Black riders, Tome 2 - Girl Crush
15 - Brandon
15
Brandon
J’attrape un soda dans le frigo lorsque la porte d’entrée de l’appart s’ouvre. Ma peau se couvre de frissons et mon corps réagit instantanément en devinant l’identité de celle qui vient d’entrer.
Une seule personne détient ce pouvoir sur moi : Beverly.
J’inspire un bon coup pour puiser du courage et affronter la scène qui va suivre. Le bruit de son pas aérien m’indique qu’elle se dirige droit vers la cuisine. Ses visites quotidiennes à l’hôpital m’ont appris à le reconnaître.
Afin de retarder le moment où nos regards vont se croiser, je plonge le nez dans le frigo comme si son contenu valait la peine d’être admiré.
Mon cœur se comprime quand sa voix s’élève dans la pièce. Elle est légèrement tremblotante et indécise.
— Salut.
Je me redresse lentement et affiche un air désinvolte que je suis loin de ressentir, avant de me retourner.
Quand nos prunelles se croisent, un choc me comprime la poitrine. J’avais presque oublié le pouvoir de cette fille sur moi. Non, je me mens à moi-même, je n’ai pas oublié, c’est juste que mon cerveau s’est efforcé de dissimuler cet aspect durant ces dernières semaines.
Ses yeux bleus translucides me dévisagent et semblent analyser la moindre réaction de ma part. Ils sont si semblables à ceux de son père que c’en est douloureux de soutenir son regard. Sauf que, contrairement à ceux de son vieux, ceux de Beverly sont habités d’un éclat chaleureux.
Je m’éclaircis la gorge avant de lui répondre et tente désespérément de masquer mes émotions.
— Salut.
Nous tombons chacun dans un mutisme gênant, ne sachant quoi dire.
Finalement, elle met fin à notre dialogue muet en désignant le soda que je serre dans ma main.
— Tu m’en donnes un aussi ?
Je fixe la bouteille dans ma paume d’un air presque étonné. J’avais oublié son existence.
En constatant que mes phalanges sont devenues blanches à force d’être crispées dessus, je desserre lentement ma prise.
— Euh… C’est la dernière. On peut partager, si tu veux.
Elle acquiesce tout en me répondant :
— J’attrape les verres.
Toujours silencieux, nous partageons la boisson. Elle s’assoit sur le tabouret face au bar. De mon côté, je m’appuie contre le rebord d’un meuble. Je préfère laisser un maximum d’espace entre nous, de peur de perdre toutes mes bonnes résolutions.
— Tu sembles aller bien, constate-t-elle.
— Ça va un peu mieux, soufflé-je.
Elle hoche la tête et sirote sa boisson. Son air dubitatif me prouve que je ne l’ai pas convaincue.
Sans rebondir sur ma dernière affirmation, elle attrape mon emploi du temps que j’avais posé sur le comptoir en entrant dans la cuisine. Elle le lit rapidement puis lève son regard vers le mien.
— Tu as eu les UV que tu voulais ?
— Ouais ! Ils ont rajouté des cours de rattrapage aussi. Tu connais Sutherland ?
— De nom.
— Il me fait un pont d’or : si je parviens à obtenir ma deuxième année, il me prend dans son équipe.
— Félicitations.
Beverly n’est pas au courant de mon rêve. Sur un coup de tête, je lui explique ce que cette proposition représente réellement pour moi. Dans mon excitation de partager enfin cette nouvelle avec quelqu’un, j’en oublie presque de respirer entre deux phrases.
— Ce mec est une pointure dans son domaine, c’est juste incroyable de l’avoir comme prof principal ou de lui avoir parlé cinq minutes et encore plus incroyable qu’il m’ait repéré. Il a étudié avec Louis Ignarro, un des prix Nobel de l’UCLA. Sutherland ne prend pas beaucoup d’étudiants chaque année pour l’assister dans ses recherches. C’est un truc de dingue qu’il envisage mon dossier. Il est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu venir ici. Il m’a promis que si je parvenais à rattraper tout mon retard et que je validais ma deuxième année, j’entrerais dans son équipe. Bev, je suis en train de réaliser mon rêve…
— Tu le mérites amplement, me répond-elle en affichant son doux sourire.
Avoir à nouveau Beverly face à moi et la voir se réjouir sincèrement de ce qui m’arrive me donne envie de revenir en arrière, de reprendre le fil de ses visites à l’hôpital, et surtout de retrouver la complicité que nous avions tous les deux… Ça me manque. Tout était si simple. Elle avait son franc parler qui me faisait du bien.
Je me rappelle plus particulièrement une de ses visites. C’était l’époque où j’alternais entre sommeil et demi-sommeil. J’étais tellement shooté que je me demande si je n’ai pas imaginé certaines scènes.
*
* *
— Salut à toi, ô beau brun ténébreux !
J’esquisse un sourire en la voyant entrer dans la chambre. Les médocs que me refilent les infirmières doivent être plus forts que je ne le pensais, car chaque fois que Beverly me rend visite, je deviens lyrique, j’ai l’impression que la luminosité de la chambre est plus intense, comme si le soleil orientait un de ses rayons directement dans la pièce. Ouais, c’est sûr, je suis complètement cramé avec leurs cachetons !
— Si tu es à la recherche d’un beau brun, tu t’es plantée de chambre, marmonné-je tant bien que mal.
— Bizarre, d’après une des aides-soignantes, il semblerait qu’il y ait un type dans cette pièce hyper mignon et bien foutu. D’ailleurs, je crois que c’est surtout sur ce dernier point qu’elle insistait auprès de sa collègue.
Elle se penche au-dessus de moi et scrute mon visage à la recherche de je ne sais quoi. Nos regards finissent par se croiser, une lueur rieuse illumine ses prunelles, et, moqueuse, elle ajoute :
— Je confirme, l’aide-soignante a raison. En cherchant bien, sous ses couches de bleus, de fils et de pansements, j’arrive à entrapercevoir le visage d’un beau gosse.
Je rigole à son affirmation et grimace de douleur aussitôt. Maudites côtes cassées !
— T’aimes vraiment souffrir, me lance-t-elle d’une voix lourde de reproche. Arrête de rire, tu sais que c’est douloureux.
— Dans ce cas, cesse de me faire marrer, lui rétorqué-je, la voix sifflante.
C’est ce que j’aime chez Beverly et c’est une des raisons pour lesquelles j’attends ses visites avec impatience : elle ne prend pas de gants pour parler, elle ne filtre pas ses mots de peur de commettre une bévue. Hayley ou mes parents n’auraient jamais osé me balancer au visage que j’aime souffrir, tout au moins, pas après mon enlèvement. Beverly, elle, au contraire, en use et abuse et c’est rafraîchissant. Ça me fait me sentir normal. Avec elle, il n’y a pas de passé, elle ne cherche pas à fouiller dans mes démons. Elle va de l’avant tout en m’entraînant avec elle dans son sillon.
— Tu as réussi à dormir, cette nuit ?
— Un peu. J’ai somnolé entre les visites des infirmières.
— Vois le bon côté des choses, c’est temporaire.
— T’as apporté quoi dans ton sac à miracles ?
J’ai pris l’habitude de le surnommer de cette manière. À chacune de ses visites, elle m’en sort un truc complètement inattendu. Un jour c’était le nouveau tome d’un de mes mangas préférés, le lendemain c’était un hamburger. La veille je m’étais plaint de la nourriture de l’hôpital en expliquant qu’elle me faisait plus dépérir qu’autre chose. Elle a donc apporté le sandwich en douce dans la chambre et je l’ai savouré comme jamais.
— Ah, ah. Qui te dit que j’ai apporté un truc ?
— T’es obligée. T’as commencé à me faire prendre goût à tes surprises, impossible de faire marche arrière !
— T’as raison. Hier, tu m’as avoué un truc, et franchement je ne pouvais pas laisser cette injustice sans réparation.
— Quelle injustice ?
— Deux mots : Walking Dead.
— Je te jure que je n’ai jamais vu cette série.
— Tu ne peux pas continuer à vivre comme ça. Voir Walking Dead et Game of Thrones sont deux étapes absolument obligatoires pour s’épanouir. Tu ne peux pas passer à côté.
— Eh bien, je vais baisser dans ton estime, je ne connais ni l’une ni l’autre.
— Voilà pourquoi je me sens investie d’une mission ! J’ai décidé de nourrir ton esprit inculte en matière de télévision. On est chanceux, t’es bloqué dans ce lit pour pas mal de temps encore.
— Merde, Bev. Vas-y mollo avec tes réflexions quand même ! tonné-je, vexé.
— T’es en vie ?
— Oui.
— C’est l’essentiel. Pour le reste, on s’en fout. Comme on dit chez les bikers : Carpe diem.
Sa réflexion me fait grogner. Elle hausse un sourcil interrogateur et me lance :
— Tu viens de grogner ?
— Une douleur qui va et qui vient, réponds-je évasif.
— T’as besoin de quelque chose ?
Son air inquiet me fait me sentir coupable.
— Non, rien. Elle est partie.
— Ok, dans ce cas, bouge tes fesses et fais-moi de la place. On va lancer la série.
— Combien de saisons ?
— Pour l’instant il y en a neuf.
*
* *
La voix de Beverly me tire de mes souvenirs et me ramène à la réalité.
— Tu sembles perdu dans tes pensées ?
— Désolé, je réfléchissais à un truc. On parlait de quoi ?
— Je te demandais si tu avais eu les UV que tu voulais et tu m’as dit oui.
Le fait de l’avoir à nouveau face à moi me perturbe plus que je ne l’aurais pensé. Elle n’a pas changé, elle a toujours cette lueur d’intérêt dans le regard quand elle pose des questions. Celle qui me donne l’impression que mes réponses comptent réellement pour elle.
— J’ai vu mon prof principal cet après-midi. Pour me donner un coup de pouce, il m’a mis en relation avec un des étudiants de troisième année pour des cours de soutien.
— C’est une bonne nouvelle. Tu penses que ça sera jouable ?
— Je l’espère. Si je me donne à fond, ça devrait le faire.
— Si t’as besoin d’aide, n’hésite pas.
Alors que je m’apprêtais à boire une gorgée de soda, je laisse mon bras en suspens et fixe la nana qui se tient face à moi, pleine d’assurance.
— Bev, tu détestes les maths et les matières scientifiques. Toutes celles que j’étudie sont dans ce registre.
Elle esquisse une moue.
— Euh… Ouais, bon, c’était une façon de parler. Je peux te faire réciter des fiches, ça devrait pas être sorcier.
Cette fille retombe toujours sur ses pattes, quelle que soit la situation.
— Ok ! Je garde ta proposition en mémoire.
Le silence s’instaure à nouveau entre nous deux. J’ignore ce qui se passe dans sa tête, mais dans la mienne c’est un bordel sans nom. J’ai envie de me jeter sur elle, elle est encore plus belle que dans mes souvenirs, seulement le timing n’est pas idéal pour vivre une aventure avec elle. Je ne peux pas lui faire ça. Elle mérite un type qui a la tête sur les épaules et pas l’ombre que je suis devenu. Elle mérite surtout un type qui ne lui cache rien. Si un jour elle découvre ce que j’ai accepté à New York, elle me haïra.
Pour rompre ce silence oppressant, je lui lance le premier truc qui me vient à l’esprit :
— Merci pour tes messages, cet été.
Pas très judicieux de ma part. Cette réflexion m’approche de la conversation que je cherche à éviter.
Tout au long des vacances, elle m’a envoyé des SMS. Ils racontaient tout et n’importe quoi, ils me tenaient au courant de ce qu’elle faisait et des nouvelles qu’elle avait des autres. Certains étaient complètement débiles, accompagnés de smiley bien trop nombreux, mais au moins ils avaient le mérite de me faire sourire. D’une certaine manière, ses messages m’ont permis de garder un pied près d’eux.
— Pas de quoi.
Je repense à la scène d’hier soir entre June et Dannyboy. Pour détendre l’atmosphère, je lui lance sur un ton moqueur :
— Apparemment, tu as oublié de m’informer de certaines choses…
Face à son air perplexe, je m’explique :
— June et Dannyboy.
Elle a une grimace de dépit.
— Ouais, leur couple en a mis plus d’un sur le cul.
— Tu m’étonnes.
À cet instant, j’imagine June débarquer dans le club avec les reparties qu’elle seule est capable de balancer. Avec une joie malsaine, je me représente parfaitement l’enfer que doivent vivre Pops et les autres. Je ne peux m’empêcher d’ajouter :
— Ton père doit être ravi lorsqu’elle fait des visites.
— Il grince des dents, surtout. Et les autres fuient les lieux dès qu’ils l’aperçoivent.
Nous rions tous les deux, probablement parce que nous visualisons parfaitement la scène. Ne sachant plus quoi ajouter, je retombe dans le mutisme, me triturant les méninges pour trouver quoi dire sans m’aventurer vers une pente dangereuse.
Apparemment, son cerveau cogite aussi à cent à l’heure. Elle soupire avant de marquer une hésitation, puis me lance d’une traite.
— Tu n’as jamais répondu à aucun de mes messages. Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— C’est la vérité ?
— Pourquoi te mentirais-je ?
— Par peur, par colère ou je ne sais quoi d’autre.
Sa voix trahit quelque chose qu’elle tente de dissimuler.
— Aucune de ces raisons, en tout cas.
— C’est à cause de la nuit avant ton départ pour New York ? On devrait crever l’abcès tout de suite, tu ne crois pas ?
Je grimace. Pas parce qu’elle implique qu’elle et moi allons devoir jouer cartes sur table, mais tout simplement parce que cette expression m’a toujours dégoûté.
— Je ne vois pas en quoi cette fameuse nuit à…
— N’essaie pas d’emballer ton refus dans du joli papier cadeau, Brandon, me coupe-t-elle d’une voix sèche. Je suis une grande fille. D’ailleurs, ces vacances m’ont fait réfléchir aux circonstances et à la situation…
— J’ai du mal à te suivre, rétorqué-je, perplexe.
— Je tenais à m’excuser.
— À t’excuser ? répété-je de plus en plus perdu.
— Oui, le moment était mal choisi, j’ai brûlé les étapes, j’ai profité de la situation alors que tu étais sans défense.
Alors celle-là, je ne l’ai pas vue venir.
— Pardon ?
— Tu étais faible psychologiquement, je n’aurais pas dû.
Je m’ébroue comme pour me sortir d’un mauvais rêve et essaie de reprendre les rênes de la conversation.
— Je ne vois pas où tu veux en venir. Tu écoutes tous les trucs que tu me débites ?
— Oui, bien sûr, c’est moi qui prononce ces mots. Je ne suis pas folle, j’ai conscience du sens de mes paroles.
— Je n’en ai pas l’impression, parce que moi, dans mon souvenir, j’étais lucide, et pas du tout faible psychologiquement.
J’étais même plus que lucide. Et puis, je ne peux pas la laisser dire des trucs pareils, en quelques mots, elle vient de réduire mon ego à néant.
Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit qu’elle continue :
— Pour en revenir au sujet principal. Tout ce que je cherche à te faire comprendre, c’est que je veux te mettre à l’aise. Cette nuit, on l’oublie, on l’efface de notre mémoire.
Impossible ! Cette nuit est la plus mémorable de mon existence.
Je ne cherche pas à la contredire et l’encourage à poursuivre d’un mouvement de la main :
— Ton silence cet été était clair, j’ai compris qu’il y avait un malaise. Et inconsciemment, il y en avait un aussi de mon côté. J’avais l’impression d’avoir abusé de la situation.
Merde ! Elle est en train de me faire passer pour une victime.
D’après mes souvenirs, j’étais plus que consentant et lucide dans cette affaire. S’il n’y avait pas l’existence de son père, du club et de mon secret, on aurait repris là où on s’est arrêtés. Sauf que ce détail, je ne peux pas lui dire.
— Je ne peux pas te laisser dire un truc pareil, tu n’as abusé de rien du tout, lui balancé-je dans un sursaut d’orgueil.
— Comme tu veux. Quoi qu’il en soit, je pense que pour le bien de la colocation et pour éviter toute gêne avec les autres, il vaut mieux se dire que soit on oublie cette nuit, soit on accepte qu’elle a existé, mais qu’elle ne se reproduira plus.
Je dois avoir développé le goût de l’auto-flagellation, car ma seule réaction est de me défendre pour lui prouver que cette fameuse nuit n’a pas été une erreur. J’aspire à une seule chose : vivre une multitude de nuits comme celle-là.
Je suis à deux doigts de lui balancer le fond de ma pensée, mais je ravale in extremis les mots que j’ai sur le bout des lèvres. Beverly vient de nous offrir une porte de sortie. Son attitude et ses paroles nous permettent à tous les deux de nous extirper d’une situation gênante. Le seul truc qui me fait grincer des dents, c’est qu’elle a retourné la situation ; tout le discours qu’elle m’a tenu, c’est moi qui devais lui sortir. Ça égratigne ma fierté. C’est dur à encaisser.
— Donc, on est d’accord tous les deux ?
— À une seule condition, ajouté-je lentement.
— Laquelle ? me demande-t-elle, suspicieuse.
— Je fais abstraction du fait que tu cherches à me faire passer pour une victime et, en échange, on retrouve tous les deux la même complicité que quand j’étais à l’hôpital.
— Si ça te permet de te sentir mieux, c’est entendu.
Sa réponse me donne l’impression d’être le seul à avoir besoin de cette complicité. Son attitude me déstabilise. Rien chez elle ne trahit ses pensées. Elle semble considérer cette nuit comme un moment d’égarement sur lequel il est inutile de revenir. C’est la première fois que je me retrouve dans le rôle du type qui se fait jeter — car soyons clair, c’est ce qu’elle est en train de faire —, et je n’aime pas du tout ça.
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