Black riders, Tome 2 - Girl Crush

C.j. Ronnie · Chapitre 34 sur 76

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Black riders, Tome 2 - Girl Crush

34 - Pops

34

Pops

 

Hier, l’intronisation d’Arturo au sein du club a fait du bien au moral de mes frères. Le temps d’une soirée on a pu oublier toutes les emmerdes qui nous tombent dessus depuis quelque temps. Le gosse s’est pavané dans la grande salle avec son nouvel écusson sur le dos.

Quand Cook débarque dans la grande salle, tout ce que je peux dire est qu’il a une sale gueule. Vu les marques qu’il a sur le visage, il n’a pas passé son temps à sauter sa gazelle. La vache, elle lui en a mis plein la tronche !

— Besoin de glace ?

Il grimace face à mon sourire narquois et réplique avec un rictus de dément tout en se frottant la mâchoire :

— Elle a un sacré coup droit, la tigresse.

— Ça a l’air de te plaire. Elle est où ?

— Dans la chambre, je l’ai enfermée.

— Tu crois que c’est en la séquestrant qu’elle va tomber sous ton charme ?

— Elle commence à s’adoucir.

— Parce qu’elle a plus de voix ! Attends qu’elle retrouve ses cordes vocales avant de te réjouir.

Arturo descend à son tour dans la salle, il affiche toujours un sourire béat. Cook l’observe d’un air satisfait, il dit à voix haute ce que je pensais :

— Ce gamin est prometteur. Je suis content de pouvoir le compter dans notre effectif. Il a jeté un coup d’œil à ta bécane, au fait. Tout est en ordre.

— Il m’en a informé hier. On décollera demain en fin de journée au plus tard. Je dois être de retour pour l’anniversaire de Logan.

— Et pour Tiger ?

— Si d’ici là on n’a pas de nouvelles, on va vous laisser le ferrer. Je vous fais confiance pour vous en occuper. T’as l’unité sous contrôle, je n’ai pas besoin d’interférer.

— On en fait quoi une fois qu’on l’a ?

— Vous le conduirez dans une de nos planques et je vous y retrouverai avec Splinter. Il n’a pas son pareil pour faire causer un gars.

Un mouvement près de la porte d’entrée nous interrompt. Jace s’approche à grands pas, le visage fermé.

— Des frangins du chapitre de Boise viennent de m’appeler. La régulière d’un des membres a aperçu un mec qui ressemblait à Tiger.

— Elle est sûre d’elle ?

— Il semblerait.

— Elle l’a vu où, exactement ?

— À Dillon, elle était partie voir sa mère pour quelques jours. Elle venait de faire le plein pour retourner à Boise. C’est en sortant de la station-service qu’elle a croisé une voiture avec Tiger sur le siège passager.

— Ça pourrait confirmer le coup de fil du type à l’hôpital.

— Ouais. Mais il n’est pas seul. Apparemment il est toujours avec les Eagles.

— Ils étaient combien dans la caisse ?

— Juste lui et le conducteur.

— Depuis Dillon, on met combien de temps pour arriver ici ? demandé-je à Cook.

— Environ quatre heures en roulant à la vitesse normale et sans prendre de pause.

— Ok. La nana a donné l’info quand ?

— C’est du quasi instantané, elle a appelé son régulier qui a relayé l’info. On va dire vingt minutes maxi.

— Ça nous laisse un peu plus de trois heures pour nous préparer. Cook, combien de routes existe-t-il entre Dillon et ici ?

— Ça m’étonnerait qu’ils passent par l’autoroute, c’est trop exposé. Il leur reste donc deux options : la vieille route 91 en passant par Cascade ou, s’ils décident de faire un petit détour pour assurer leurs arrières, ils peuvent prendre la 89.

— Trois points d’accès à surveiller, ça fait trop.

— On devrait faire rappeler tous les frangins.

— Non, s’il y a une taupe dans la ville, il va être immédiatement averti.

— On a des civils qu’on pourrait utiliser ?

— J’ai des hangarounds. Tu penses à quoi ?

— On en place plusieurs sur la route. Ils passeront inaperçus. Dès qu’ils les croisent, ils nous contactent et on fait venir la cavalerie pour les serrer.

— L’idée n’est pas con. Je préférerais les coincer à l’extérieur de la ville plutôt qu’à l’hôpital, il y a trop de monde et les risques que ça dérape sont énormes. On aura du mal à se justifier auprès de la police locale en cas de pépin.

— Tes types sont fiables ?

La plupart de ce genre de mecs se collent la réputation d’être des têtes brûlées. Je ne voudrais pas que l’un d’entre eux nous fasse un excès de zèle et nous foire notre coup. On n’aura qu’une seule chance pour coincer Tiger. S’il disparaît dans la nature, on ne le reverra pas de sitôt.

— Je peux compter sur quatre d’entre eux. Ils traînent avec nous depuis pas mal d’années et n’ont jamais fait de connerie.

— Je te fais confiance, sur ce coup.

— Je les contacte de suite.

— Splinter passe un coup de fil aux gars qui sont en planque à l’hôpital pour les tenir au courant des derniers événements.

Durant les heures suivantes, nous établissons notre plan d’attaque. Nous avons décidé de placer les hangarounds sur les routes secondaires, la probabilité pour que Tiger et son acolyte se pointent par ces axes est la plus grande. À leur place, je ferais la même chose.

Nous ne sommes qu’en fin d’après-midi, si Tiger est suffisamment malin, il ne déboulera à l’hôpital que durant le courant de la nuit. Là où la surveillance est relâchée.

Nous sommes tous sur les dents dans le club. Les frangins continuent à blaguer entre eux, mais je sens qu’ils sont sur le pied de guerre, prêts à partir au moindre signal. J’ai toujours aimé cette pression qui monte au fur et à mesure que l’heure approche. C’est un mélange d’impatience, d’excitation et d’angoisse. Un peu comme quand on part faire une virée à moto. On suit la route en se dirigeant vers l’inconnu, ignorant si on parviendra à atteindre notre destination finale.

Pour tuer le temps, je décide d’appeler Spider pour me tenir informé des affaires en cours à L.A.

Il en est au stade où il me fait le résumé des dernières crises avec les brebis quand je le coupe et lui demande sur un coup de tête :

— T’as visionné les vidéos de surveillance de l’assistante sociale ?

Il marque un court silence avant de me répondre :

— Oui, je suis devant.

— Elle fait quoi ?

— Rien d’intéressant, la cuisine.

J’ouvre la bouche pour lui poser une autre question, mais il me devance.

— Par pitié, Prés’, ne me demande pas comment elle est habillée !

Je referme aussitôt la bouche. Merde, j’étais sur le point de le lui demander. Qu’est-ce qui me prend ?

L’entrée de Cook dans la grande salle me sauve la mise.

— On décolle. Tiger a été repéré sur la route 91.

— Je dois raccrocher, il y a du mouvement de notre côté.

Dans un même élan, tous les hommes se lèvent. Chacun d’entre nous sait ce qu’il a à faire. Jace et Splinter me suivent de près. Je leur ai donné pour consigne de gérer les frangins de ce chapitre. Au moindre signe de trahison de la part de l’un d’entre eux, ils ont pour mission de le maîtriser pour éviter de foutre notre plan en l’air. Je suis peut-être devenu parano avec le temps, mais je préfère parer à toute éventualité.

Cook et moi prenons la tête du convoi et nous nous dirigeons vers le lieu où nous devons tendre l’embuscade. Arturo, quant à lui, pour être récompensé de sa mission lors de son intronisation, est chargé de conduire le van dans lequel on a prévu de coffrer Tiger et le mec qui l’accompagne.

*

* *

Tout était censé être réglé comme du papier à musique, sauf que, j’aurais dû m’en douter, tout bon plan a sa faille. Même s’il est bien ficelé, à tout moment un grain de sable peut s’immiscer dans l’engrenage et gripper la machine.

Pourtant, tout avait bien commencé, la voiture de Tiger était bien sur la 91, on l’a repérée rapidement. Nous étions deux voitures à la suivre. À une sortie d’autoroute, nous nous sommes arrangés pour faire une sorte de goulot d’étranglement et l’obliger à sortir de la route. On avait repéré cette sortie sur la carte. Cook, qui connaît parfaitement les lieux, avait dit que c’était le coin idéal, loin des habitations, suffisamment reculé pour éviter le flux de circulation. Des frangins nous attendaient à la sortie en soutien.

Bien entendu, ils ne se sont pas laissés faire. On a entamé une course-poursuite, mais plus ils cherchaient une porte de sortie, plus le piège se refermait sur eux. À la fin, nous sommes parvenus à les coincer. Ils sont sortis de la caisse en courant et c’est à travers la forêt que nous les avons coursés. Ils étaient trois et non deux, comme nous le pensions au départ.

Jace en a attrapé un avec l’aide d’Arturo et de Spider. Il va devoir expliquer à Hayley comment il rentre au bercail avec une arcade sourcilière pétée. Je suis curieux de savoir où son imagination va le conduire. Donc, jusque-là, tout se déroulait bien.

Là où ça a commencé à merder, c’est lorsque le Eagles restant a utilisé Tiger comme bouclier humain. On n’avait pas prévu cette option.

J’observe la scène qui se déroule sous mes yeux avec sang-froid et analyse le moindre détail qui me permettrait de nous sortir de cette situation. Le temps joue contre nous, on a fait suffisamment de raffut pour que des flics un peu trop curieux viennent faire une petite virée dans les bois.

Le Hell’s tient toujours Tiger en joue, un bras coincé sous sa gorge. Notre ancien frère roule des yeux sous l’effet de la panique. Il semblerait qu’il soit aussi surpris que nous par la tournure qu’ont prise les événements.

Je ne perds pas de temps à essayer de négocier pour sauver sa carcasse. Je sais d’avance que Tiger ne pourra nous refiler aucune info utilisable sur les Hell’s. Même s’il nous dit quoi que ce soit, nous ne prendrons pas le risque de tomber tout droit dans un traquenard en nous en servant.

Ce qui me fout vraiment en rogne, dans cette histoire, c’est que les Eagles ont une longueur d’avance sur nous.

Près de moi, Splinter analyse lui aussi ce qu’il est en train de se passer. La machine de guerre est lancée, d’où je suis je sens la rage qui l’habite courir sous sa peau. Ce type déteste être pris pour un con et la situation dans laquelle nous sommes montre qu’on a été des bleus sur toute la ligne.

On va devoir faire bouger nos alliances et faire cracher tout le monde au bassinet, sans ça nous courons à notre perte. L’idée de convoquer différents clubs durant l’anniversaire de Logan est une bonne chose. Dès qu’on rentre à L.A., on met un plan d’attaque en place et on passe à l’action.

— Tu ne t’y attendais pas à celle-là, pas vrai, Pops ?

Je balaie du regard l’ensemble des frangins prêts à intervenir au moindre signal de ma part. Tous ont compris la situation et le revirement de cible. Par contre, je n’ai pas l’impression que le type qui s’amuse à me narguer l’ait intégré.

Jace n’apparaît pas dans mon champ de vision, je suppose qu’il se tient en embuscade, prêt à bondir.

— Tu peux le buter, j’ai eu toutes les informations que je voulais, réponds-je, calmement.

Mon discours et mon apparente tranquillité semblent le déstabiliser, le Eagles baisse sa garde. Splinter, qui guettait une ouverture, profite de cette erreur. Avant que l’autre capte quoi que ce soit, Tiger s’est pris une balle et son corps s’affaisse. Sous le poids, le type est déstabilisé et le lâche. Il réalise qu’il n’a plus aucune protection et commence à vouloir canarder tout ce qui l’entoure.

Tout se déroule en même temps et je ne parviens pas à voir qui tire sur qui. Tout en se mettant à l’abri, les frangins ripostent aux tirs du Eagles. Jace, qui était caché derrière un arbre, surgit et bondit sur le mec en même temps que ce dernier tire sa dernière salve. Le cri de Jace au milieu des balles me fait devenir fou.

Merde !

— Homme à terre ! hurlé-je. Cessez le feu !

*

* *

— Comment va-t-il ? demandé-je à Splinter.

— Il va s’en sortir. Cet enfoiré a eu de la chance, la balle a traversé une petite partie du flanc.

— Bordel, j’ai cru le voir mourir sous mes yeux, m’exclamé-je en passant la main sur mon visage.

— On l’a tous cru, Prés’. Ce type doit avoir neuf vies.

— Il va se réveiller quand, à ton avis ?

— Maintenant, me lance Splinter d’un ton tranquille.

J’aurais dû me méfier de sa réponse. Avant que je ne comprenne ce qu’il fait, il appuie à l’endroit exact où la balle a perforé Jace. Ça ne loupe pas, ce dernier se réveille, hurle de douleur et bondit sur le lit, l’air hagard, puis retombe comme une masse sur l’oreiller.

— Bordel ! gémit Jace.

— Bienvenue parmi les vivants, la belle au bois dormant, lui répond Splinter avec un sourire sadique.

Jace, qui semble reprendre ses esprits, lance un regard noir à Splinter :

— Je rêve où tu viens de planter ton doigt dans ma blessure ?

— Papa Pops s’inquiétait pour son fiston. Il avait peur que tu ne te réveilles pas. J’ai voulu le rassurer.

Ma réaction ne se fait pas attendre. Je file une claque derrière la tête de Splinter :

— Ducon, je t’ai pas demandé de le torturer !

— Tu voulais une réponse pour son réveil, je t’en ai fourni une, me lance-t-il en se tournant de trois quarts vers moi.

— Je suis entouré de cinglés, marmonné-je. Jace, tu te reposes jusqu’à notre départ, tu penses pouvoir reprendre la bécane ?

— J’ai connu pire, t’en fais pas. Qu’est-ce qui s’est passé dans les bois ? J’ai rien compris.

— T’as sauté en même temps que le Eagles tirait. Tu t’es retrouvé sur la trajectoire de ses balles.

— Il est où le type ?

— À la cave. J’attendais que tu te réveilles pour qu’on aille l’interroger avec Splinter.

— Je veux être de la partie, répond Jace en faisant mine de se lever.

— Hors de question, fiston. Tu restes ici, tu te reposes et tu cherches une explication plausible pour Hayley quand elle t’interrogera sur ta blessure.

— Je suis dans la merde, se lamente Jace.

— Vois le positif, lui rétorque Splinter. Une jolie nana va jouer aux infirmières. T’es un petit veinard, dans l’histoire, ajoute-t-il en lui tapotant la jambe.

— Sauf qu’avant de me soigner, elle va m’en mettre plein la tronche. Tu ne la connais pas, elle peut se transformer en furie.

— Tu l’as voulue, frangin, assume.

Rassuré sur le compte de Jace, je lance le signal de départ à Splinter.

— On y va, on n’a pas beaucoup de temps pour le faire parler.

Ce n’est pas le premier interrogatoire que je pratique, ce qui n’empêche que je déteste ça. J’y recours uniquement quand la situation l’exige. Chaque fois, j’ai l’impression de perdre un peu plus mon âme.

Comme à son habitude, Splinter reste parfaitement calme. La plupart du temps j’ignore ce qui se passe dans sa tête. Pour faire parler un type, il n’y a pas mieux que lui, c’est presque un travail chirurgical qu’il pratique. Par contre, contrairement à d’autres gars, je ne suis pas certain qu’il prenne plaisir à ce qu’il fait. Mon instinct me dit que lui aussi perd son âme, mais qu’il le fait pour le club et pour la survie de ses frères. L’armée l’a bien formaté.

Silencieux et concentrés sur ce que nous nous apprêtons à faire, nous descendons les escaliers qui nous mènent à la cave. Une fois que nous sommes arrivés en bas, l’odeur de renfermé nous prend à la gorge. Cook nous attend au pied des marches.

— Il est où ? lui demandé-je.

— Dans la pièce au fond du couloir, me répond-il.

Nous le suivons. Il ouvre la porte en grand pour nous laisser passer. Arturo était présent dans la pièce pour le surveiller. Vu comme le type est saucissonné, il n’aurait pas pu aller bien loin, cependant je salue leur attention. On n’est jamais à l’abri d’un imprévu.

En voyant Arturo se dandiner sur ses pieds, je me doute que le gosse est mal à l’aise de ce qui va se produire dans cette pièce. Son écusson a à peine vingt-quatre heures qu’il assiste déjà à un interrogatoire. Et, vu la forte tête du Eagles, je devine qu’il ne va pas être beau à regarder. Je m’approche du gosse et lui dis à voix basse :

— Petit, si tu ne te sens pas le courage d’assister au spectacle, tu peux sortir. Personne ne se foutra de ta gueule.

Le gosse déglutit difficilement.

— Ça va aller, Pops.

Je m’attendais à cette réponse. Je regarde vite fait autour de moi, et, ne trouvant pas ce que je voulais, je lui demande :

— Va chercher un seau ou une bassine, dans ce cas.

— Pour quoi faire ?

— Tu le sauras bientôt.

Je parie que, dans moins d’une heure, le gosse en aura besoin pour vomir tripes et boyaux. On l’a tous fait, le petit ne va pas échapper à la règle.

— Tu commences, Prés’ ? m’interpelle Splinter.

— Tu penses qu’il va causer rapidement ?

— Pas sûr, il a l’air de se croire plus fort que nous.

Je redoutais cette réponse.

Splinter s’adosse contre le mur, croise les bras devant lui et attend que j’ouvre le bal. Cook nous regarde faire et imite Splinter. Sur ces entrefaites, le petit revient, un seau à la main :

— C’est tout ce que j’ai trouvé, Pops. Je le mets où ?

— Près de toi, c’est préférable.

Il me regarde d’un air interrogateur, mais je laisse sa question muette en suspens, il trouvera la réponse tout seul suffisamment tôt.

Je fais le tour du type une fois puis lui retire son bâillon. À peine sa bouche est-elle libérée que le type crache à mes pieds. Ma réponse ne se fait pas attendre, je lui envoie un direct dans la mâchoire.

— Je suppose que tu ne vas pas nous faciliter la tâche, je me trompe ?

— Crève, ordure.

— De mon point de vue, c’est plutôt toi qui va crever. Si je m’y prends bien, ça devrait se produire avant la fin de la journée ou, au pire, pendant la nuit.

— Fais ton malin, tu ne sais pas ce qui t’attend. D’ici quelque temps tu rigoleras moins.

— Tu sembles être au courant de beaucoup de choses, si tu m’en touchais deux mots ?

— Va crever.

— Tu te répètes. Tu n’as que cette insulte en stock ?

Le type reste silencieux. Les choses sérieuses vont commencer.

— Alors, qu’est-ce qui m’attend d’ici quelque temps ? J’avoue que tu as piqué ma curiosité, le questionné-je en m’asseyant sur un coin de table.

Silence.

— Je vois…

Je me relève et observe les outils qu’un prospect a probablement placés là pour nous aider à trouver les bons arguments. Je fais survoler ma main au-dessus, hésitant entre le marteau et une batte de baseball.

— Prends la batte. L’effet est le même que le marteau sauf que c’est plus propre. Avec la batte les contusions sont internes, tu peux tabasser le mec à plusieurs reprises sans te salir. Le marteau c’est moins élégant, deux coups sur le type et la peau se déchire, résultat le mec pisse le sang de partout et c’est chiant à nettoyer, me conseille Splinter.

Je saisi la batte et la frappe deux fois dans ma paume. Avant de lancer le premier coup, je laisse une seconde chance au Eagles, même si je sais que c’est peine perdue :

— Dernière chance, toujours rien à dire ?

Silence.

— Tu l’auras voulu.

Sans plus d’hésitation, j’envoie la batte se fracasser contre les côtes du type. Je ne lui laisse pas le temps de reprendre son souffle et lui expédie une deuxième fournée. C’est un coriace, c’est à peine s’il gémit.

— Prés’.

— Ouais ?

— C’est un dur. J’ai déjà eu affaire à des tarés comme lui. Si t’es ok, je prends la relève.

J’acquiesce. Le type ne parlera que sous la véritable torture.

— Tu vas regretter de ne pas m’avoir parlé. Je te laisse la voie libre, frère.

Splinter, par nature, est déjà flippant, mais lorsqu’il passe en mode tortionnaire, il le devient plus encore. Je l’observe se déplacer en direction de notre invité, mon frangin est un véritable félin, un air bestial émane de son corps. Seul un parfait crétin ne se méfierait pas de lui. Enfin, le Eagles laisse transparaître une émotion, une lueur de peur traverse ses iris avant d’être remplacée par de la rage.

Lentement, Splinter lui tourne autour comme je l’ai fait un peu plus tôt. On dirait une sorte de danse rituelle, c’est limite envoûtant. Il ne prononce aucun mot et analyse sa victime. Son regard s’est vidé, comme s’il avait supprimé toute empathie en lui. Cet homme n’a plus une once d’humanité depuis bien longtemps et je suis content de savoir qu’il est dans notre camp. Pour rien au monde je ne voudrais avoir à l’affronter.

Sans que personne ne voie le coup partir, la tête du Eagles part à la renverse. D’une voix doucereuse qui me file des frissons, Splinter s’adresse à sa victime :

— Tu sais comment notre entrevue va se terminer ?

Pour toute réponse, le mec crache à ses pieds. Mon frère abaisse son regard et secoue lentement la tête, comme s’il était désolé de la suite des événements.

— Bon, apparemment, tu as choisi de souffrir avant de déballer ce qu’on veut savoir. Car tu sais que tu finiras par tout nous dire, n’est-ce pas ?

— Va en enfer !

Splinter esquisse un sourire à faire froid dans le dos.

— J’y suis déjà.

Il se détourne de sa cible et se dirige vers l’unique table de la pièce. Lentement, il déroule une pochette et en extirpe un à un ses objets de torture. Il les aligne sur la table en un ordre bien précis, avec des gestes méthodiques. Une fois son rituel terminé, il les effleure du bout des doigts.

Cook, qui n’a encore jamais assisté à un interrogatoire dirigé par Splinter, remue, mal à l’aise. Arturo, pour sa part, montre tous les signes de nervosité du mec qui préférerait être n’importe où sauf dans cette pièce. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il attrape le seau placé à ses pieds.

Splinter prend une fine aiguille puis, sans s’adresser à quelqu’un en particulier, commence un cours d’histoire sur la torture. Y’a pas à dire, ce type sait y faire pour créer l’ambiance.

— Cette torture est un des plus grands classiques pour faire causer quelqu’un. La douleur est si insupportable que même une personne rompue aux différentes techniques de torture hurle instantanément. Certains gouvernements — dont celui de l’oncle Sam — l’ont perfectionnée, à la place d’aiguilles classiques comme celle-ci (il agite dans les airs celle qu’il tient à la main pour nous la montrer), ils préfèrent recourir à des plus sophistiquées, qui sont reliées à un appareil mis sous tension. Une fois l’aiguille en place sous l’ongle, ils allument le jus.

Splinter penche la tête sur le côté et son expression se fait pensive. D’un ton détaché, il ajoute :

— Il faudra que je pense à créer ce genre d’appareil, ça ne doit pas être très compliqué. Bref, pour en revenir à la méthode traditionnelle, c’était la torture de prédilection des Chinois pour faire parler les femmes sous la dynastie Qing. Étrange, non ? Je me suis toujours demandé pourquoi.

Splinter se retourne vers le type et lui demande :

— T’en as une idée ?

— Va te faire foutre, connard.

— Ah, tu vois, Pops, sa liste d’insultes s’allonge, tout compte fait, on est en progrès.

Mon frangin reporte son attention sur le Eagles et s’approche de lui. L’homme s’agite sur sa chaise. Sans hésitation, Splinter bloque ses doigts sur l’accoudoir du fauteuil et lui enfonce l’aiguille sous l’index. Le type hurle de douleur.

Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, mon frangin attrape la petite sœur de son aiguille et ce coup-ci c’est le majeur qui réceptionne la tige métallique, le tout accompagné de hurlements.

Du coin de l’œil, je vois Arturo s’agiter de plus en plus, j’ai pitié pour le petit.

— Tu ne veux toujours pas parler ? demande Splinter, d’une voix marquée par un profond ennui ?

— Toi et ton putain de club, vous allez tous crever, lui crache-t-il pour toute réponse.

— Alors on continue.

*

* *

La séance s’est poursuivie plus longtemps que je ne le pensais, mais nous avons fini par avoir toutes les informations que nous voulions. Contre toute attente, Arturo n’a pas eu besoin du seau. Le petit a tenu bon le temps du supplice de l’aiguille. Par contre, lorsque Splinter a sorti son scalpel pour « effeuiller » le type, il s’est évanoui. Pauvre gosse, les frangins vont lui refiler un nom de route à la con à cause de cette histoire.

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