Black riders, Tome 2 - Girl Crush
44 - Pops
44
Pops
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
Je suis irrémédiablement bon à enfermer à l’asile. Cette femme est mon fléau, alors pourquoi elle m’excite ? Même son ton hargneux me fait redevenir comme un adolescent avec la queue qui frétille.
— Je t’emmène faire une virée, lui réponds-je, l’air de rien.
Elle appuie son épaule contre le chambranle de la porte et croise les bras devant elle.
— Ça devient une habitude de vous voir débarquer chez moi.
— Faut croire que tu commences à me plaire, je lui lance en lui décochant un sourire en coin.
— Hors de question que je parte en virée avec vous, dit-elle en secouant la tête.
— Allez, la souris. T’as fait un pas l’autre jour pour hisser le drapeau blanc, je suis venu faire la même chose.
Nom de Dieu ! Que ça fait mal de tenir ces propos avec le sourire.
— Ce ne serait pas professionnel.
Justement, c’est ce que je cherche !
Quand j’ai parlé de mon projet avec l’avocat, sa première réaction a été de siffler entre ses dents. Sa deuxième a été de me dire que je croyais au miracle. Et pour finir il m’a dit qu’il adorait relever les défis, surtout quand ils lui permettent d’être grassement payé. Il a été catégorique sur un point : si je veux voir mon miracle se réaliser, je dois forcer le destin.
— Si ça peut te rassurer, on ne sera pas seuls.
— J’ai dit non, pourquoi me harcelez-vous ainsi ? me lance-t-elle en se redressant.
— Je ne te harcèle pas, je fais en sorte que tu me connaisses mieux.
— C’est inutile.
— T’as tout faux, Princesse. Si tu dois me juger pour me retirer la garde du petit, tu es dans l’obligation de me connaître. En fait, continué-je, cette virée a un but professionnel.
— Si j’ai besoin de vous connaître davantage, je vous enverrai une convocation à mon bureau par courrier.
Je prends le temps de réfléchir à un autre plan d’attaque pour la faire venir avec moi. Cette fille sort de sa réserve uniquement quand je la fous en rogne. Ouais, cette option est parfaite !
— T’as la trouille en fait, déclaré-je.
— Et j’aurais peur de quoi, selon vous ?
— Tu as peur de m’apprécier, de te retrouver derrière moi sur une moto et surtout d’y prendre du plaisir.
— Jamais je n’ai entendu quelque chose d’aussi stupide.
J’abandonne. Faire le mec sympa ne me réussit pas.
— Écoute, on est à la bourre, les gosses nous attendent pour la sortie. Si on les fait poireauter, ils vont se venger toute la journée et, tu peux me croire, tu ne souhaites pas voir quinze gamins déchaînés.
— Les enfants ? me demande-t-elle sans comprendre.
— Tu sais, un jour, il faudra que tu essaies de te dérider. Tu verras, ça transforme la vie, lui lancé-je, excédé.
Loin de le prendre mal, elle esquisse un sourire. Je ne comprends pas cette femme. Elle ne sourit que quand on se vole dans les plumes.
— Avec l’association, on organise une virée par mois avec les enfants, lui expliqué-je, et cette balade tombe aujourd’hui.
— Vous cherchez à m’amadouer avec les enfants ?
— T’es toujours aussi soupçonneuse ? m’exclamé-je, agacé par son manque de volonté.
— Vous n’imaginez pas à quel point le cerveau de certaines personnes peut être tortueux pour cacher toutes les saloperies qu’elles commettent.
— T’en fais pas, je sais à quel point le monde est peuplé de tarés.
— Où est Logan ? me demande-t-elle soudain.
— Là où je veux te conduire.
— Vous avez conscience que ça ne marchera pas.
Je l’attrape par les épaules et la décale sans ménagement du seuil de la porte. Je prends la première veste accrochée au portemanteau puis, sans un mot, je la bascule sur mon épaule et la conduis vers la moto. La diplomatie ne fonctionne pas avec elle, autant me comporter comme l’homme qu’elle m’accuse d’être.
Je grogne de frustration quand je me rends compte que je prends plaisir à cette scène. Ses petits poings tambourinent dans mon dos et ses cris hystériques me font bander comme un taureau.
Je la fais descendre et la glisse contre mon corps. La distance entre sa porte d’entrée et ma moto n’est pas longue, mais suffisamment pour qu’elle soit essoufflée à force de s’être tortillée dans tous les sens. Je la maintiens contre moi pendant quelques secondes afin de m’assurer qu’elle ne s’échappe pas ou qu’elle ne cherche pas à se venger en m’envoyant un coup de genou mal placé. Bien sûr, je me fais prendre à mon propre jeu. Je ne devrais pas mais c’est plus fort que moi, la sentir contre moi me fait perdre un peu plus la tête. Mes bras l’encerclent et pressent son corps contre le mien. Sa chaleur m’enveloppe et une plénitude m’envahit. Je ne devrais pas ressentir ça pour elle, cette nana veut me baiser, et pas de la manière dont je le voudrais.
Dans son combat, ses cheveux sont partis dans tous les sens, du revers de la main je glisse une mèche derrière son oreille. Tout son corps se fige. Je rive mon regard au sien, ses pupilles sont dilatées, les miennes doivent l’être également. Inconsciemment ou non, son visage se rapproche de ma main qui maintient toujours sa mèche de cheveux. Tout compte fait, peut-être qu’elle aimerait me baiser dans le sens propre du terme. Si c’était le cas, je n’y verrais pas d’inconvénient.
Lentement je me penche vers elle, pour tâter le terrain et vérifier si je me trompe ou non. Ses lèvres s’entrouvrent, à peine mais suffisamment pour confirmer mes soupçons : je lui plais.
À la dernière seconde, je dévie ma bouche et lui murmure à l’oreille :
— Tu ne devrais pas me défier, la souris. Je gagne toujours.
Son corps se crispe, le désir a disparu de ses yeux et est remplacé par une lueur combative. Que les jeux commencent !
*
* *
La journée est presque terminée. Au fur et à mesure des heures, mon humeur s’est adoucie. La souris aussi. Non, Keira. Je lui ai juré d’arrêter de lui refiler des surnoms. Promesse que je ne tiendrai probablement pas. En échange, je suis parvenu, à force d’arguments, à ce qu’elle m’appelle par mon prénom. J’ai tenté le coup du nom de route, mais ça avait l’air de lui demander trop d’efforts. C’est déjà un miracle qu’elle réussisse à utiliser mon patronyme sans une grimace de dégoût.
La première fois qu’elle m’a appelé Cole, j’ai réalisé qu’elle était la seule personne à le faire, et puis ça m’a fait prendre conscience d’autre chose : entendre sa voix prononcer mon prénom me plaît vraiment beaucoup trop.
Je suis dans la merde, cette fille, plus je la découvre, plus je l’ai dans la peau. Sauf qu’il ne faut pas qu’elle me plaise, si mon plan s’achève comme je l’entends, elle va m’en vouloir à mort. Et je n’ai pas de plan B pour avoir le beurre et l’argent du beurre.
Cette sortie a fait du bien à tout le monde. Elle a permis à Logan de rencontrer Keira sur un terrain neutre, sans qu’il se doute que cette femme a le pouvoir de me retirer sa garde.
Le meilleur moment de la journée a été quand j’ai réalisé qu’elle était jalouse.
Après notre planque de l’autre soir, j’étais incapable de rentrer à la maison, pas après avoir assisté à la scène de la femme qui faisait le tapin avec son gosse dans la voiture. Au lieu de rentrer chez moi, j’ai rebroussé chemin pour lui venir en aide. Et quand je repense à la scène de la rencontre de Keira et Melody, je me dis que je vais me la passer en boucle pendant un bon bout de temps.
*
* *
Je me gare à côté des motos des autres frangins. On est à la bourre, la plupart des gosses sont déjà en train de galoper comme des lapins sur la pelouse du parc. Des membres des B.A.C.A. allument des barbecues, d’autres déballent des plats et des boissons et les posent sur plusieurs tables.
Je coupe le moteur et fais signe à la souris de descendre, pendant que je place la béquille de ma bécane. À peine me refile-t-elle son casque que la voix d’un petit garçon m’interpelle.
Le gamin de Melody arrive vers moi en courant, j’ai seulement le temps de m’abaisser à sa hauteur pour le réceptionner.
— Pops !
Ses bras me serrent le cou, je parviens tant bien que mal à me détacher de son emprise.
— Salut, p’tit homme.
— Maman est là-bas. Elle t’attend.
J’acquiesce et me retourne vers la souris pendant que le petit m’attrape par la main.
— Tu nous suis ?
Sur le coup, elle me regarde bizarrement, mais je n’y prête pas trop attention. Je me laisse entraîner par le gosse. Il est comme Logan : un moulin à paroles avec une voix aiguë. Ça doit être la marque de fabrique des mômes.
La mère du petit vient à notre rencontre. C’est une belle femme, avec du plomb dans la cervelle. Je suis content d’avoir croisé sa route et d’avoir pu lui venir en aide. En à peine quelques jours, elle a remonté la pente et s’est trouvé un petit boulot.
Avec les frangins, on l’a aidée à emménager dans un appart. Pour le moment, on paie le loyer, le temps qu’elle se refasse une santé financière. Quand elle sera capable de voler de ses propres ailes, on lui passera le relais. Parfois, dans la vie, il suffit d’un coup de pouce pour repartir du bon pied.
J’arrive à sa hauteur et je la prends dans mes bras.
— Comment ça va, poupée ?
— En pleine forme. Grâce à toi.
Je ne cherche pas à lui faire comprendre que, si sa situation est moins merdique, c’est de son fait. Si je n’avais pas perçu sa détresse ce soir-là, je l’aurais laissée sur le carreau.
Je me tourne vers l’assistante sociale pour faire les présentations :
— Melody, Keira Andersen.
L’ancienne prostituée serre la main d’une Keira réfractaire dont l’attitude me laisse sur le cul. Qu’est-ce qui lui arrive, nom d’un chien ?
Le petit, qui s’était fait la malle vers une des tables recouvertes de nourriture, interpelle sa mère.
— Je vous laisse, il semble y avoir une urgence !
— À plus tard.
Je laisse Melody prendre de la distance et me retourne vers la souris :
— C’est quoi le problème ?
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
— Arrête. T’as la tête d’un gosse à qui on a confisqué son jouet préféré.
— Pas du tout.
Elle se mordille la lèvre inférieure puis ajoute, d’un air qui se veut détaché :
— Elle semble vous apprécier grandement, cette Melody.
— Normal, je l’ai sortie…
Je bloque en plein milieu de ma phrase. La lumière se fait. Oh merde, c’est trop bon ! Elle est jalouse.
— T’es jalouse, déclaré-je.
— Vous dites de ces conneries, parfois…
— T’es jalouse. Tu l’es tellement que tu ne fais plus attention aux mots que tu emploies, ajouté-je tout en jubilant de la situation.
Elle se détourne et s’apprête à me fausser compagnie.
— Pas si vite, ma belle.
Je l’attrape par le bras pour la retenir, me colle contre son dos et lui murmure :
— Ça ne tient qu’à toi que la situation change entre nous.
Elle tressaille et je souris de plus belle. Je laisse mes lèvres glisser juste sous son oreille et effleure sa peau. Son corps s’abandonne l’espace d’une seconde contre le mien avant de se ressaisir. C’est suffisant pour moi. Cette femme me désire elle aussi. À moi de bien jouer.
*
* *
Je reviens au présent et observe la souris jouer avec Logan. Keira. Pas la souris.
Je voulais qu’elle soit présente à cette sortie pour lui montrer qu’un biker n’est pas uniquement un type à moto englué dans les magouilles. Pour le coup, j’ai moi aussi eu droit à mon lot de surprises.
— Pops !
— Ouais ?
— On vient de former les équipes pour une partie de foot. C’est toi le capitaine pour l’équipe bleue et Keira pour l’équipe rouge.
Je hausse un sourcil narquois à l’attention de la souris. Qui bien entendu ne se laisse pas déstabiliser. Au contraire, elle jette de l’huile sur le feu.
— Ça ne vous dérange pas de vous faire battre par une femme ?
Je ne peux pas laisser passer ce défi.
— Prépare-toi à ravaler tes paroles, Keira la souris, dis-je pour l’énerver.
Vingt minutes plus tard, je suis affalé au sol. Keira me surplombe et me tend la main pour m’aider à me relever.
— Sans rancune ? me demande-t-elle.
J’attrape sa main et, mauvais perdant, je la tire par le bras pour qu’elle vienne s’affaler à mes côtés. Son expression moqueuse m’agace et je veux la lui effacer. Sauf que je n’ai pas anticipé le fait qu’elle n’allait pas se laisser faire, elle s’affale sur moi de tout son poids.
— J’aurais cru qu’un petit bout de femme comme toi serait plus léger, parviens-je à articuler le souffle coupé par sa chute.
Sa réponse ne se fait pas attendre, elle me file un coup contre le torse et se tortille pour se relever.
— Espèce de malotru, je ne suis pas grosse !
J’éclate de rire et la bloque avec mes mains pour l’empêcher se débattre. Ses gesticulations sont en train de réveiller ma libido et on est entourés de gosses, le moment n’est pas idéal.
— Malotru ? Il y a encore des gens qui utilisent cette expression ? lui demandé-je, hilare.
— Oui, ceux qui ont un minimum de savoir-vivre.
— Un jour, il faudra que tu m’expliques comment tu peux être aussi coincée tout en étant une furie.
Elle soude son regard au mien, prête à repartir pour un second round, sauf que pour une fois elle se tait. Son corps se détend et je relâche la pression sur ses mains. Nous nous observons silencieusement. Ses prunelles dévient sur ma joue et je sens le contact de ses doigts sur ma peau. Je bloque ma respiration et tente de chasser comme je peux le bien-être que me procure sa main.
Je ferme les paupières un instant et, quand je les entrouvre, Keira me fixe, les joues colorées.
— Vous aviez un peu de terre.
Les cris des gamins qui sautillent comme des cabris autour de nous me rappellent que nous sommes toujours allongés au sol.
— Bien que je prenne énormément de plaisir à t’avoir au-dessus de moi, je préférerais que ça se fasse dans un lit plutôt qu’avec des gosses pour spectateurs.
Ma remarque produit son effet et Keira se relève d’un bond.
— Alors ? l’interrogé-je tout en me relevant à mon tour.
— Alors quoi ? me demande-t-elle en attrapant un sac poubelle pour y jeter les emballages de gâteaux laissés par les gosses.
— Tu as changé d’avis sur nous ?
— Vous pensiez sérieusement que cette sortie me ferait changer d’avis ?
— L’espoir fait vivre.
— Je vais être honnête, j’ai découvert une autre facette de vous. Mais ce n’est pas suffisant pour me convaincre. À mon sens, vous êtes toujours dangereux.
— Tu crois vraiment aux conneries que tu débites ? lui lancé-je, agacé par sa mauvaise foi. Laisse-moi t’expliquer qui sont ces gamins et ces hommes et femmes qui s’occupent d’eux, poursuis-je sans lui laisser le temps de répliquer.
Je me redresse et l’attrape par le bras pour la diriger là où je veux qu’elle pose ses yeux. Je pointe une gamine du doigt et reprends d’une voix glacée :
— Tu vois la petite blondinette, celle qui est sur le dos de Sandman et qui rit aux éclats ?
Elle oriente son regard dans la direction que je lui montre. C’est une gentille gamine, jamais je ne l’ai vue taper un caprice parce qu’on lui refusait un truc. Au contraire, elle sert de médiateur entre certains enfants.
— Elle a l’air heureuse, non ?
Méfiante, Keira acquiesce.
— On dirait, oui.
— Eh bien, elle commence tout juste à l’être. Et ça parce que des types comme Sandman, Splinter ou moi l’ont sortie de sa maison avec sa mère. Quand sa mère nous a appelés à l’aide, elle ne nous a pas jugés d’après notre apparence, la seule chose qui l’intéressait était de savoir que nous serions capables de protéger sa fille de son bâtard de père qui abusait d’elle. Ça faisait plus d’un an que ça durait sans qu’elle se rende compte de rien. Elle l’a découvert un jour où elle rentrait plus tôt que prévu du boulot. On les accompagne toutes les deux lors des rendez-vous avec le juge, les avocats et les psys. La gosse n’accepte que notre présence, elle refuse tout autre contact. La mère est pareille.
Keira ouvre la bouche et je la coupe, impitoyable. Je poursuis et dirige son visage sur un autre enfant :
— Tu vois le petit garçon là-bas ? Il se faisait tabasser à l’école par des soi-disant copains de classe. Chaque jour, il se prenait une raclée. Un jour, ses tortionnaires y sont allés tellement forts qu’il a perdu connaissance. Les petites frappes ont cru qu’elles l’avaient tué et l’ont laissé pour mort dans les chiottes de l’école. Tu sais qui nous a envoyé ce gamin pour qu’on le protège ?
— Non.
— Les flics.
Elle tourne son regard vers moi, étonnée.
— Ça t’épate, pas vrai ? lui lancé-je sarcastique. Depuis six mois, deux frères le parrainent. Ils l’amènent et vont le chercher à l’école. Bizarrement, plus personne ne l’emmerde et ses résultats scolaires ont grimpé en flèche.
— J’admets que votre cause est belle, mais concernant Logan, ce n’est pas la même chose.
Cette nana est pire qu’une tique sur un clebs.
— Et qu’est-ce qui diffère ? Logan est un gosse que j’ai retrouvé chez lui, seul, alors que sa mère était partie depuis deux jours pour aller se faire sauter par son mec du moment. En plus d’être un enfant abandonné, il était harcelé à l’école, et donc en échec scolaire. La directrice t’a informée en personne que le petit avait remonté la pente. En quoi son cas serait-il différent de tous ces autres enfants ?
— Il vit avec vous.
— Et tu penses que, parce qu’il vit avec moi, il va finir avec un gilet sur le dos et une moto ? Qui te dit que les gamins qu’on aide ne vont pas terminer comme nous parce qu’on représente l’image du héros qui vient les sauver ?
— J’admets que Logan est bien mieux depuis qu’il est chez vous.
— Enfin une parole sensée de ta part !
— Toutefois, comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas encore convaincue en totalité.
Sans le savoir, sa réponse vient de sceller son sort. Désolé, la souris.
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