Black riders, Tome 2 - Girl Crush
13 - Brandon
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Brandon
Quand Hayley m’a proposé la Californie comme point de chute pour nos études, je n’ai pas longtemps hésité pour lui dire que j’étais partant. J’estimais qu’il serait difficile pour Garrett de nous retrouver dans cet État. Je me suis royalement planté sur ce point, mais à cette époque, je n’ai vu que du positif dans son plan. Nous établissions cinq mille kilomètres de
distance entre lui et nous. Et, cerise sur le gâteau, l’UCLA 1 est l’une des universités les plus renommées sur le sol américain, et principalement dans ma discipline, ce qui a fait pencher la balance en notre faveur pour convaincre mes parents de nous laisser partir là-bas.
J’avais le soleil, les filles, la plage et une fac de rêve. Il y a cependant un détail que je n’avais pas anticipé : l’enfer pour trouver une place de parking dans cette fac. Dès l’aube, les emplacements sont pris d’assaut. Alors en plein milieu de la journée, il n’y a que les optimistes ou les plus désespérés — catégorie dans laquelle je me situe — qui tournent en rond pour trouver où se garer.
Je jette un coup d’œil rapide à l’horloge sur le tableau de bord pour me faire une idée du temps qu’il me reste avant d’admettre que je vais être en retard. Ça fait plus d’une demi-heure que je tourne sans résultat. Je suis à la limite de garer ma caisse n’importe où, au risque de récolter une amende ou qu’elle se fasse embarquer par la fourrière.
L’horloge vient d’égrener une minute supplémentaire. Finalement j’abdique et glisse ma voiture à moitié sur le trottoir, entre la borne à incendie et un passage protégé. Quitte à enfreindre le code de la route, autant le faire avec brio.
Je visse ma casquette sur ma tête, attrape mon sac à dos et pars en petites foulées vers le parc. Sur le chemin, je rencontre plusieurs étudiants qui me fixent l’air de rien. Si je ne sais pas qui ils sont, eux me reconnaissent tous. J’ai l’impression d’être une bête de foire. C’est dingue, l’UCLA doit rassembler aux alentours de trente mille étudiants, je pensais pouvoir passer inaperçu. Eh bien non… c’est comme si tous les projecteurs étaient braqués sur moi. Alors que j’ai envie de fuir, quand certains me fixent trop longtemps, je leur retourne leur regard en les défiant de me faire la moindre réflexion. Je n’ai jamais été un lâche et ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer.
*
* *
Je ne sais pas comment, mais j’atteins le bâtiment dans lequel j’ai rendez-vous avec deux minutes d’avance.
Bien sûr, c’est lorsque je pousse la porte du hall d’entrée que mon genou décide de me lâcher. Déstabilisé, je glisse et me rattrape tant bien que mal à la poignée pour éviter de m’aplatir comme une crêpe face contre terre. Mon équilibre retrouvé, j’avance cahin-caha vers le bureau de mon prof principal. Au téléphone, sa secrétaire n’a pas su me dire l’objet de ce rendez-vous, elle m’a simplement précisé que le professeur Sutherland souhaitait me rencontrer avant que les cours reprennent officiellement.
Le point positif dans toutes mes péripéties pour arriver à l’heure est que mon esprit reste focalisé sur l’instant présent, et non sur ma séance chez la psy. Pour une fois, je n’ai pas le temps d’analyser toutes les choses qu’elle m’a fait ingurgiter sur cette histoire de confiance et sur les phases de deuil.
J’atteins enfin le bureau du professeur Sutherland, je frappe un coup sec pour indiquer ma présence. La réponse ne se fait pas attendre, sa voix me parvient pour me signifier d’entrer.
— Bonjour, Brandon.
L’homme qui me fait face est une des raisons pour lesquelles j’ai suivi Hayley les yeux fermés en Californie. Il m’en faut beaucoup pour qu’une personne m’impressionne, mais ce type, assis tranquillement derrière son bureau, est un des rares à appartenir à cette catégorie. Chaque année, il choisit trois étudiants qu’il estime valoir le coup pour l’assister dans ses recherches. L’année dernière, mon objectif était de me démarquer pour qu’il me repère et me propose un poste dans son équipe. Je n’en ai parlé à personne, pas même à Hayley. Mes chances de rentrer dans son équipe ont été bousillées par Garrett.
D’un signe de la main, il m’indique de m’asseoir. Je m’exécute mais, nerveusement, je me tiens droit sur le bord de ma chaise, ne sachant pas trop à quoi m’attendre.
— J’ai étudié votre dossier scolaire. Avant votre… enlèvement, vous aviez de très bons résultats en plus d’être un joueur de football à fort potentiel.
J’esquisse une légère grimace, il vient de résumer à la perfection tout ce que j’ai perdu.
— Votre cas a entraîné de longues discussions avec les autres professeurs. Nous avons émis de nombreux doutes quant à vos capacités à vous en sortir en deuxième année, en raison de votre longue absence. Nous avons finalement décidé de vous accorder de ne pas recommencer votre première année. (Il marque une pause le temps m’évaluer.) Je vais être sincère, j’ignore si ce geste est une opportunité ou un cadeau empoisonné. Vous partez avec un lourd handicap pour réussir votre deuxième année.
— Je ne sous-estime pas la difficulté, et je vous remercie pour votre confiance…
— Ne me remerciez pas, j’ai de forts doutes quant à vos chances de vous en sortir. Vous avez accumulé trop de retard. Si je suis honnête, je pense que vous allez perdre non pas une mais deux années en vous obstinant.
Ses paroles me font l’effet d’un coup de massue. Le fait que quelqu’un les exprime à haute voix rend encore plus réelles les faibles probabilités que j’ai d’obtenir ma deuxième année. Toutefois, je refuse de m’avouer vaincu.
— Je travaillerai doublement. J’ai parfaitement conscience que j’ai loupé pas mal de cours, mais j’ai étudié tout cet été.
— C’est dommage que vous n’ayez pas pu suivre l’université d’été. Cette option vous aurait permis de récolter quelques crédits supplémentaires.
Rien de nouveau sous le soleil…
Je voulais faire cette session pour rattraper mon retard. Mes parents étaient réfractaires à l’idée, estimant qu’il était trop tôt pour que je quitte New York, mais j’y tenais vraiment. Un soir, alors que mon père avait décidé de nous amener au restaurant, j’ai saisi l’occasion pour défendre ma cause. J’ai dû trouver les bons arguments, car à la fin du repas, mes parents se sont rangés de mon côté. Mais en sortant du resto, tout est parti en vrille.
On était en train de marcher pour regagner la voiture. La nuit était chaude et l’air étouffant, comme chaque été à New York. Ma mère tenait le bras de mon père et riait aux éclats. Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu ce son. J’étais perdu dans mes pensées, je commençais à planifier mon retour. Puis, couvrant la voix enjouée de ma mère, un bruit de moto arrivant dans notre direction s’est fait entendre et, dans le même temps, un type s’est approché derrière moi et m’a tapé sur l’épaule. Ces éléments conjugués m’ont ramené à la nuit de mon enlèvement. J’ai paniqué. Effrayé, je me suis retourné vivement et mon cerveau, trop embrouillé par le flot de souvenirs qui remontaient à la surface, n’a pas eu le temps de reconnaître le serveur du restaurant qui me tendait mon téléphone, que j’avais oublié sur la table. D’un coup, mon esprit n’était plus à New York, mais à Los Angeles, sur le parking de la fac. J’étais près de ma voiture pour me rendre à mon rencard avec Beverly. Ce n’était plus le bruit d’une Harley qui m’envahissait, mais celui d’un van et d’une porte qui coulisse. Ce n’était plus la main du serveur sur mon épaule, mais le coup que j’ai reçu à la tempe au moment où je me suis retourné. Comme quelques semaines plus tôt, le poids de mon corps a heurté le sol. Tout m’est revenu, l’odeur du bitume, le rire démoniaque de Garrett, mon sentiment d’impuissance et d’échec.
Quand finalement j’ai rouvert les yeux, je n’ai pas vu le visage de Garrett au-dessus du mien, mais ceux de mes parents, les joues striées de larmes. Et comme mon crâne avait heurté violemment le sol, j’ai eu droit à une nuit à l’hôpital en observation.
C’est à ce moment que j’ai compris une chose : toute cette situation merdique, je la dois à ces putains de bikers. À cause d’eux et de leur règlement de comptes à la con, je n’ai pas pu terminer mon année universitaire et mon rêve s’est dispersé en d’innombrables particules. Sans l’existence des Black Riders, Garrett n’aurait pas eu le soutien des Hell’s Eagles et mon corps n’aurait pas été un punching-ball pour ces salauds. Je n’aurais pas dû faire une croix sur ma carrière sportive, ni sur mes chances de réussir mes études.
Cette nuit-là, sur mon lit d’hôpital, j’ai craqué. J’ai appelé ceux qui m’avaient proposé un marché avec le diable pour leur dire que j’acceptais le deal. L’avenir me dira si j’ai eu raison ou non de lier mon sort au leur.
Je ravale difficilement mon amertume et me reconnecte au présent.
— J’avais l’intention de le faire, mais j’ai eu des complications d’ordre médical qui m’en ont empêché.
Le professeur s’adosse contre sa chaise et m’observe, pensif. J’ai l’impression que ce qu’il s’apprête à me dire va transformer mon avenir du tout au tout. Nerveusement, je joue avec la sangle de mon sac à dos posé à mes pieds, pendant qu’il appuie sur le bouton de l’interphone placé près de lui.
— Carla, faites entrer M. O’Neill.
À mon interrogation muette, il ajoute à mon intention.
— J’ai pris une décision vous concernant. Ce n’est pas ma philosophie de laisser un étudiant sur le carreau, encore moins lorsque ce dernier présente des aptitudes certaines. Vous avez été un des rares étudiants que j’ai remarqués rapidement. Vous êtes prometteur et un coup de pouce ne vous fera pas de mal. Si à la fin de cette année universitaire vous obtenez tous vos crédits, je vous réserve une place dans mon équipe pour mes recherches.
— Mais… Je pensais que vous ne preniez que des étudiants ayant fini leur troisième année.
— La vie vous a lancé un défi que les autres étudiants n’ont jamais eu à relever. De plus, rien n’est gagné. Cette deuxième année sera plus difficile que la première, et vu le retard que vous avez…
— J’y arriverai, le coupé-je.
— En attendant, je vous ai trouvé un binôme pour rattraper les cours. C’est une des raisons pour lesquelles je voulais vous rencontrer aujourd’hui.
À cet instant, quelqu’un frappe à la porte. Probablement ce fameux O’Neill.
— Entrez.
La porte s’ouvre, laissant apparaître la silhouette d’un étudiant au style surfeur avec une planche de skate sous le bras. Il me salue d’un mouvement de tête et se comporte face au professeur comme s’il s’agissait d’un citoyen lambda et non d’une sommité.
— M’sieur.
Apparemment, Sutherland est habitué à cette attitude, car il ne relève pas le ton familier qu’O’Neill a utilisé pour s’adresser à lui.
— Assieds-toi. (Le temps que mon futur binôme prenne place, Sutherland fait les présentations.) Brandon, voici Luke O’Neill, un des meilleurs étudiants qui travaille dans mon équipe. Il a pour mission de vous donner des cours de soutien. Organisez-vous tous les deux pour gérer et coordonner vos emplois du temps.
Je suis dans l’incompréhension la plus totale. Quand il a prononcé le nom d’O’Neill, je n’ai pas fait le rapprochement entre O’Neill l’étudiant et O’Neill le revendeur de came. Ce mec est réputé pour fournir tout le monde sur le campus. Dès qu’on débarque ici, un des premiers trucs qu’on apprend, c’est que si on cherche de la dope, de la meth, des amphet ou juste un stimulant pour tenir le coup durant les partiels, c’est lui qu’il faut contacter.
Après quelques réglages sur l’organisation, Sutherland nous libère.
Nous quittons son bureau du même pas et O’Neill replace sa casquette sur sa tête.
— Ok, mec. On se retrouve demain à quinze heures. On fera le point sur tes acquis, ça nous permettra de faire un planning pour la suite.
— Ça marche, merci pour ton aide.
Il esquisse un rictus tout en me répliquant :
— Je ne le fais pas par générosité, je suis payé.
Il élance son skate sur le sol et, en sifflotant, s’éloigne dans le couloir.
Je secoue la tête, perturbé par cet entretien. Apparemment, le destin me réserve encore quelques surprises. Dans tous les cas, il vient de m’ouvrir une porte vers le rêve que je croyais perdu : appartenir à l’équipe de Sutherland.
1. Université de Californie à Los Angeles.
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