance-t-elle, hargneuse.
Ses yeux m’envoient des éclairs.
— Ça faciliterait les choses, en effet, j’admets.
Je n’ai jamais eu une patience illimitée et cette femme a épuisé mon stock. Je fais un pas supplémentaire dans sa direction. À peine quelques centimètres nous séparent.
— Mets-toi dans le crâne que, dans mon monde, quand on veut un truc, on le prend. Point final.
Elle s’apprête à me répondre, mais je pose mon index sur sa bouche pour l’empêcher de parler et poursuis :
— À partir du moment où tu m’as pris dans tes filets, ce qui s’est passé entre nous, je l’ai vécu à cent pour cent. J’étais plus que sincère, comment peux-tu en douter ?
Il semblerait que mes paroles aient dégoupillé la grenade qu’est devenue Keira. D’un revers brusque de la main, elle chasse mon doigt de sa bouche, son regard se fait incendiaire et elle se met à faire les cent pas tout en s’enflammant :
— Comment je peux… Oh attends, laisse-moi réfléchir… Peut-être que je doute de toi à cause des photos que tu as prises, ou fait prendre, de nous deux. (Elle s’immobilise et fait volte-face) Non, attends, l’exemple est mal choisi. C’est peut-être parce que tu me fais chanter pour avoir ma signature sur le dossier d’adoption… Ou peut-être encore parce qu’à cause de toi mes supérieurs doutent de mon professionnalisme. (Tout en avançant vers moi elle poursuit d’une voix vengeresse) J’ai eu du mal à les convaincre de mon revirement alors que je leur avais transmis quelques semaines plus tôt un dossier qui prouvait que tu n’étais pas le type idéal pour éduquer un enfant. À cause de ce revirement, ils sont en train de me retirer la plupart de mes dossiers. (Elle enfonce son index contre mon torse) Par ta faute, ma carrière est compromise. Je m’attends à être virée d’un jour à l’autre.
J’attrape sa main pour la maintenir en place.
— Tu l’as dit toi-même l’autre jour, tu rêves d’être famille d’accueil. Le moment est peut-être venu de l’envisager plus sérieusement…
— Tout ce que je veux maintenant, c’est que tu disparaisses de ma vie.
Impossible.
— Je ne peux pas.
Elle tente de libérer sa main de la mienne mais je l’en empêche, je ne suis pas prêt à rompre le contact.
— Qu’est-ce que tu es réellement venu faire ici ce soir ? souffle-t-elle, lasse.
— J’avais besoin de te voir.
— Pour ?
— Pour vérifier un truc. Et parce que ce soir plus que tout autre jour, j’avais besoin d’espoir.
— D’espoir ?
— Oui.
Mes réponses ne semblent pas lui convenir et c’est d’un ton morgue qu’elle réplique.
— Je suppose que si je te questionne, tu ne me fourniras aucune réponse !
— Je ne peux pas en parler.
— Alors va-t’en, j’ai besoin d’être seule.
Je desserre ma prise autour de sa main qui est toujours plaquée contre mon torse, inconsciemment ou non elle la laisse en place. J’effleure sa joue du bout des doigts tout en chuchotant :
— Je vais accepter pour cette fois-ci, mais je n’abandonne pas.
Je recule de plusieurs pas tout en gardant mon regard rivé au sien pour lui montrer que je ne plaisante pas.
Finalement, je quitte sa maison sans me retourner. Cette fois-ci elle est prévenue, je ne la prends pas en traître. Qu’importe le moyen utilisé, cette femme, je l’aurai à l’arrière de ma moto.
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