Black riders, Tome 2 - Girl Crush

C.j. Ronnie · Chapitre 52 sur 76

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Black riders, Tome 2 - Girl Crush

52 - Pops

52

 

Pops

 

Pour une fois, le destin joue en ma faveur. Logan s’est fait un copain à l’école. Les deux enfants s’entendent à la perfection, si bien que la mère m’a appelé pour inviter Logan à une soirée pyjama. J’ai missionné Spider pour qu’il se rencarde, je voulais être certain que le petit ne risque rien chez cette famille. J’avoue que j’ai été réticent au début, mais le gamin était à mes côtés et avait écouté la conversation, il frétillait dans tous les sens avec l’espoir que je cède. Les recherches de Spider ont fait le reste, j’ai accepté.

Cette invitation m’aide fortement dans mes plans. J’ai prévu de faire un saut chez la souris. Avec de la chance, elle m’accueillera pour la nuit.

Je vérifie l’heure et constate qu’il me reste suffisamment de temps pour bricoler sur le quad de Logan. Le gamin étant une tête brûlée, pour sa sécurité, je préfère brider l’engin le temps qu’il prenne ses marques avec son nouveau jouet.

Alors que je me dirige vers l’entrée, la sonnette retentit. En ouvrant la porte et en découvrant la personne qui se tient face à moi, je m’esclaffe. J’aurais dû m’en douter.

— Pourquoi je ne suis pas étonné ?

— Je peux entrer ? me demande-t-elle avec un air de défi.

Je m’efface du seuil pour la laisser passer.

— T’étais impatiente de me revoir ?

Elle ne répond rien et hausse simplement les épaules. À son attitude, je devine qu’elle vient d’épuiser son stock de courage dans cette mini-révolte.

— Tu sais, j’allais te rejoindre d’ici une heure, ajouté-je, rieur.

— J’ai voulu prendre les devants.

— Pourquoi ?

— Parce que, dans un combat, je préfère l’offensive.

Pas de doute, c’est une guerrière.

— C’est la meilleure tactique pour avoir un coup d’avance, concédé-je. Jusqu’où ta rébellion va te conduire ?

Mes soupçons se confirment : son courage s’est carapaté, elle ne sait plus quoi faire. Enfoiré comme je suis, je profite de l’occasion pour reconquérir du terrain. Je m’approche d’elle lentement et, sans la toucher, je me penche vers elle :

— J’ai l’impression que tu viens de passer en position défensive… Méfie-toi, je suis très bon dans les combats, si tu espères t’en sortir, il ne faut pas me laisser l’avantage, murmuré-je d’une voix doucereuse.

Je lui effleure la joue avant d’effectuer un pas en arrière. Comme elle paraît soudain vulnérable, je décide de la laisser tranquille le temps qu’elle se sente à l’aise.

— Suis-moi, lui intimé-je.

— Où ?

Sa voix tremblotante me fait me retourner vers elle. Elle reste immobile et son air de biche effrayée me gonfle. Si elle ne parvient pas à l’effacer, mes plans la concernant vont être compromis. Je me fous une balle dans le pied et lui offre une porte de sortie.

— Si tu veux partir, c’est maintenant. Je ne vais pas te sauter dessus, je te l’ai déjà dit : j’aime quand les femmes sont consentantes. T’es si tendue que je voulais te proposer un verre.

— Désolée.

— Vire ton air coincé et tu seras peut-être pardonnée, balancé-je en lui décochant un clin d’œil.

J’envisageais d’arrêter de lui envoyer des piques, mais je réalise que c’est quand on se vole dans les plumes qu’elle se sent en confiance. Cette femme va m’épuiser.

— L’idée de me faire boire n’est pas forcément la meilleure. Je ne peux être consentante si je suis ivre.

Parfait, mon plan fonctionne !

— Je constate que tu as retrouvé ton mordant !

— Quand vous êtes dans les parages, il semblerait qu’il ne soit jamais loin.

Un demi-sourire éclaire son visage. Ça ne lui arrive pas souvent, pourtant, quand elle le fait, elle est magnifique. Pour cette unique raison je ne relève pas le fait qu’elle me balance encore du « vous » à la face. Je saurai bien trouver les bons arguments plus tard dans la journée pour lui faire changer d’avis.

*

* *

Dommage que Keira soit entrée dans ma vie pour me la pourrir. J’essaie de me souvenir si avec mon ex nous avions passé un moment tel que celui-là. J’ai beau remonter le fil du temps, rien ne me vient.

Je bricole depuis une heure sur le bolide de Logan, la souris à mes côtés. Le malaise de son arrivée s’est vite dissipé.

Elle est donc assise sur l’établi et moi devant le quad. À ma plus grande surprise, elle s’y connaît un peu en outils, alors quand je lui demande de me filer une clef de huit ou une clef à cliquet ou une pince à bec, le bon outil m’arrive dans les mains. Une femme que tout biker rêverait d’avoir.

En entrant dans l’atelier, j’ai allumé le poste de radio pour éviter les moments de gêne en cas de blanc dans la conversation. Il n’y en a pas. Keira, une fois lâchée, parle autant que Logan. Dream On passe sur les ondes, je demande à Keira d’augmenter le volume. Comme par enchantement, elle cesse son badinage et écoute la musique.

Chaque fois que je l’entends, je revis la même scène. Un des rares souvenirs que j’ai encore avec ma mère s’impose à moi. Je devais avoir dans les six ou sept ans.

*

* *

— Tu pars encore, ce soir ?

Ma mère me tourne le dos, elle est face à la plaque de cuisson, une casserole fumante devant elle. Elle me jette un rapide coup d’œil par-dessus son épaule.

— Je dois aller travailler, trésor.

— J’aime pas quand tu quittes la maison la nuit, lui avoué-je en avançant dans la cuisine.

— Je sais, Cole, mais il faut bien gagner de l’argent.

— Tu feras attention à toi ? L’autre jour tu es rentrée avec un bleu à la joue.

— Promis, trésor.

Elle égoutte les pâtes dans l’évier et me demande :

— On écoute notre chanson avant que je parte ?

Cette chanson est notre rituel du soir. Tout en lui répondant, j’allume le poste et lance la lecture de Dream On d’Aerosmith.

Ma mère dépose mon assiette de pâtes sur la table de la cuisine. Elle tire la chaise et me fait signe de monter sur ses genoux. Je suis trop grand pour ça, mais elle redevient heureuse quand je la laisse me bercer le temps de la chanson, alors je lui obéis. Le jour où elle ne sera plus malheureuse, je lui dirai que je suis devenu un grand.

— Écoute bien les paroles de cette chanson, Cole. Qu’importe ce que la vie te réserve, qu’importe la montagne de problèmes à soulever, tu dois poursuivre tes rêves, ne les laisse jamais tomber, mon trésor.

— Oui maman.

Les dernières paroles retentissent et, comme chaque soir, ma mère me serre un peu plus dans ses bras. Des larmes silencieuses ourlent ses cils, j’essaie de ne pas les voir.

— Je t’aime, mon chéri.

Je n’aime pas lui répondre que moi aussi car, encore une fois, je suis trop grand. Mais ma mère retrouve le sourire quand elle m’entend lui dire, alors je prononce les mots qu’elle espère :

— Je t’aime aussi, maman.

*

* *

La chanson se termine, je reste perdu dans mes pensées le regard dans le vague. C’est la voix de Keira qui me fait revenir à la réalité.

— Cette chanson semble avoir une signification particulière pour vous.

— Elle en a une, oui.

— Vous allez me rembarrer si je vous demande laquelle ?

Je ne lui réponds pas directement, à la place, je lui demande en me relevant :

— Tu as réfléchi à cette histoire de tutoiement ?

Je me dirige vers l’établi, je plaque mes deux mains de part et d’autre de son corps et, le visage proche du sien, j’ajoute :

— Pour info, on a déjà franchi la ligne continue entre nous, autant aller jusqu’au bout. T’en penses quoi ?

Nerveusement, elle se passe la pointe de la langue sur la lèvre supérieure. Il ne m’en faut pas plus pour me faire craquer. Le regard soudé, chacun de nous deux comble la distance qui nous séparait. Ses lèvres entrent en contact avec les miennes. Keira rompt notre baiser et recule légèrement la tête :

— J’en déduis que tu ne veux pas répondre à ma question !

Je secoue la tête et souris.

— T’abandonnes jamais ?

— Non.

— Cette chanson, ma mère me la faisait écouter quand j’étais môme. Fin de l’interview, ponctué-je d’un rapide baiser avant de m’écarter d’elle.

Je fais abstraction de son regard qui fourmille de questions et j’ajoute :

— On décampe d’ici, j’en ai fini pour aujourd’hui. J’ai besoin d’une douche, si tu veux, tu commandes un truc à bouffer pendant ce temps.

*

* *

Mon téléphone vibre non loin de moi. Je tâtonne à sa recherche et réponds sans regarder qui appelle.

— Papa ?

À la voix apeurée de ma fille, je me relève du canapé d’un bond et l’interroge :

— Qu’est-ce qui se passe, Princesse ?

— J’ai peur.

— Dis-moi où tu es et je viens te chercher.

Tout en lui parlant, je me dirige déjà vers la console d’entrée pour prendre mes papiers et mes clefs.

— Nous sommes à une fête, nous avons décidé de suivre Brandon car ses nouveaux copains ne m’inspiraient pas confiance.

Seigneur, si dans les copains dont elle me parle il y a le type de l’autre jour, je ne veux pas imaginer ce qu’il se passe.

— C’est qui, « nous » ? demandé-je à la place.

— Hayley et moi. Elle et Brandon ont eu une très grosse dispute ce matin, on a passé la journée à le chercher, on craignait le pire. On a fini par le trouver ici.

— Les types présents à cette soirée vous ont fait du mal ? questionné-je d’une voix dangereusement calme.

— Non. Nous nous sommes cachées quand on a senti que ça ne devenait pas net.

Je soupire de soulagement.

— Reste dans ta cachette et dis-moi où tu es exactement. J’arrive.

Je réprime les jurons qui sont prêts à déferler lorsqu’elle me donne l’adresse. Si ce petit merdeux de Brandon est encore en vie à mon arrivée, je m’occuperai personnellement de son cas.

— Je suis là dans trente minutes grand maximum. Restez bien à l’abri.

— Ne raccroche pas, j’ai la trouille.

Les sanglots dans sa voix m’indiquent qu’elle est en train de paniquer.

— Écoute-moi. Il ne va rien vous arriver. Surtout, quoi qu’il se passe, vous restez dans votre cachette. Il faut que je coupe pour prévenir Jace et Splinter.

— S’il te plaît, papa, ne me laisse pas.

Mon estomac se tord, ma fille a toujours eu la tête sur les épaules et pour l’effrayer il lui en faut beaucoup. C’est officiel, Brandon est un homme mort.

Une main se pose sur mon avant-bras. Keira. J’avais presque oublié sa présence à mes côtés.

— Prends mon téléphone pour joindre Jace, pendant ce temps je continuerai à parler à Beverly pour la rassurer.

J’acquiesce puis reprends, à l’intention de ma fille :

— Ma puce, je te passe Keira, le temps que j’appelle Jace sur un autre téléphone.

— N’appelle pas Jace, me répond-elle précipitamment, il va étriper Brandon s’il apprend qu’Hayley est avec moi.

Si tu savais, Princesse, ce que je compte faire à ton mec, tu ne m’aurais pas appelé non plus.

— Laisse-moi le gérer.

Je m’éloigne de Keira, le temps de passer le coup de fil.

— Jace, c’est moi.

— T’appelles avec quel portable ?

— Celui de Keira.

— Keira ?

— Écoute, c’est pas le moment de m’emmerder avec ça. Beverly et Hayley ont des soucis, il faut les sortir du merdier dans lequel elles sont. Je vais t’envoyer l’adresse par message, rejoins-moi avec Splinter.

— Hayley ? C’est quoi le problème ? rugit-il dans le téléphone.

Brandon est un homme doublement mort.

— Le problème, c’est ce petit con de Brandon. À cause de lui ma gosse et ta régulière sont en danger. Il faut les extraire tous les trois. Si Brandon doit crever, ça sera de mes mains.

Je raccroche et lui envoie l’adresse par message.

Je file dans mon bureau, déverrouille le coffre-fort et m’empare de mon flingue et d’un chargeur. J’hésite à prendre plus de munitions, mais l’image de ma fille terrorisée dans un recoin sombre de cet entrepôt m’aide à la prise de décision, je renverse une partie de la boîte et en attrape une pleine poignée que j’enfouis dans ma poche.

Les heures qui suivent, je les vis dans une sorte de brouillard, rien que le fait de m’imaginer ma fille en danger colore mon monde d’un voile rouge de colère.

*

* *

Lorsque j’arrive, Splinter est déjà sur place. Il ressort du bâtiment et vient à ma rencontre.

— C’est quoi l’histoire ? me demande-t-il. Jace m’a juste dit de rappliquer en vitesse ici avant de raccrocher.

— L’histoire, c’est que cet abruti de Brandon semble s’être fait de nouveaux copains qui s’amusent à effrayer les filles. Je ne sais pas ce qu’il se passe avec lui, mais je peux te promettre qu’on va vite régler le problème. Ses conneries ont mis la vie de ma fille en danger. Il vient de commettre l’erreur de trop.

— Tu veux qu’on procède comment ?

— Il y a quoi là-dedans ?

— Un rassemblement de camés, pour la plupart, qui passent de la musique à chier.

— Tu as aperçu Brandon ?

— Non, mais il y a plusieurs salles. J’ai juste navigué dans la première pour me faire une idée.

— On va y aller directement, Jace nous rejoindra. L’urgence, c’est les filles. On s’occupe de leur copain une fois qu’elles sont en sécurité.

— Ça marche.

*

* *

J’ai déjà mis les pieds dans des repaires de camés. C’est pas un truc que j’aime voir. On dit que nos fêtes sont un condensé de dépravation, de violence. Je ne dis pas le contraire, nous ne sommes pas réputés pour vivre de façon pépère, on aime le sexe, l’alcool, une bagarre nous détend. Notre monde est un univers impitoyable, alors notre mode de vie est du même registre. Par contre, dans tout le bordel qu’est notre vie, un lien nous unit tous. Au milieu de notre dépravation règne un joyeux bordel, un sentiment d’appartenance ; nous n’appartenons pas uniquement au club, nous nous appartenons tous les uns aux autres car nous sommes une famille. Ici l’ambiance est diamétralement opposée, l’air crie le désespoir, la tristesse, la déchéance. Rien de bon ne sort de ce bâtiment. Nous nous faufilons entre différents groupes, j’envoie un message à ma fille pour lui dire que je suis sur les lieux et que je la rejoins.

À chaque camé que je croise avec une aiguille dans le bras, ou une cuillère au-dessus d’une flamme, je me répète que Brandon est un homme mort. Qu’est-ce qui a pu lui passer par la tête, à ce petit con ?

J’atteins finalement le placard au fond d’un couloir où se sont réfugiées les gamines.

— Bev, c’est papa, j’annonce en frappant un coup sur la porte.

Le couinement de soulagement des filles me noue le ventre. La porte s’entrouvre et laisse apparaître leurs silhouettes. Nom de Dieu, elles ont dû se cacher dans le placard où se trouvent les compteurs électriques. Jace, qui m’a rejoint entre temps, est blême de rage. Beverly et Hayley se jettent dans nos bras respectifs.

Mon frangin me renvoie un regard qui veut tout dire.

— On se charge de les extraire d’abord, le calmé-je alors que j’ai autant envie que lui de courir trouver Brandon.

Une fois que les filles sont en sécurité dans la voiture, je demande à Jace de rester auprès d’elles et retourne dans le bâtiment à la recherche de ma prochaine victime. Splinter m’envoie un message à ce moment pour m’informer qu’il l’a trouvé. Je suis ses indications.

Merde !

— On arrive trop tard ? demandé-je à mon frangin.

— Tout dépend, me dit-il d’un ton détaché alors qu’il retire la seringue de la veine du petit.

— Pourquoi il a fait ça ?

Splinter ne me répond pas tout de suite et considère le tableau qu’offre Brandon. Le gosse est à moitié adossé contre un mur, la tête ballante et les jambes allongées devant lui. Voir ce gamin qui avait tout pour réussir il y a seulement quelques mois de cela dans cet état, me noue les entrailles. Sa réponse m’incite à arracher mon regard du petit et à le reporter sur mon frangin.

— Ne le juge pas, Prés’. Il a vécu dans un milieu protégé, il n’avait pas la carrure pour affronter ce qu’il a subi.

— Tu t’attendris.

Son regard sombre se détache de Brandon pour se river au mien.

— Non, je le comprends, nuance. Des cas comme lui, j’en ai vus plus que je ne voudrais.

— C’est vrai, j’oublie parfois.

— T’es chanceux, moi pas.

Je hoche la tête et m’accroupis face à Brandon.

— Il est amoché jusqu’à quel stade, à ton avis ?

— J’ai pris son pouls, il est rapide. Je dirais qu’il a pris des saloperies et qu’il est tombé dans les vapes avant de s’injecter la dose.

Son constat me fait réellement prendre conscience de l’ampleur du problème et de ce à quoi a échappé de justesse le petit.

— C’était moins une pour qu’il fasse une overdose.

— Ouais.

— On procède comment ?

— C’est là que papa Pops va entrer en scène, me lance Splinter.

Je lui lance un rapide coup d’oeil et marmonne.

— Je déteste quand tu fais de l’humour alors que les situations sont merdiques, ça ne laisse jamais rien présager de bon.

— Il faut le faire gerber, qu’il se débarrasse au moins des cachets qu’il a dans le ventre.

— Qu’est-ce que je disais…

Je me relève, Splinter m’aide à soulever Brandon et je le passe par-dessus mon épaule comme un sac de marchandise. Sous le poids, je chancelle.

— C’est qu’il fait son poids, ce con.

— Fais gaffe à sa tête, c’est ton futur gendre que tu portes, ricane Splinter quand je passe le seuil de la porte.

Je grogne. Il a raison cet abruti. Mon ex doit bien se marrer de là-haut.

*

* *

— Jace, prends les filles avec toi et rentrez à l’appartement.

— Papa, qu’est-ce que tu vas faire de Brandon ?

Ma fille m’intercepte par le bras et me regarde d’un air suppliant. Il semblerait qu’elle me connaisse suffisamment pour être inquiète.

— Ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, marmonné-je. Je vais remettre un peu de plomb dans la cervelle de ce petit con.

— Ne lui…

— Ça suffit, Bev. Il a été suffisamment dorloté comme ça depuis son enlèvement. À lui d’apprendre à tourner la page et de repartir dans le droit chemin. Jusqu’à présent il n’y est pas arrivé seul. Un coup de pied au cul ne va pas lui faire de mal.

— Il n’est pas encore en état de comprendre…

— Ça, pour ne pas être en état, il ne l’est pas, assené-je tout en observant Brandon vomir tripes et boyaux.

Je fais un signe à Jace pour qu’il me débarrasse de ma fille. Splinter est adossé contre le pare-chocs avant de la voiture et affiche une moue écœurée face au spectacle pathétique que nous offre le morveux.

— J’te préviens, Prés’, s’il gerbe dans la caisse, je nettoie pas.

— S’il gerbe, c’est lui qui nettoiera.

— Tu veux le conduire où ?

— J’en sais fichtrement rien.

Je me frotte l’arête du nez. Dire que j’ai débuté la soirée avec une nana plus que parfaite. Je savourais un moment de tranquillité comme je n’en avais pas connu depuis longtemps.

— T’as retrouvé le mec qui lui a refilé la dope ? demandé-je à mon frangin.

— Ouais. Il n’était pas très loin et s’apprêtait à tester sa propre marchandise.

— Il est où ?

— À l’arrière du van. Je me suis dit que tu voudrais lui parler.

— Surveille-le, ordonné-je en pointant Brandon du doigt.

Je contourne le van, me dirige à l’arrière et ouvre les portes. Le mec se réfugie aussitôt au plus profond du véhicule.

— Descends, lui intimé-je.

— S’il vous plaît, ne me faites pas de mal.

— Descends, répété-je.

— Je…

— Ne me fais pas répéter une troisième fois, je pourrais devenir moins gentil.

Je réprime un grognement de dégoût quand le mec se décide à m’obéir. Je parie que ce type est à deux doigts de se pisser dessus. Quand il arrive à ma hauteur, je l’empoigne par le col de son blouson et le fais descendre. Il s’affale comme une merde à mes pieds.

J’abaisse mon regard sur le cafard qui continue ses jérémiades alors que je me saisis de mon flingue coincé à l’arrière de mon jean. J’arme le chien.

— Regarde-moi, ordonné-je.

En entendant le déclic de mon arme, le type se met à sangloter.

— Regarde-moi.

L’homme reste allongé à terre, mais son visage se lève dans ma direction.

— Depuis combien de temps tu lui refiles cette merde ?

— Je vous jure c’est la première fois que je le vois.

— C’est qui son revendeur ?

— Un type de la fac, il lui refile toutes sortes de cachetons.

— C’est quoi son nom ?

— Je ne sais pas.

— Dernière chance, file-moi son nom.

— Je vous jure que j’en sais rien. C’est la première fois que je le vois. Je l’aurais remarqué, ici, c’est pas le genre d’endroit où les fils à papa viennent s’approvisionner.

— Prés’.

Je me tourne vers Splinter.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— T’es sûr de vouloir buter ce type ?

— Ça fera une raclure de moins dans la rue.

— Ouais, moi ça ne me pose pas de problème. Mais j’suis pas certain que le moment soit le bon. On n’est pas sur notre territoire et on a les Eagles sur le dos, c’est déjà suffisant. Pas besoin de s’ajouter un autre clan sur la liste. De plus, ta petite souris est au courant qu’on est ici ce soir pour récupérer Brandon, elle va vite faire le rapprochement.

Ce petit con m’agace. Il a raison. Comme je ne prononce toujours aucun mot, il insiste :

— Il a suffisamment eu la trouille comme ça. Il a compris que si Brandon se pointe à nouveau pour lui demander sa saloperie, il te passe un coup de fil. On peut pas buter tous les dealers de L.A.

Le mec à mes pieds hoche frénétiquement la tête. J’ai l’impression d’avoir devant moi un de ces putains de petits chiens qu’on peut trouver sur les plages arrière des voitures et qui secouent la tête au moindre roulement.

— Je vous promets que je ne lui vendrai plus rien.

Je le fixe quelques secondes de plus puis je me retourne vers l’avant du véhicule.

— On dégage d’ici.

Splinter est à mes côtés quand je rejoins Brandon. Les hauts-le-cœur de ce dernier semblent s’être calmés. Je me tourne vers mon frangin pour qu’il me file un coup de main pour porter le gosse jusqu’à la caisse.

— Hors de question, mec. Je le touche pas, me lance-t-il en effectuant un pas en arrière. Il pue à plein nez, le van va être imprégné de son odeur de merde.

— C’est pas la première fois que le van sera parfumé. Ne me dis pas que toi, le mec qui liquide des types de sang-froid, t’es dégoûté par un peu de gerbe.

— Un peu ? Regarde-le, il en est recouvert.

— Merde, Splinter. Il faut qu’on décampe d’ici, on n’est pas franchement les bienvenus. Si les flics débarquent, je vois pas comment on pourra justifier notre présence avec ce gosse complètement camé à Dieu sait quoi.

Il pointe son index dans ma direction.

— Sur ce coup, t’as une dette envers moi, Prés’.

— Je sais. Arrête de faire ta mijorée et prends-le sous le bras, on va le traîner à l’arrière du van.

— Rappelle-moi de ne jamais faire de gosse, marmonne-t-il.

*

* *

Pendant que je boucle ma ceinture, Splinter met le contact tout en m’interrogeant.

— Tu veux qu’on le conduise où ?

— J’en sais rien.

— On peut tenter notre planque.

— Si on le conduit là-bas, il risque de voir des trucs qui pourraient être compromettants pour nous.

Il enclenche la marche arrière et enchaîne tout en manœuvrant :

— Si tu veux, on peut le conduire dans le désert, le problème sera vite résolu.

— L’idée est tentante, mais pas sûr que ça plaise à ma gosse.

— Tu veux l’isoler combien de temps ?

— Tout dépend depuis combien de temps il ingère toutes ces merdes.

Splinter lance un rapide coup d’œil à Brandon qui est affalé à l’arrière.

— Si tu veux mon avis, il a commencé sans s’en rendre compte avec les médocs de l’hôpital.

— Ouais, j’aurais dû faire plus attention, tous les signes étaient là pour dire qu’il en prenait. Entre les filles qui s’inquiétaient, le type qu’on a aperçu lors de la planque, ses sautes d’humeur et j’en passe… Ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille.

Splinter arrête le véhicule à un stop et se retourne à moitié vers moi.

— Tu peux pas tout gérer, Prés’. Avec les merdes du club, t’avais d’autres choses à penser. Et puis personne ne lui a dit de se droguer. Il a pris cette décision seul comme un grand garçon.

Putain d’époque !

— Écoute, j’ai une maison dans les bois. C’est pas grand et c’est plus une sorte de chalet rudimentaire qu’un palace. D’autant que j’ai pas encore eu le temps de le retaper. Mais ça peut être une solution, c’est suffisamment isolé pour être peinard s’il se met à brailler.

— Ah ! Je ne savais pas.

Il enclenche la première et prend la direction de la sortie de la ville.

— Je le crie pas sur tous les toits, c’est un endroit pour moi quand j’ai besoin de m’isoler. Après, t’emballe pas, pour avoir l’électricité il faut un groupe électrogène, si tu utilises l’eau de la douche, l’eau du robinet coule pas. Et il doit y avoir un bon centimètre de poussière, j’y ai pas mis les pieds depuis un bail.

— Si ça t’emmerde pas, je veux bien qu’on y aille, en effet. Je ne veux pas que Logan voie Brandon dans cet état, et pour l’instant, la seule autre solution que j’ai, c’est ma baraque.

— Pour avoir vu des mecs en manque, il vaut mieux que ses copains ne le voient pas.

Nous roulons silencieusement jusqu’au refuge de Splinter. Pour combler l’absence de bruit, mon frère allume la radio et change de station jusqu’à trouver ce qu’il semble chercher. Je tourne la tête dans sa direction pour lui faire part de mon étonnement, mais je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il me devance :

— Ne fais pas de remarque sur le sujet ! grogne-t-il.

Je n’en fais rien, bien sûr.

— J’aurais pas pensé que t’étais le genre de type à écouter du Willie

Nelson 1 .

— Ça me détend.

— Chacun son truc, ricané-je.

— T’en touches un mot aux frangins et je te fais vivre un enfer, me menace-t-il les dents serrées.

Je lève les mains en l’air en signe de reddition.

— Pas de souci, je garde ton secret.

Nous retombons dans le silence, je pose l’arrière de mon crâne contre l’appuie-tête et me laisse bercer par le roulement de la voiture. Quand

Midnight Rider 2 passe, je ne peux m’empêcher de la ramener à nouveau :

— T’es vraiment sérieux avec ce type de musique ou tu me fais marcher ?

— Prés’, observe bien mon visage. (Son attention quitte la route et il rive son regard au mien.) Est-ce que j’ai la tête du type qui se fout de ta gueule ?

— Pas vraiment, non. T’as plus la tête du type qui aimerait me coller son poing dans la face, mais en même temps, quand on croise ta route, on n’imagine pas non plus que t’es un fan de country.

Il reporte son attention sur l’asphalte qui défile.

— C’est pas parce qu’on est dans un club et qu’on passe son temps sur une bécane qu’on est obligé de se farcir du heavy metal ou du hard à longueur de journée. Il est presque quatre du mat’, tu m’as extirpé de mon pieu pour aller sauver les miches du merdeux qui veut se taper ta gosse. Je pense avoir gagné le droit d’écouter la musique que je veux dans cette caisse.

— T’as raison. Et au passage, merci.

— Pas de quoi.

Nous poursuivons la route en silence. La seule chose qui brise la monotonie du voyage sont les chansons qui défilent. J’ai dû me mordre l’intérieur de la joue jusqu’au sang pour ne pas me foutre de la gueule de Splinter à l’instant où Willie Nelson s’est mis à chanter « my heroes have always been cowboys ». J’étais pas certain que mon frangin garde son sang-froid, et comme j’aime la vie, j’ai subi en silence la torture de la musique country. Pendant encore une demi-heure, nous avalons les kilomètres et nous nous enfonçons de plus en plus dans la forêt. Splinter semble connaître la route les yeux fermés, car c’est à peine si j’ai perçu un chemin de terre sur la droite qu’il s’y engage.

Il n’a pas menti, son chalet est vraiment perdu au milieu de nulle part, je ne suis pas certain moi-même de retrouver mon chemin. Nous roulons encore pendant dix bonnes minutes sur un chemin de terre, la route est couverte de nids-de-poule et nous ne cessons d’être trimballés de droite à gauche. À l’arrière, les secousses réveillent quelque peu le gosse, qui, jusqu’à présent, n’avait donné aucun signe de vie.

— J’espère qu’il ne va pas se remettre à gerber, marmonne Splinter.

— C’est encore loin ? lui demandé-je, tout en jetant un coup d’œil à Brandon.

— On y est.

Splinter coupe le moteur mais laisse le contact, de sorte que les phares du van éclairent la façade du chalet. Je me demande comment il a découvert cet endroit. Un peu plus en retrait, la silhouette d’un autre bâtiment se dessine. Comme je regarde dans cette direction, Splinter m’explique :

— C’est un atelier où je stocke le groupe électrogène et du matériel de bricolage.

Je sors du van et m’étire pour me détendre les muscles tout en observant les lieux.

— Dis donc, ce soir, c’est la soirée des surprises. Qui aurait cru que tu aimais la vie de trappeur ? Tu nous fais la totale : la musique country, la cabane à la Davy Crockett. T’as caché ton canasson derrière un arbre, aussi ?

— Ne provoque pas trop ta chance, Prés’, un autre que toi serait déjà en train de nourrir les asticots.

 

1. Chanteur américain de musique country.

2. Chanson des Allman Brothers Band, sortie en 1970.

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