Black riders, Tome 2 - Girl Crush
25 - Brandon
25
Brandon
Démoralisé. Voilà l’état dans lequel je me retrouve après cette première session de cours de soutien. Je suis tenté d’aller voir Sutherland pour lui dire que Luke et moi ça ne pourra jamais coller et pour lui demander s’il ne peut pas me proposer un autre étudiant à la place. Malheureusement, si je fais ça, il va me prendre pour une diva capricieuse. Avec consternation, je me rends à l’évidence : je suis bloqué avec ce type.
J’avais besoin de prendre l’air, mes pieds m’ont dirigé d’eux-mêmes tout droit vers le stade. On est à la fin de l’été, mais la chaleur est encore bien présente, j’ai l’impression de cuire dans les gradins, le soleil me brûle la nuque. Malgré tout, je reste en place. Comme un boulimique, je dévore la scène qui se joue sous mes yeux. Mes ex-coéquipiers sont sur le terrain et, à leur mine défaite, je devine qu’ils morflent. Cam n’a pas exagéré l’autre soir, le coach a fait grimper l’intensité des entraînements d’un cran. À croire qu’ils se préparent pour la finale du Superbowl.
Ne plus pouvoir jouer me manque et les voir trimer ainsi me donne envie de les rejoindre. Mes pieds et mes mains trépignent. Le coach est en train de donner les directives d’un nouvel exercice et les gars grognent de découragement. J’esquisse un sourire amer, ils ignorent à quel point ils sont chanceux. J’aimerais tant pouvoir me plaindre encore de la douleur de ces entraînements. Sentir mes muscles chauffer et me brûler jusqu’à l’insoutenable. Mis à part mon genou, ma tête m’en empêche. Je ne peux plus faire de sport trop intense, au risque de me choper une commotion irréversible. Le verdict du chirurgien a été sans appel sur ce point.
*
* *
L’infirmière quitte ma chambre à l’instant. Je me sens nauséeux, elle m’a prévenu que cette sensation durerait encore un peu, ce sont les effets secondaires de l’anesthésie. Pour calmer les tangages de mon estomac, j’essaie de bouger le moins possible. J’allume la télé pour créer un bruit de fond. Je déteste le silence, il m’effraie.
Ce matin, le doc m’a ouvert le crâne pour la seconde fois en l’espace de dix jours. C’est dingue, comme le corps humain peut s’affaiblir rapidement. Depuis ma séquestration, je vis dans une sorte de brouillard. Je passe mon temps à dormir.
Il était moins une pour mon cas lorsque les secours sont arrivés. Dès que j’ai eu rejoint les urgences, une équipe médicale m’a pris en charge. Mon cas était plus que critique, les médecins n’étaient pas sûrs que je m’en sorte. Selon eux, ma survie tient du miracle.
Il semblerait que mes bourreaux se soient un peu trop défoulés sur ma tête. Résultat des courses, je m’en sors avec plusieurs commotions cérébrales, dont une plus préoccupante que les autres. C’est la raison pour laquelle le chirurgien a décidé de me placer dans un coma artificiel après ma première opération.
— Alors, comment vous sentez-vous ? me lance le chirurgien d’une voix enjouée, en entrant dans la chambre.
— Comme un type qui a le crâne perforé.
Il sourit.
— Au moins, votre sens de l’humour est toujours intact.
J’esquisse un sourire.
— Bien, reprend-il, l’opération s’est parfaitement déroulée. Si vous suivez toutes les recommandations et avec du temps, vous serez comme neuf.
— Je pourrai revivre exactement comme avant ?
— Disons qu’il vous faudra faire quelques concessions.
— Lesquelles ?
— Le sport de haut niveau, ou trop violent, vous est interdit. Votre cerveau a été très fortement malmené, un autre choc et les conséquences seront irréversibles.
— Je risque quoi, exactement ?
— Amnésie, paralysie, difficulté de langage, perte de mémoire…
Seigneur, comment ma vie a-t-elle pu basculer à ce point ?
— Pour le sport, c’est définitif ?
— Le sport violent, oui.
— J’ai le droit à quoi ?
— Natation, vélo…
— Si je ne fais rien de violent, tout sera normal pour moi ?
— C’est à espérer. Je souhaite vous garder en observation pour quelque temps pour en juger. Dans les jours à venir, il faudra me communiquer le moindre signe anormal que vous ressentez. Vous pouvez avoir une perte de l’équilibre pendant quelques secondes puis revenir à la normale par la suite, ou un trou de mémoire, ou une perte de mobilité furtive.
— C’est irrévocable ?
— Non, c’est le temps que votre cerveau se remette en place. Mais les symptômes peuvent se produire à n’importe quel moment pendant la première année qui suit la commotion.
Je ferme les yeux face à l’ampleur de ce qui peut m’arriver. Le découragement doit s’afficher sur mon visage car le chirurgien s’approche de moi et pose une main sur mon épaule. Sa voix est compatissante lorsqu’il ajoute :
— Brandon, vous avez beaucoup de chance d’être en vie. Ces séquelles sont un moindre mal en comparaison de ce qui aurait pu vous arriver. Si nous étions intervenus plus tard, vous auriez pu ne jamais vous réveiller.
— Je sais.
— Bien, je vais vous laisser vous reposer. Je passerai demain vous voir. N’hésitez pas à appeler une infirmière si besoin.
— Merci, docteur.
*
* *
Les cris furieux du coach sur le terrain me ramènent à l’instant présent. Perdu dans mes souvenirs, je n’ai pas vu ce qu’il vient de se passer, mais au visage rouge qu’il affiche et au nombre de postillons qui sortent de sa bouche alors qu’il traite les gars d’incapables, je déduis que les mecs ne sont pas parvenus à réaliser la combinaison qu’il leur a demandée. D’un mouvement, il les fait mettre à plat ventre pour un enchaînement de pompes.
Jouer me manque. Mais ce qui me manque le plus, c’est ce sentiment d’appartenance à un groupe. Quand on joue en équipe, on est soudés les uns aux autres. On participe aux fêtes ensemble, on se motive mutuellement pour réussir nos examens. Si l’un échoue, c’est le groupe qui en pâtit…
Le coach me repère et gravit les marches des tribunes pour me rejoindre. Sa silhouette se profile au-dessus de moi et je suis obligé de me tordre le cou pour le regarder.
— Brandon.
— Coach.
— Comment va ta tête ? me demande-t-il en la pointant du doigt.
— Elle est toujours sur mes épaules.
— Toujours aussi arrogant, hein ?
— Je parie que ça vous manque.
— Ce qui me manque, c’est ta présence sur le terrain, me répond-il en s’asseyant à mes côtés. Sans toi, les gars jouent comme des fillettes.
J’observe les joueurs sur le terrain.
— Laissez-leur du temps, ils vont y arriver.
— T’étais un bon capitaine, tu as su les fédérer de suite. Là, ils se la jouent tous en solo.
Il n’a pas tort. Au lieu de tous s’entraider, comme nous l’aurions fait du temps où j’étais capitaine, pour tenir la cadence des pompes, certains s’affalent sur la pelouse et abandonnent. Ceux qui ont encore de la force invectivent les autres en les traitant de faibles.
— Ils essaient surtout de se démarquer pour que vous les choisissiez comme capitaine, ajouté-je.
— Eh bien c’est mal barré ! Parce qu’un bon capitaine, c’est un type capable de s’effacer pour mettre un joueur de son équipe en avant.
J’opine du chef.
— Cameron pourrait l’être. C’est un type réglo, l’informé-je.
— Je sais. Il ne cherche pas à se mettre en avant, contrairement aux autres. Mais il manque de charisme pour l’instant, il va se faire bouffer. Il y a deux nouvelles recrues et ces types sont de grandes gueules. Il faudrait un mec capable de les remettre en place.
— Le prochain match est pour quand ?
— Dans trois semaines. D’ici là, je dois choisir un nouveau capitaine et trouver une harmonie de groupe. Sans ça on va se faire massacrer.
Mon ancien entraîneur soupire et ajoute ironique.
— Ce poste de capitaine doit être maudit. D’abord toi, avec ce qui t’es arrivé et ses conséquences, ton remplaçant qui quitte l’université…
Le coach se met à brailler pour que ceux qui ont abandonné reprennent l’exercice. Je sais pertinemment ce qu’il cherche à faire, ce n’est pas une punition, il les met au défi pour les pousser à s’encourager les uns les autres. Tant qu’ils ne l’auront pas compris, ils morfleront.
— Vous pensez qu’ils saisiront l’intérêt de l’exercice un jour ?
— Il y a peu de chances… Mais dans la vie il faut garder espoir, n’est-ce pas ?
— C’est ce qu’on dit, oui.
— T’aimerais pas revenir ? me demande-t-il avec un drôle d’air.
— Coach, je suis fini.
— En tant que joueur, oui, mais pas en tant qu’assistant.
— Sans façon, vous me voyez aller leur apporter des bouteilles d’eau ? m’exclamé-je, horrifié à cette idée.
— Je ne parle pas de ça. Mais tu pourrais m’aider à gérer certains joueurs, à les perfectionner.
— J’en sais rien. J’ai pas mal de boulot pour rattraper mon retard. J’ai peur de m’éparpiller. Sutherland m’a fait une belle proposition : si je réussis l’année prochaine, j’entre dans son équipe.
— Sacré défi. Et belle opportunité !
— Ouais…
Le coach se lève, me file une claque dans le dos et redescend les marches. Avant de ne plus être à portée de voix, il me lance par-dessus son épaule :
— Réfléchis à ma proposition. L’offre est toujours valable et il n’y a pas de date limite.
L’entraîneur met fin au supplice des joueurs, qui retournent au vestiaire la tête rentrée dans les épaules. Cam m’aperçoit et se dirige vers moi en petites foulées.
— T’es là depuis longtemps ?
— Assez pour voir que c’est la merde, cette année.
— Et t’es encore en dessous de la vérité…
— C’est qui les deux nouvelles recrues ?
Cameron se retourne brièvement vers les deux joueurs et grimace, écœuré.
— Des cons qui méritent de bouffer la pelouse une fois ou deux. Ils pourrissent l’ambiance qui n’était déjà pas formidable avec ton départ. Ils cherchent à devenir capitaine. Je te jure que si un d’entre eux le devient, je me casse de l’équipe. Et tant pis pour ma bourse, je me démerderai pour trouver un autre moyen pour gagner du fric.
— À ce point ?
— Ouais, je ne les supporte pas, ça devient épidermique. Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Ton cours de soutien ?
Je soupire. J’avais réussi à oublier ce cours le temps de la séance d’entraînement.
— Pour résumer, c’est la merde aussi.
— Un problème ?
— Je ne suis pas convaincu par le type qui me file les cours.
— Tu lui reproches quoi ?
— J’hésite : soit d’être un glandeur-né, soit le fait qu’il deale entre deux explications.
— Merde !
— Tu l’as dit…
Cameron prend place sur le siège à côté de moi, son esprit se perd pendant quelques instants puis il reprend :
— Tu penses faire quoi ?
— Poursuivre les cours en espérant que la brigade anti-drogue ne déboule pas pendant l’un d’eux.
— J’en arrive à regretter l’année dernière.
— Pourquoi ?
— On n’avait pas de merdes à gérer. Enfin, t’en avais avec Hayley, mais on était plus cool, je trouve.
— On vieillit, répliqué-je en me marrant.
— Ça doit être ça.
Cameron rive son regard au sol et, de la pointe du pied, joue avec un gravier.
— Tu sais ce qui nous ferait du bien ? reprend-il après une pause.
— Quoi ?
— Une soirée comme au bon vieux temps. Entre mecs. Sans nanas pour venir nous juger.
— Je suis partant. T’as raison, ça va nous faire du bien.
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