Black riders, Tome 2 - Girl Crush

C.j. Ronnie · Chapitre 31 sur 76

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Black riders, Tome 2 - Girl Crush

31 - Brandon

31

Brandon

 

Cet été, j’ai découvert quelque chose que je ne soupçonnais pas jusqu’à présent : faire la cuisine me détend. En rentrant, j’ai fait un crochet par le supermarché du coin et j’ai acheté tout un assortiment de produits qui, sur le coup, me tentaient. Je considère maintenant la citrouille sur le plan de travail et secoue la tête, dépité.

— Tu médites sur le sort des citrouilles ?

Je me retourne vers Beverly qui vient d’entrer dans la cuisine.

— Je voulais faire la cuisine. J’ai dû, en cours de route, avoir envie d’une tarte à la citrouille. C’est tout ce que je vois comme explication pour en avoir acheté une.

— Vu sa taille, tu devais avoir une énorme envie.

— Ça doit être ça, m’esclaffé-je.

Comme Beverly semble vouloir se comporter comme si de rien n’était après notre conversation de ce matin, je fais de même et lui demande :

— Où sont les autres ?

— June est sortie avec Hayley pour la soirée. Elle tournait en rond à force de s’inquiéter pour Jace.

— Et Cam ?

— D’après ce que j’ai compris, il a une première année dans son viseur. Je suppose qu’il tente sa chance.

— Donc, on est tous les deux ?

— Oui. T’as prévu quelque chose pour ce soir ?

— Rien. Enfin, juste faire la cuisine.

— Je dois appeler Logan. Il est chez Charlène durant l’absence de mon père.

— Fais ce que tu as à faire, je t’appelle quand c’est prêt.

— Je peux t’aider, si tu veux.

— Va passer ton coup de fil, je devrais m’en sortir.

Beverly quitte la cuisine et je retourne à ma citrouille. J’allume l’écran de mon téléphone et navigue sur Internet pour trouver une recette qui me convienne. Une fois mon choix fixé, je suis les instructions et oublie ce qui m’entoure.

*

* *

J’enfourne la tarte et sursaute en entendant la voix de Beverly :

— Tu savais que cette recette remonte aux environs de 1620, ce sont des pionniers de la Nouvelle-Angleterre qui ont eu l’idée de cette tarte.

— Comment tu es au courant ?

— Ma mère. Elle me racontait l’historique de tous les plats de Thanksgiving. Grâce à elle, je sais qu’à l’origine cette tarte était préparée dans une citrouille évidée. Les pionniers ont eu l’idée d’y ajouter du lait, du miel et des épices. Ils faisaient cuire le tout sur de la cendre. C’est au fil des années que la recette a évolué et qu’on y a ajouté la pâte.

— Heureusement que quelqu’un y a pensé. Le secret de la recette est dans la pâte, je trouve.

— Je suis d’accord. Tu as fini ?

— Je nettoie le temps que ça cuise.

— Tu ne veux toujours pas d’aide ?

— T’as tout compris.

*

* *

Je suis comme un con au milieu du salon avec mes deux assiettes, je n’avais pas prévu que Beverly irait se réfugier dans sa chambre. Or, cet endroit, je l’ai placé en zone interdite…

À mesure que j’approche, je distingue les notes d’une chanson. Ce n’est pas la première fois que j’entends cette mélodie. Je reste derrière la porte à écouter les paroles et à en déchiffrer le sens. J’ai l’impression d’être un voyeur, à l’espionner de la sorte.

Je m’aide de mon coude pour appuyer sur la poignée de la porte, puis j’ouvre celle-ci du pied. Mon regard se pose immédiatement sur Beverly, allongée sur son lit, et qui se relève d’un bond. Son visage se fend d’un sourire à la vue des assiettes.

— Service à domicile ! Dis donc, c’est du cinq étoiles !

Je referme la porte doucement derrière moi et lui demande :

— Ça ne te dérange pas ?

Elle éteint la musique tout en me répondant :

— Pas du tout.

Elle tapote une place sur le lit près d’elle pour me faire comprendre de la rejoindre. Je préfère ne pas lui obéir dans l’immédiat, si je m’approche trop près d’elle, je ne me fais pas confiance. J’ai encore en tête notre conversation de ce matin et ses paroles. Je suis à deux doigts de craquer, j’ai besoin de reprendre mes esprits avant d’effectuer un pas supplémentaire dans sa chambre. À la place, je m’adosse contre la porte que j’ai refermée du pied.

Incapable de retenir ma curiosité plus longtemps, je la questionne :

— C’était quoi comme chanson, je ne la connais pas.

— Girl Crush, des Little Big Town.

Tout en me répondant, son visage se ferme, comme si elle me privait de l’accès à une part d’elle. Je refoule mon sentiment de déception et abandonne le sujet. Après tout, je ne suis pas le mieux placé pour obliger les autres à se confier. Quand le moment sera venu, elle fera un pas dans ma direction.

C’est une première pour moi de me sentir mal à l’aise en la présence d’une fille. La seule fois où je me suis senti aussi gauche remonte à plusieurs années. Pour être exact, à mon adolescence.

J’aurais préféré oublier ce passage de mon existence, sauf que ce souvenir est gravé en moi comme au fer rouge. À cette époque j’avais les hormones en ébullition, comme la plupart des garçons de mon âge. Je courais comme un petit chien après la coqueluche du collège : Sophia. Cette fille était une merveille pour les yeux et, point non négligeable, elle était une des rares de notre âge à ne pas porter d’appareil dentaire. Le jour où elle a enfin accepté d’échanger un baiser avec moi, j’ai cru que c’était Noël avant l’heure. La vie venait de me faire le plus beau des cadeaux. Sauf qu’elle avait oublié d’y joindre le mode d’emploi. J’étais terrifié, je ne savais plus faire la moindre phrase sans me mettre à bégayer lamentablement. Elle m’a attrapé la main et m’a entraîné derrière le gymnase. Je l’ai suivie sans piper mot, tout en faisant appel aux recommandations de mes copains sur comment embrasser une fille d’une manière digne d’un baiser de cinéma.

Désastreux. C’est le mot qui résume le mieux cet instant. J’étais tellement fébrile et impatient qu’au lieu d’en faire un moment magique, je l’ai transformé en catastrophe. Le baiser censé métamorphoser ma vie s’est résumé à un mélange confus de bave et de langues. Elle m’a même repoussé, j’étais tellement dans mon truc que je ne m’étais pas rendu compte que j’étais en train de l’étouffer. Bref, l’horreur. De plus, je m’étais attrapé une trique monstrueuse. Honteux, j’ai fini cette expérience seul dans les toilettes du collège pour me soulager. En revanche, Sophia a été sympa, elle aurait pu faire de ma vie au collège un véritable enfer, mais contre toute attente elle n’a pas fait circuler la rumeur que je n’étais pas le coup du siècle. Je me suis ensuite entraîné avec des filles hors du collège pour éviter l’humiliation.

Je reviens au temps présent et observe Beverly qui est restée sur son lit. Le fait qu’elle soit aussi mal à l’aise que moi ne m’aide pas à reprendre confiance. Je redeviens le jeune Brandon perdu. Le silence s’étire entre nous, amplifiant le malaise.

— Tu as l’intention de garder les assiettes pour toi ou tu comptes partager ? me demande-t-elle en pointant mes mains du doigt.

— Désolé.

Je traverse la chambre et lui en tends une.

— Tu veux faire quoi ?

— Je ne sais pas trop, me répond-elle la bouche pleine.

Bon, si elle ne m’aide pas sur ce coup, les choses vont être plus que compliquées. Elle engloutit la tarte comme si elle n’avait pas mangé depuis des jours. Chacune de ses bouchées est un véritable supplice à regarder.

— On peut se mater un film, proposé-je en dernier recours.

— Pourquoi pas. Tu peux me refaire cette tarte quand tu veux, c’est un délice ! Tu veux bien attraper mon ordi sur le bureau ? On va bien trouver un truc qui nous convienne à tous les deux.

Je pose mon assiette sur le lit et pars en direction de son bureau.

— On peut mater ta série, lui proposé-je.

— Walking Dead ? me demande-t-elle, étonnée.

— Non pitié, pas celle-là, la supplié-je en grimaçant.

— On n’a pas fini de regarder la saison qu’on avait commencée.

Je reviens vers elle et enchaîne :

— Je m’en fous. Je peux même te faire un résumé : il va y avoir des zombies, Rick va les dégommer avec l’aide de ses copains. Fin de la saison.

— Les réalisateurs prennent le temps de construire l’histoire.

— Il faudrait qu’ils songent à passer la vitesse supérieure. Au moins, dans le film avec Will Smith, il y avait un peu de suspense…

— Tu veux le regarder ? Je l’ai sur l’ordi, il est top, celui-là aussi.

— Tu m’inquiètes.

— Pourquoi ?

— Tu sembles affectionner particulièrement les morts-vivants.

— C’est vrai, j’ai aussi World War Z avec Brad Pitt.

— Sans façon, les zombies, j’ai donné !

— Tu veux quoi comme série, dans ce cas ?

— Tu m’as parlé de Game of Thrones. On peut la lancer. À moins qu’il y ait encore un truc avec les morts-vivants ?

— Euh…

— Pourquoi ai-je posé la question ? Avec toi il y en a toujours. Je parie que pour Halloween tu vas te déguiser en mort-vivant.

— Je t’assure que c’est mieux que Walking Dead !

Pour toute réponse, j’émets un grognement tout en fermant les yeux. Je ne devrais pas me plaindre, quand je devais choisir un film avec Hayley, on devait batailler parce que la plupart du temps elle voulait un truc sentimental, avec Beverly, au moins, je n’ai pas ce problème.

— On va faire un deal tous les deux, reprend-elle.

J’entrouvre une paupière pour lui faire comprendre que je l’écoute.

— Si tu n’aimes pas au bout de la première saison, on arrête.

— Il y a combien d’épisodes ?

— Laisse-moi vérifier…

Elle pianote sur le clavier de son ordinateur, le visage concentré. Elle n’a absolument pas conscience de sa beauté, ce qui la rend encore plus exceptionnelle à mes yeux.

— Alors, selon Wikipédia, la saison 1 se compose de dix épisodes de plus ou moins cinquante-deux minutes.

— Ça fait cinq cent vingt minutes de souffrance si je n’aime pas, constaté-je.

— Je te jure que c’est mieux que Walking Dead. Tu penses avoir suffisamment d’endurance pour tenir le coup ?

Je hausse un sourcil face au double sens de sa proposition, et je ne peux m’empêcher de la taquiner.

— On ne m’a jamais reproché mon manque d’endurance, bien au contraire.

En la voyant attraper un coussin, je me protège, je sais que je vais le recevoir en pleine face.

— T’es vraiment qu’un… qu’un…

— Qu’un mec, terminé-je pour elle, hilare de la voir rougir.

Jamais je n’aurais pensé la voir perdre ses moyens pour une simple expression. Je me garde l’info sous le coude pour m’en servir à nouveau. Après tout, il n’y a pas de raison pour que je sois le seul à souffrir de cette abstinence forcée entre nous.

— Je lance la série ?

— Vas-y, ça ne peut pas être pire que la première.

*

* *

Je suis foutu. Regarder cette série est bien pire que pour la précédente. Et je ne parle pas de la qualité du scénario ou de la réalisation, de ce côté-là, je suis soufflé. Mais Beverly aurait pu me préciser que les personnages passent leur temps à baiser. On n’a pas dix minutes de répit entre deux fornications. Au moins, avec les zombies, je n’avais pas ce souci.

— Rappelle-moi combien il y a de saisons ? lui demandé-je, tendu.

— Pour le moment, sept, la dernière sort en début d’année prochaine.

— Ok. Et c’est toujours aussi… intense ? la questionné-je, tout en gardant mon attention fixée sur le type qui est en train de prendre cette blonde par-derrière… Il y va tellement fort que les seins de la nana ballottent dans tous les sens, c’est hypnotique.

— Ça monte crescendo au fur et à mesure des saisons, me répond-elle, inconsciente de mon malaise.

Nom de Dieu ! Je ne vais pas y survivre.

— Cool, rétorqué-je, crispé.

Mon ton a dû l’alerter d’un truc, car elle se tourne vers moi et m’interroge, inquiète :

— Tout va bien ? T’as mal quelque part ?

Ouais, j’ai une trique d’acier, et à force de me retenir, mes couilles sont en train de se transformer en Schtroumpfs.

Bien entendu, je ne lui dis pas le fond de mes pensées.

— Je commence à avoir un peu mal à la tête.

— Viens par là. Je vais te soulager.

Merde, pourquoi a-t-elle utilisé ce mot ? Mon esprit de pervers se met immédiatement en branle.

— Cela marchait à l’hôpital, non ? Quand je te massais les tempes ?

*

* *

Je suis dans cette chambre depuis trois semaines. Mon moral est en berne, je me sens pris au piège. Le docteur vient de sortir de la chambre, j’ai passé l’après-midi à faire plusieurs examens pour ma tête et il vient de me faire son compte rendu. Ses conclusions ne sont pas encourageantes, mon cerveau est toujours dans le même état. Mais, comme il dit, je suis en vie.

Beverly entre dans la chambre quelques minutes plus tard, elle sent immédiatement que mon humeur n’est pas des meilleures et, comme à son habitude, elle respecte mon silence. À la place, elle cherche à me faire sourire avec ses vannes. Sauf qu’aujourd’hui ça ne fonctionne pas.

— Je vois qu’on t’a retiré les fils.

Machinalement, je passe le bout des doigts sur la cicatrice près de ma tempe.

— Oui, même ceux dans les cheveux.

— Ça t’a fait mal ?

— Non. Tu savais qu’une cicatrice démangeait ? Je te jure, c’est invivable, sauf que je ne peux pas y aller fort, c’est ultra sensible.

Beverly pose son sac sur une des chaises et s’avance vers mon lit. Avant qu’elle ouvre la bouche, je sais pertinemment ce qu’elle va me demander. C’est un rituel entre elle et moi, il a commencé en même temps que les séries sur son ordi. Alors je n’attends pas qu’elle me le demande, je me décale pour lui faire une place à mes côtés dans le lit. Aujourd’hui, je ne me sens pas d’humeur à mater un truc sur son PC, alors j’attrape la télécommande de la télé et l’allume sur n’importe quelle chaîne.

Elle retire ses chaussures et me rejoint. Tout en se calant contre le montant du lit, elle m’attire contre elle.

— Viens par là, je vais te masser. Ça va t’apaiser.

— Je suis pas sûr, ça me fait encore un mal de chien.

— Fais-moi confiance, je vais y aller en douceur.

*

* *

— Tu ne veux pas ?

Sa question me ramène au présent. Malgré les mises en garde envoyées à mon cerveau, j’accepte sa proposition.

— Je veux bien.

Heureusement pour moi, on s’est recouverts d’un plaid qui me permet de masquer à quel point je suis excité par sa simple présence. Comme lorsque nous étions à l’hôpital, je me cale contre elle et ses doigts font le reste.

— C’est agréable, murmuré-je.

— Viens me voir quand tu veux. Je serai toujours là en cas de besoin.

— Je sais. Tu me l’as prouvé plus d’une fois.

— Tant que tu en as conscience. Je ne demande rien de plus.

Beverly poursuit ses massages. Je n’avais pas mal à la tête, mais j’ai l’impression que la pression de ses doigts sur mon crâne libère une certaine tension. Comme si elle venait d’entrouvrir la porte de la cage dans laquelle je me suis enfermé tout seul. Je ne lui ai pas menti, ce matin, en lui disant qu’elle seule avait le pouvoir de me faire sentir bien.

*

* *

— T’as raison, cette série est top, annoncé-je à la fin du cinquième épisode.

— On poursuit sur le suivant où tu veux arrêter ?

Je relève la tête pour évaluer si elle le souhaite ou non. À cet instant, elle penche son visage vers le mien. Une de ses mèches lui barre le visage et j’entortille mon doigt autour. Je tire légèrement dessus pour approcher son visage du mien. Sans résistance, elle se laisse entraîner. Nos lèvres se frôlent lorsque la réalité me rappelle à l’ordre. Je ne peux pas lui faire ça, pas après ce que je lui ai dit ce matin. De plus, si elle découvre l’accord que j’ai scellé, elle va me détester et réaliser que je l’ai doublement trahie.

Je pousse un soupir de regret tout en me dégageant de son emprise et en m’extirpant du lit.

— Je pense qu’on devrait s’arrêter là pour ce soir.

Je fuis son regard et quitte la chambre sans me retourner.

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