Black riders, Tome 2 - Girl Crush
50 - Pops
50
Pops
Nous circulons depuis plus de deux heures dans différents quartiers de Los Angeles. Le nombre d’enfants de moins de quinze ans qui traînent dans la rue tard le soir me dépasse. Les gosses sont enrôlés dans des gangs parce qu’ils ne sont pas nés dans le bon quartier.
Je suis écœuré par les scènes auxquelles j’assiste impuissant.
— T’as du courage.
Keira détache son regard de la fenêtre et porte son attention sur mon profil.
— En quoi ?
— Gérer ça tout au long de la journée, lui dis-je en pointant l’extérieur de l’index.
— Malheureusement on s’y fait.
Ces paroles sont dures à entendre.
— T’as toujours eu envie d’être assistante sociale ?
Keira reste silencieuse quelques instants, elle reporte son attention dehors.
— C’est une rencontre qui m’a donné envie de le devenir, lâche-t-elle sans me regarder.
Sa réponse pique ma curiosité, je décide de pousser plus loin mon interrogatoire, même si j’ai bien senti qu’elle ne souhaite pas s’étendre sur le sujet.
— Cette personne semble être importante.
Elle soupire.
— Si vous voulez tout savoir, j’ai été adoptée à l’âge de quatorze ans. L’assistante sociale qui s’occupait de mon cas s’est démenée pour me trouver une famille d’accueil digne de ce nom. Je venais, moi aussi, de perdre mes parents.
Je comprends mieux son appel à l’aide de ce soir.
— C’est la raison pour laquelle tu te fais autant de soucis pour la petite.
— En partie, oui, elle me rappelle celle que j’étais au même âge. Le fait qu’elle ait fugué me donne l’impression d’avoir raté ma mission avec elle.
Keira termine sa phrase la voix tremblante. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai besoin de la réconforter. Je pose ma main sur la sienne et effectue une pression dessus.
— On va la retrouver.
— J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. C’est tout ce que je demande.
Une de mes craintes est que la gamine soit tombée entre de mauvaises mains, mais Keira n’a pas besoin d’entendre ça.
D’un quartier à l’autre, les scènes sont toujours les mêmes.
— Tu sais, je prendrai toujours soin de Logan.
Keira colle l’arrière de son crâne contre l’appuie-tête et me glisse un regard en coin. Nerveusement, elle triture son bracelet. Elle semble vouloir dire quelque chose sans parvenir à trouver les mots, puis finalement elle se lance :
— Il y a deux ans, je me suis occupée d’une mère célibataire et de son petit garçon.
Elle se tait puis reprend après une profonde inspiration :
— Le petit est mort par ma faute. La femme s’était mise en couple et, lors de ma visite de routine, tout m’a semblé normal. Il avait un emploi stable, payait les factures, et le petit et sa mère semblaient en bonne santé. En réalité, il revendait de la drogue. Un jour il y a eu un conflit entre lui et un de ses clients. Résultat, il y a eu des échanges de tirs et le petit s’est retrouvé sur la trajectoire d’une balle. Depuis je ne fais confiance à personne, j’étudie la moindre information. Les apparences et les belles déclarations ne me suffisent plus.
Je comprends mieux pourquoi cette femme est pire qu’un rottweiler quand il s’agit de son boulot. Si elle n’en avait pas après moi, je pourrais saluer ses efforts. Le plus agaçant dans cette situation est que je ne peux pas me défendre. J’ai beau dire que Logan ne risque rien avec moi, je suis président d’un club, n’importe quel ennemi peut chercher à s’en prendre à lui pour m’atteindre. Alors je me tais.
— Je n’ai rien contre vous, vous savez.
Je grogne en entendant ses paroles.
— Je vous assure. Vous m’avez montré que vous êtes un type bien.
— Dans ce cas, pourquoi t’es toujours sur mon dos ?
— Il faut croire que je vous apprécie, me lance-t-elle en me faisant un clin d’œil.
Je me marre.
— T’es une nana surprenante, je dois l’admettre.
Elle sourit et s’apprête à me répondre lorsqu’elle s’écrie :
— Arrêtez-vous !
J’immobilise la voiture quasi instantanément. Keira en sort avant que j’aie le temps de dire quoi que ce soit et traverse la route en courant. Je m’empresse de la rejoindre alors qu’elle est en train d’étreindre une gamine en pleurs.
Elle me regarde par-dessus la petite et me chuchote, les larmes aux yeux :
— Merci.
*
* *
Keira a passé le trajet de retour jusqu’à chez elle à regarder par la fenêtre perdue dans ses pensées. Je vois bien que sa semaine a été merdique, alors je décide de la laisser tranquille.
Nous avons conduit la petite à l’hôpital. Cette gosse a eu de la chance, rien de malheureux ne lui est arrivé. Elle est simplement déshydratée, affamée et surtout crevée.
— On est déjà arrivés ?
— Vu que je suis garé devant une maison qui est la copie conforme de la tienne, je dirais que oui.
Keira se tourne vers moi et esquisse un sourire en coin. Je ne suis pas habitué à la voir détendue.
— Vous ne pouvez pas vous en empêcher.
— De quoi, poupée ?
— Dès qu’une occasion se présente pour m’envoyer une pique, vous la saisissez.
— T’en fais de même, souligné-je.
Après un court silence, elle confirme.
— C’est vrai.
— Je parie que tu y prends plaisir.
Keira se mordille la lèvre inférieure, hésitant à me répondre. Lentement, elle hoche la tête.
— J’admets que j’aime bien nos passes d’armes.
— Je ne sais pas si je dois me sentir flatté, réponds-je, pince-sans-rire.
Elle hausse les épaules et pose la main sur la poignée de la portière, prête à l’ouvrir. Elle arrête son mouvement et se tourne vers moi.
— Vous voulez entrer ?
Je l’observe, étonné par sa proposition. Elle semble l’être tout autant que moi. Comme je suis un enfoiré et que j’attends cette occasion depuis pas mal de temps, je la saisis avant qu’elle se désiste.
— D’accord.
Elle se tétanise et j’envisage de laisser tomber pendant une seconde.
— Pour entrer chez toi, il faut que tu te décides à sortir ton petit cul de la voiture, lui soufflé-je en pointant du doigt la poignée qu’elle tient toujours.
Elle se ressaisit et acquiesce.
Nous sortons tous les deux et nous nous dirigeons vers l’entrée de la maison. Une sorte de tension monte entre nous et, pour une fois, elle n’a rien à voir avec la défiance que nous éprouvons dès que nous sommes en contact.
Keira ouvre la porte et se retourne.
— C’est juste le temps qu’un taxi ou un de vos amis vienne vous chercher, me prévient-elle. Comme vous m’avez raccompagnée avec ma voiture…
— Détends-toi, Princesse. Je ne vais pas te sauter dessus.
*
* *
J’observe Keira qui me tourne le dos et fouille dans son placard. Ses mouvements sont fébriles, je vois bien qu’elle est mal à l’aise et qu’elle cherche à me le cacher. Je la rends si nerveuse qu’un des verres lui échappe des mains, elle le rattrape de justesse dans une sorte de contorsion.
Si j’étais moins salaud, je la laisserais tranquille — elle est à bout de nerfs et ma présence n’arrange pas les choses —, mais j’en suis incapable, une sorte de force invisible me pousse à aller vers elle. J’ai envie de l’étreindre pour la réconforter. Je dois avoir des tendances masochistes, car plus je me bats contre elle, et plus elle réveille ma libido.
Silencieusement, je me déplace et viens me coller contre son dos. Son corps se crispe quand elle sent ma présence. Je place une de mes mains contre le bord du meuble et, de l’autre, je maintiens sa main qui tient encore le verre. Alors qu’elle est emprisonnée entre mes bras, j’approche mes lèvres avec une lenteur calculée contre son oreille. Son corps vibre contre le mien, j’ignore si c’est de plaisir ou de nervosité.
Son parfum emplit l’air qui m’entoure et je ne peux m’empêcher de le humer. Son effet est immédiat, mon désir pour elle s’amplifie. Délicatement, je déplie ses doigts enroulés autour du verre pour lui faire lâcher prise. Sa respiration s’intensifie.
À cet instant j’oublie ce que l’avocat m’a suggéré. Je pense uniquement au plaisir d’avoir enfin cette femme qui me fait fantasmer depuis de nombreuses semaines contre moi. Elle n’est plus assistante sociale et je ne suis plus président d’un club de motards. Nous sommes simplement un homme et une femme qui éprouvent une attirance mutuelle. Je veux profiter pleinement de l’instant avant qu’elle ne me soit arrachée à cause de ce putain de karma.
— Laisse-moi faire, tu me sembles un peu trop nerveuse.
Mon souffle lui chatouille l’oreille, sa peau juste en dessous se couvre d’une multitude de frissons.
— Où va-t-on, tous les deux ? me chuchote-t-elle d’une voix tendue.
Droit dans le mur ! Je suis un trente-trois tonnes lancé à pleine vitesse avec les freins en rade.
— Là où ça doit nous conduire…
— Je ne changerai pas d’avis pour Logan, me prévient-elle avec une pointe de défi dans la voix.
— Je sais. Mais ce soir c’est toi et moi, on oublie le reste.
Sur ce coup, je ne mens pas. Je le pense sincèrement.
Elle hoche imperceptiblement la tête et j’interprète ce signe comme un feu vert. Je n’ai jamais cru en Dieu or, à cet instant précis, je lui adresse une prière.
— Retourne-toi, lui intimé-je.
Sans mot dire, raide comme un bâton, elle m’obéit. Son corps se frotte contre le mien, me faisant presque perdre la tête.
Je lève la main sur son visage et lui effleure la joue. Elle ferme les yeux et ses lèvres s’entrouvrent légèrement. Je n’ai qu’une envie : me précipiter sur cette bouche offerte et l’assaillir. Seulement, je me retiens, et je décide de prendre mon temps. Je déplace ma main derrière sa nuque et effectue une douce pression pour approcher son visage du mien.
— Souviens-toi, c’est toi et moi. Pas l’assistante sociale et le président d’un club.
J’espère que, le moment venu, elle saura se souvenir de ces paroles.
Sans lui donner le temps de répondre, je plaque mes lèvres contre les siennes. Ses mains remontent le long de mes bras pour terminer leur parcours derrière ma nuque, ses doigts s’enfouissent dans mes cheveux. Son corps se presse contre le mien, sa poitrine fait pression contre mon torse. Dès l’instant où Keira gémit doucement, je reprends les rênes en main. Je presse mon bassin contre le sien pour qu’elle se rende compte à quel point je la désire. Je fais courir mes doigts le long de ses hanches puis lui agrippe les fesses pour la soulever et l’asseoir sur le comptoir.
Soudain ma conscience se rebelle. Keira n’est pas le genre de nana que je me tape habituellement. Si je ne veux pas brûler toutes mes cartouches, je dois tout arrêter maintenant.
Je grogne de frustration en me détachant d’elle.
— Si on va jusqu’au bout ce soir, tu vas le regretter demain.
Je recule d’un pas pour reprendre mes esprits puis attrape deux bières dans le frigo. J’aurais préféré un alcool plus fort mais ça fera l’affaire.
Pour ce que je viens de faire ce soir, j’ai intérêt à avoir une place de choix au paradis.
Je lui fais signe de s’asseoir et tire une chaise de mon côté pour faire la même chose. Elle boit une gorgée à la bouteille, encore déboussolée par ce qui vient de se produire.
Voir ses lèvres autour du goulot m’envoie une image que je m’efforce d’effacer aussitôt. J’avale à mon tour une lampée pour penser à autre chose.
— Je ne parviens pas à vous cerner.
— Tu crois pas qu’il serait temps de me tutoyer ?
— Ce ne serait pas professionnel.
À sa remarque, je hausse un sourcil narquois et lui lance :
— Et ce qui vient de se passer entre nous, c’est professionnel ?
Keira rougit et jure entre ses dents puis change de sujet :
— Comment vous… Tu es devenu biker ?
— Le hasard de la vie.
Je déteste parler de mon passé. La plupart des personnes qui me connaissent ignorent tout de lui. Non pas que j’en aie honte, c’est juste qu’il ne sert à rien de s’appesantir sur des trucs qui se sont déjà produits. Je pars du principe que si tu veux changer ton avenir, tu dois te bouger le cul dans le présent. Point final.
— Tu n’as pas envie de me répondre ?
— C’est qu’il n’y a rien à dire. J’ai croisé la route d’un biker, j’ai trouvé son monde cool et j’ai rejoint les rangs. Il n’y a rien d’extraordinaire à ça, la plupart du temps on le devient de cette manière.
Keira se masse les tempes, elle semble encore plus crevée que tout à l’heure.
— Tu devrais lever le pied.
— Je sais. Seulement, je ne peux pas abandonner ces enfants.
— Je ne te demande pas de le faire, juste de penser un peu à toi.
Elle prend sa bouteille et avale une autre gorgée. De l’ongle elle décolle un coin de l’étiquette. Elle reporte son attention sur moi et ajoute :
— Parfois, j’aimerais arrêter et devenir famille d’accueil.
— Qu’est-ce qui t’en empêche ?
— J’aurais l’impression d’abandonner tous les autres.
À cet instant mon téléphone émet un bip. Splinter me signale qu’il est devant la maison. Merde, je l’avais oublié.
— Mon carrosse vient d’arriver, Princesse.
Elle semble aussi déçue que moi de me voir partir, ce qui me console un peu.
Je me lève en même temps qu’elle et nous nous dirigeons vers la porte d’entrée.
— Repose-toi, poupée. Et ferme bien à clef derrière moi.
— Tu as probablement raison, je dois me protéger des méchants bikers, ils traînent un peu trop autour de chez moi en ce moment.
Je me marre.
— J’aime ton humour, poupée, lui rétorqué-je en caressant sa joue.
Ce simple contact nous fait perdre le sourire à tous les deux. Cette tension latente qui semble s’être établie entre nous refait surface. Je ne cherche pas à comprendre ni à réfléchir, ma main se faufile derrière sa nuque et j’avance son visage vers le mien. Avant que je réalise ce que je fais, mes lèvres sont à nouveau sur les siennes.
Mon portable se met à sonner, Splinter s’impatiente dans la caisse, dehors. Dans un soupir, je me détache d’elle et caresse du pouce ses lèvres gonflées par notre baiser. Ses joues sont légèrement colorées, je souris, satisfait.
— Je reviens demain soir. Dors bien, Princesse.
Sans lui laisser le temps de répondre, je quitte la maison et grimpe dans la voiture.
À peine ai-je claqué la portière que Splinter me balance :
— Maman Keira n’a pas voulu te garder à la maison ?
Ma bonne humeur disparaît.
— Bordel, il faut que j’interdise à la brunette de foutre les pieds au club, vous vous mettez tous à débiter des conneries !
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