Black riders, Tome 2 - Girl Crush

C.j. Ronnie · Chapitre 35 sur 76

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Black riders, Tome 2 - Girl Crush

35 - Brandon

35

Brandon

 

Hier soir, j’avais le pressentiment de faire une connerie. Me retrouver en caleçon dans la cuisine avec Anna, la fille d’hier, et Beverly réunies dans la même pièce me le confirme. J’ai merdé en beauté.

Après la situation embarrassante que nous avons vécue, Anna et moi, nous avons pas mal discuté et, sans qu’on s’en rende compte, nous nous sommes endormis. Elle est amoureuse d’un type qui ne la calcule pas, ses copines lui ont dit de jeter son dévolu sur moi pour vérifier si le mec était jaloux ou non. Elle a eu sa réponse, le type n’a pas cessé de lui envoyer des textos toute la nuit pour savoir où elle se trouvait. Au moins, elle va pouvoir obtenir ce qu’elle veut. De mon côté, j’ai creusé ma propre tombe. Lire la souffrance sur le visage de Beverly me fait me sentir comme un moins que rien.

Anna est une fille intelligente – ou du moins son instinct de survie est-il plus développé que le mien –, elle sent la gêne qui s’est instaurée dans la pièce et décide rapidement de s’effacer de la scène.

— Je crois que je vais passer mon tour pour le petit déj. Je vais m’habiller et partir, me dit-elle doucement.

C’est à cet instant que je prends conscience du tableau que nous offrons tous les deux. Moi, partiellement dévêtu, et elle, portant mon t-shirt d’hier, parce qu’elle n’était pas à l’aise à l’idée de déjeuner dans sa robe aussi petite qu’un mouchoir. Sur le coup, j’ai été sympa et lui ai balancé mon vêtement, sauf que maintenant je regrette mon geste chevaleresque.

— Ne pars pas à cause de moi, lui répond Beverly.

Avec Anna, nous échangeons un regard étonné, car nous nous attendions plus à une crise qu’à une apparente désinvolture.

— Désolée, mais j’ai l’impression que vous avez pas mal de choses à vous dire, tous les deux.

Anna quitte la cuisine, en sortant elle croise Dannyboy. Ce dernier se retourne sur son passage, perplexe, puis il reporte son attention sur la scène qui se joue dans la pièce. Ce n’est qu’une question de temps pour que la situation m’échappe complètement. J’entends déjà le décompte du compte à rebours avant que la bombe explose.

La lumière se fait dans son esprit.

— Oh, merde ! Brandon, ne me dis pas que tu as baisé cette fille ! se lamente-t-il.

— Je…

Il secoue la tête et me fixe comme si je venais de le décevoir.

— T’es foutu, mec.

— De quoi tu parles ? lui demandé-je, passablement agacé par la tournure mélodramatique des choses.

Je glisse un regard inquiet à Beverly qui n’a toujours prononcé aucun mot. Elle reste apathique, ce qui est loin de lui ressembler. Je pourrais rétablir la vérité à cet instant précis, sauf que je ne le fais pas. Si je veux aller jusqu’au bout de mon objectif, je dois maintenir une distance entre elle et moi.

— T’as conscience que tout se sait ? Son paternel va être au parfum, je ne pourrai pas te sauver les miches.

Je retiens un soupir excédé et, d’un ton pressant, l’encourage à ne pas pousser la conversation plus loin.

— Écoute, on en reparlera plus tard, ce n’est pas le meilleur moment.

Je lance un bref coup d’œil en direction de Beverly pour lui faire comprendre de ne pas insister devant elle. Sauf que ce con ne percute rien et poursuit son monologue.

— T’as pas saisi l’importance de ce que tu viens de faire ? T’as merdé, persiste-t-il en pointant un index accusateur dans ma direction. Pops et Jace vont te tomber dessus, t’es dans un bourbier sans nom.

— En quoi le fait que je me tape une fille un soir regarde le père de Beverly et Jace ?

— Parce que tout le monde croit que vous allez finir ensemble. Il n’y a que toi et elle pour ne pas le voir.

— C’est des conneries, on est amis, c’est tout.

— Là, c’est toi qui racontes des conneries !

— Ça suffit, Dannyboy, intervient Beverly d’une voix atone.

— Bev, on ne peut pas le laisser te manquer de respect !

— Il ne m’en a pas manqué. On n’est pas ensemble, je lui ai fait clairement comprendre dès son retour. Il a tous les droits de sortir ou de coucher avec qui il veut.

— Je vais quand même être obligé d’en toucher un mot à Pops.

— Tu ne parleras de rien du tout. Ça ne le concerne pas ! Je suis une grande fille et je n’ai pas été élevée selon vos codes. Alors, fous-moi la paix avec ces conneries de club.

— Ne le prends pas mal, Bev, mon rôle est de te défendre.

Beverly se dirige vers lui, affiche un sourire triste et place une main sur son épaule :

— Je sais Danny.

Elle quitte la cuisine sans se retourner.

Ma poitrine se comprime et, machinalement, je me passe une main dessus pour en atténuer la douleur. Je me retiens de courir après Beverly pour lui dire la vérité. À cet instant précis, j’ai ce que je voulais : elle et moi, c’est définitivement terminé.

J’aimerais oublier ma décision de la protéger de son père et du club. Si je pouvais faire ça, j’aurais la fille qui m’est destinée à mes côtés. En la perdant, je viens de prendre conscience de quelque chose d’essentiel. Qui suis-je pour décider pour les autres ? J’ai vraiment tout fait foirer.

*

* *

Après la scène de la cuisine, j’ai éprouvé le besoin de m’isoler. Je dois prendre une décision et je ne veux pas me planter. Avant mon enlèvement, mon échappatoire était de faire du sport. Je me défoulais jusqu’à ce que mes muscles se raidissent et me mettent au supplice. À cause de mon genou et de mon cerveau, je ne peux plus me réfugier dans cette souffrance physique. La seule option qu’il me reste est cette crique qui me sert de havre de paix.

Arrivé à destination, j’éteins mon portable, le besoin de me couper du monde est plus puissant que celui de rassurer Hayley. Vu le nombre de ses appels, je me doute que Beverly lui a annoncé la nouvelle. Or, je n’ai aucune envie de me justifier auprès de mon amie. De toute façon, je n’aurais aucune excuse valable à lui fournir. Mon attitude est égoïste, mais pour une fois, je ne veux penser qu’à moi.

Je descends par les rochers pour accéder à la plage. Dès que mes pieds entrent en contact avec le sol meuble, je me déchausse et marche le long des vagues, sans autre but que de faire le vide dans ma tête.

Je trouve un endroit à l’abri des regards indiscrets, m’allonge sur le sable tout en calant mes mains derrière ma nuque, puis me laisse bercer par les bruits environnants.

J’ai découvert cette crique un jour où Hayley était au plus mal. J’avais besoin de rassembler mes idées pour l’aider à affronter ses fantômes.

Depuis ce jour, cet endroit est devenu mon repaire. L’odeur du sable chauffé par les rayons du soleil, mêlée à celle des embruns, a un effet apaisant sur mon esprit. Le ressac des vagues me berce et éloigne mes démons.

Je me laisse m’enfoncer dans une douce léthargie. Le temps semble s’être suspendu. J’ignore combien de minutes ou d’heures je reste là à ne penser à rien. Tout ce que je sais c’est que je me sens bien et que je n’ai pas envie de retourner à ma vie. Ici, mes problèmes sont enfermés à double tour dans un placard. J’aimerais avoir le pouvoir de les faire disparaître définitivement, de jeter la clef dans l’océan pour qu’il l’avale et l’éloigne au gré des marées.

Un crissement de pas sur le sable m’indique que je ne suis plus seul. La réalité revient toquer à ma porte et m’extirpe de mes pensées. Une ombre se profile au-dessus de moi, me masquant une partie du soleil. Sans la présence des rayons sur ma peau je frissonne, comme si la température venait de chuter subitement.

Les yeux toujours clos, je tente de garder encore quelques secondes de répit.

Lorsque je les entrouvre, la clarté m’aveugle. Je cligne des paupières pour m’habituer à la luminosité. Je ne suis pas surpris de reconnaître la silhouette d’Hayley qui me surplombe.

— Je n’ai pas envie d’en parler, Glitter Girl.

— Je sais. Je peux m’asseoir ?

— Si tu veux.

Elle s’allonge à mes côtés et reste silencieuse pendant plusieurs secondes, scrutant le ciel. Sans qu’aucun mot ne soit échangé entre nous, sa main effleure la mienne et nos doigts s’entrecroisent. Nos visages se tournent l’un vers l’autre et nous nous fixons, toujours muets.

Contrairement à ce que je pensais, elle ne me questionne pas sur Beverly ni sur les raisons de notre conflit, à la place elle parle du passé.

— Tu te souviens de notre première rencontre ?

— Comment pourrais-je l’oublier ? Dès notre premier contact, nous nous sommes secourus tous les deux.

— Il faut croire que le destin a décidé qu’on se croise dans cette intention.

— Peut-être.

— Je remercie la vie chaque jour pour ça. Tu te souviens de Rosalie ?

— Cette fille nous a fait vivre un enfer, grogné-je en repensant à elle.

Rosalie était la peste de notre école primaire. Dès le début, elle nous a pris en grippe, Hayley et moi. Elle nous jetait du poil à gratter à tous les deux. Ça nous démangeait toute la journée, cette saloperie. Un jour, avec Hayley, nous avons formé une coalition et établi un plan de vengeance. Résultat, Rosalie s’est fait passer pour une victime et est allée pleurer auprès de l’instit et nous avons été sanctionnés. Quand nous sommes rentrés chez nous, nos parents nous ont punis, en plus de la sanction que nous avions eue à l’école. J’aurais dû deviner à l’époque que la vie pouvait être injuste.

J’effectue une douce pression sur sa main pour lui montrer que je partage son opinion. Ce qu’elle ajoute ensuite me surprend :

— Je n’ai pas été honnête avec toi.

— À quel sujet ?

— Je t’en ai voulu.

Sa voix n’est qu’un murmure quand elle prononce ces paroles.

— Voulu de quoi ? lui demandé-je.

Hayley fixe le ciel obstinément et semble se focaliser sur un point qu’elle seule peut voir.

Je détourne alors mon attention d’elle et la reporte aussi sur l’étendue bleue au-dessus de nos têtes.

Quand elle se décide à me répondre, j’ai l’impression que son esprit est détaché de son corps, comme si elle revivait certains épisodes de sa vie passée.

— Quand je rentrais chez moi. Je t’enviais. Je voulais avoir ton existence. Je haïssais la mienne et j’étais jalouse de tes parents et de ta relation avec eux. Je trouvais que c’était injuste que moi je souffre et pas toi.

— Tu ne me l’as jamais dit.

— Je ne pouvais pas. Tu étais là pour moi, tu faisais tout pour que je sois heureuse chez toi. Je me détestais d’éprouver ces sentiments à ton encontre alors que tu te démenais pour me rendre le sourire.

— Pourquoi tu me le dis maintenant ?

— Parce que j’estime qu’on doit être francs l’un envers l’autre, et surtout parce que j’ai eu un aperçu de ce que tu vis en ce moment. Nos tourments ne sont pas les mêmes, toutefois nous ressentons la même chose.

— Je ne te déteste pas, murmuré-je finalement.

Alors qu’Hayley exprime le fond de sa pensée, j’observe le vol d’une mouette au-dessus de nos têtes, son cri envahit la crique. J’aimerais être capable de me sentir libre et léger comme cet oiseau.

— Pourtant tu aurais raison de me détester. Si nos chemins ne s’étaient jamais croisés, tu ne vivrais pas ce que tu vis à l’heure actuelle.

J’analyse ses paroles et prends le temps de la réflexion. À sa manière, elle m’aide à appréhender mon ressentiment.

À cet instant, Hayley décide de se comporter bizarrement. Elle me lâche la main et se met à faire l’ange sur le sable, en écartant ses mains et ses pieds dans un même mouvement.

— Qu’est-ce qui te prend ? la questionné-je, intrigué par son brusque changement d’attitude.

— C’est un truc que j’avais envie de faire depuis longtemps.

— Tu te rends compte que c’est débile ? m’esclaffé-je.

— Je m’en fous. J’ai décidé de faire ce que je voulais dans la vie, peu importe ce que les gens pensent de moi.

Je l’observe d’un air songeur, elle semble heureuse et surtout indifférente au regard des autres.

— Tu n’es plus la même, Glitter Girl.

Son visage est illuminé d’un sourire insouciant. Une lueur de provocation habite ses prunelles lorsqu’elle réplique :

— Tu devrais essayer.

Je secoue la tête, peu convaincu.

— Je vais être ridicule.

— Et alors ?

Je l’observe continuer à faire l’ange, elle me lance à nouveau un regard en biais, en me défiant de faire la même chose, puis, sans plus se préoccuper de moi, elle éclate de rire.

Je ne sais pas ce qui m’a décidé à me comporter de manière si ridicule à mon tour, mais je reproduis ses mouvements et ajoute mon rire au sien.

— C’est vraiment débile, ce que tu me fais faire.

— Mais ça a marché.

— Qu’est-ce qui a marché ?

— Tu as ri. Depuis ton retour, tu ne le fais plus.

Sa réflexion fait tomber notre bonne humeur et je me replonge dans mes pensées moroses.

— Tu crois qu’un jour nous serons capables de partager des souvenirs qui ne seront pas entachés de souffrance ?

Hayley prend son temps pour me répondre, sa main se glisse à nouveau dans la mienne avant qu’elle reprenne la parole.

— Nous y arriverons. Nous sommes des survivants !

— Tu as toujours été forte.

Sa prise sur ma main s’affermit.

— Si j’ai réussi à traverser ces épreuves, c’est parce que tu as toujours été là pour me sauver ou pour me rattraper en cas de chute.

— Sauf que si tu n’avais pas voulu de mon soutien, tu l’aurais refusé. Il faut du courage pour accepter l’aide des autres.

— Et toi aussi tu auras ce courage.

Je hausse les épaules.

— J’en sais rien.

— Tu sais, j’ai réfléchi et je pense qu’il faut avoir touché le fond pour mieux rebondir.

— Tu sembles persuadée que c’est ce qui va se produire, déclaré-je d’une voix blanche.

— Toi seul as la réponse, Brandon. En attendant, je serai près de toi pour t’aider à te relever, qu’importe les bêtises que tu commettras.

Nous y sommes. Hayley va enfin me dire la véritable raison de sa venue sur cette plage et me faire son sermon.

— C’est là que tu vas me parler de Beverly ?

Sa réponse me surprend.

— Non. Au fond de toi, tu sais ce qu’il en est exactement.

Elle marque une pause et semble réfléchir à un détail, puis elle poursuit :

— L’année dernière, je suis tombée par hasard sur une citation d’un auteur, je me la suis notée, car je la trouvais très pertinente.

Hayley a toujours eu un faible pour les citations, je ne suis pas surpris qu’elle en utilise une pour me faire passer un message.

— Elle disait quoi ?

— « Les gens n’ont pas toujours besoin de conseils. Parfois, ils ont juste besoin d’une main à tenir, d’une oreille pour les écouter et d’un cœur pour

les comprendre. 1 » 

— Elle est très juste.

Ma meilleure amie se tourne vers moi et plante son regard perçant au fond du mien. Je peux y lire de la détermination.

— Brandon, tu dois prendre conscience d’une chose et l’admettre une bonne fois pour toutes : je serai cette main, cette oreille et ce cœur. Tu l’as été pour moi et je le serai pour toi quoi que tu dises et quoi que tu fasses. Toujours.

Elle insiste bien sur le dernier mot pour me prouver la sincérité de ses paroles et pour me démontrer que, quel que soit notre avenir, elle sera à mes côtés.

— Toujours, ma Glitter Girl.

 

1. Citation de Marcel Prévost.

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