Black riders, Tome 2 - Girl Crush
75 - Pops
75
Pops
Cela va bientôt faire un mois que nous avons dit au revoir à Dannyboy. Pas un seul jour ne passe sans que nous ayons une pensée ou un souvenir de lui. La vie est parfois mal faite car c’est quand une personne disparaît de notre quotidien que nous prenons conscience de tout ce qu’elle représentait pour nous.
Après m’être assuré que les affaires s’aplanissaient au sein du club, j’ai passé le relais à Jace et j’ai retiré mon patch de président. Ce dernier mois m’a épuisé moralement et physiquement. Suite à notre règlement de compte avec les Eagles et les Canadiens, les fédéraux sont venus nous trouver. Depuis le temps que nous nous côtoyons, les flics connaissent ma ligne de conduite concernant la drogue. Même si nous sommes chacun d’un côté de la frontière pour ce qui est de la légalité, nous combattons la même chose. Eux, s’attaquent aux trafiquants et nous nous veillons à ce que personne ne revende de la drogue sur notre territoire. Je voulais que Danny ait un vrai enterrement et pas une cérémonie cachée dans les bois, c’est une des raisons pour laquelle j’ai accepté d’entamer le dialogue avec les fédéraux. Après de dures négociations, on a trouvé un accord, ils recevaient notre témoignage pour faire tomber définitivement les Eagles en échange on pouvait enterrer nos morts et retrouver une vie normale sans inculpation. Une fois de plus, je peux remercier notre avocat.
Pour ce qui est des Canadiens, quelques uns sont tombés pendant notre règlement de compte mais la majorité sont repartis de l’autre côté de la frontière. Avec l’expérience, je sais qu’ils vont nous laisser tranquille. On va tout simplement reprendre notre partie d’observation et se tenir à l’affût du moindre signe de faiblesse.
Ma dernière action en tant que Président a été de passer un coup de fil pour lancer un contrat sur la tête de Garrett, comme je l’avais promis à Jace. Ce n’est plus qu’une question de jours pour qu’on nous annonce que cette ordure ne fait plus parti de ce monde.
J’avais peur de me sentir paumé, mais c’était sans compter l’existence de Logan dans ma vie. J’apprends l’art de la patience, de la négociation et du compromis.
Ce gosse m’épuise. Avec les frangins, on a ouvert les paris sur son avenir. Pour l’instant, les pronostics penchent soit sur le métier d’acteur, soit sur celui d’avocat.
Aujourd’hui est une journée un peu particulière et j’ai voulu réunir tout le monde à la maison pour faire un dernier barbecue avant que l’hiver frappe à notre porte. Splinter n’a pas encore fait son annonce de départ, il attendait que je lui donne le feu vert. Je viens de le lui donner. Seul Jace, en tant que nouveau président du club, est au courant.
— Beverly m’a demandé de vous apporter ça.
Mes yeux font des allers-retours entre la bière que tient Brandon et son visage inquiet. Je soupire d’agacement.
— Il va falloir que tu arrêtes un jour de me regarder comme si j’allais te foutre une balle en plein milieu du front.
Il pose la boisson sur la table près de moi et glisse ses mains dans les poches.
— C’est juste que, ces derniers temps, vous êtes à prendre avec des pincettes… Votre humeur est plus changeante qu’une girouette en pleine tempête.
Je grogne tout en retournant un steak sur le grill. Je ne peux pas le contredire, moi-même, certains jours, j’ai du mal à me supporter.
— Vous n’avez aucune nouvelle ? poursuit le gosse.
— Non.
J’attrape la bouteille et prends une gorgée. Il n’a pas besoin de préciser de qui il parle.
Tout le monde est au parfum que Keira a mis les voiles sans que personne connaisse sa destination finale.
J’ai été un abruti fini d’avoir pu penser qu’elle et moi on aurait un avenir commun. Quand je lui ai demandé si nous avions une seconde chance, la seule réponse qu’elle m’a fournie a été un regard apitoyé, puis elle est partie.
Quand je ne l’ai pas vue se pointer à l’enterrement de Dannyboy, j’ai su avec certitude qu’il n’y aurait pas de fin heureuse pour moi. Blessé, je suis allé chez elle pour la traiter de garce, mais tout ce qui m’attendait était une maison vide. Pas même un bout de papier pour me filer une explication. Sans grand espoir, j’ai mis sa baraque sous surveillance, mais personne ne s’est pointé.
Pourtant j’étais quasi sûr qu’elle allait m’offrir une seconde chance. Je me suis planté. Cette femme appartient à la catégorie de mes plus grands regrets. Le pire dans cette situation est de ne pas savoir où elle se trouve, sa fuite m’a fait faire un bond de dix ans dans le passé et je n’aime pas du tout les sentiments que son départ a fait ressurgir.
Je secoue la tête pour chasser mes idées lugubres et plante mon regard dans celui de Brandon.
— Et toi ? T’as définitivement fini de jouer au con ?
Il esquisse un sourire penaud et se passe une main derrière la nuque.
— Oui. Je continue mes séances avec la psy. J’ai encore quelques cauchemars qui surviennent mais je parviens à les juguler.
J’opine du chef.
— Pour ce qui est de ma fille, t’es sérieux ?
Je sais que je prends des risques en posant cette question, si ma gamine se pointe, elle va encore me voler dans les plumes parce que je me mêle d’affaires qui ne me concernent pas, mais j’ai besoin de savoir. J’ai encore du mal à me remettre de la soirée dans le hangar avec tous ces camés.
— Je suis plus que sérieux ! Elle m’a offert une seconde chance et je compte bien ne pas me louper sur ce coup.
— T’as intérêt, lui dis-je d’un ton menaçant en pointant ma bière dans sa direction.
Je suis vaguement rassuré de voir que de leur côté les choses rentrent dans l’ordre, même si leur relation paraît encore fragile et qu’ils vont devoir apprendre à composer pour restaurer la confiance entre eux. Les fêlures du gamin sont nombreuses, mais il sait maintenant qu’il n’est pas seul et nous l’aidons tous à notre façon à les colmater.
Un ballon de foot vient nous frôler, je me retourne vers le responsable.
— Logan ! m’écrié-je, combien de fois je t’ai dit « pas en direction du feu » !
— C’est pas moi, c’est Jace !
Le coupable lève les yeux au ciel et attrape Logan. Il enroule un bras autour des épaules du petit pour le plaquer contre son flanc.
— Logan, il faut que tu apprennes un truc, entre frangins on se serre les coudes. On ne se vend pas, c’est pas correct.
Le gosse lève son visage vers son frère.
— Je ne t’ai pas vendu, j’ai rétabli la vérité.
— Tu m’as vendu en rétablissant la vérité, petit. Maintenant, c’est moi qui vais prendre.
Logan se défait de la prise de Jace et se retourne pour se placer face à lui. Il affiche cet air sûr de lui. Je n’ai pas grand espoir quant aux chances de Jace de se sortir de la situation.
— En même temps, tu es adulte. À toi de prendre tes responsabilités quand tu fais une bêtise. (Logan agite son petit index en direction de sa victime) Te cacher derrière un enfant, ça, c’est pas correct.
Je ris encore de la situation lorsque mon attention se porte sur June qui est en retrait, assise sur un des fauteuils dans le jardin. Les paroles de Dannyboy ne cessent de me hanter. J’ai essayé à plusieurs reprises de la faire parler pour savoir de quoi je dois la protéger, mais elle est restée jusqu’à présent hermétique à toutes mes tentatives. Je décide de tenter ma chance une fois de plus.
Brandon, qui semble avoir compris le cheminement de mes pensées, me fait signe d’y aller. À mon approche, June esquisse un sourire triste.
— Comment ça va, brunette ?
— Je fais aller, me répond-elle d’un simple haussement d’épaules.
— Tu sais que si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là.
— Je sais.
Son visage affiche un air sûr de lui lorsqu’elle me lance :
— J’envisage un transfert de dossier pour une autre université. Je vais quitter Los Angeles. Ici il y a trop de souvenirs qui me rappellent Danny et j’ai besoin de m’éloigner.
Je prends le temps de me faire à cette idée et d’analyser rapidement la situation avant de lui répondre.
— Tu sais où tu veux aller ?
— Pas encore.
Mon sixième sens me souffle que cette volonté de quitter la ville n’est pas uniquement due aux souvenirs.
— June. Tu as conscience que Danny me faisait confiance…
— Danny s’est trop emballé, me coupe-t-elle. Ne vous inquiétez pas pour moi.
— Tu fais partie de notre tribu, on est là pour toi, que tu le veuilles ou non.
Elle me sourit à nouveau de son sourire triste.
Alors que je m’apprête à insister, ma fille m’interpelle :
— Papa ! T’as une visite.
Curieux, je me retourne vers Beverly pour qu’elle m’en dise un peu plus. Son air de conspiratrice ne m’inspire rien de bon. Je me lève, ne sachant pas trop ce qui m’attend. Avant de quitter June, je la relance :
— On va sceller un accord tous les deux. Je veux être au courant de ta destination, dès que tu quittes la ville, tu me passes un coup de fil tous les dimanches matin et on fait le point sur comment tu vas. Je te lâche pas dans la nature toute seule. À la première incartade à notre pacte, je te collerai quelqu’un au train, ou pire, je me pointerai chez toi pour que tu craches le morceau.
— Pourquoi tous les dimanches matin, relève-t-elle d’un sourire narquois.
Je l’observe de toute ma hauteur et lui rétorque, vaincu par avance :
— Tu vas me le faire regretter, pas vrai ? Aujourd’hui on est dimanche, c’est le premier jour qui m’est venu à l’esprit. (Je marque une pause et reprends sur un ton sérieux) Brunette, je plaisante pas. Un coup de fil chaque dimanche jusqu’à ce que je décide que tout est bon de ton côté.
— Et on va se dire quoi au téléphone ?
Je grince des dents.
— Aucune idée, poupée. Tout ce que je te demande, c’est d’être clémente avec moi.
— Vous n’avez pas idée de ce dans quoi vous vous embarquez !
Elle m’a déjà montré un aperçu de ce qu’elle est capable de faire, j’ai parfaitement conscience de m’embarquer dans une aventure qui va tester ma capacité à garder mon sang-froid.
Son sourire malicieux refait surface, et je lui décoche un clin d’œil.
— Crois-moi, j’en ai une vague idée et j’en frissonne d’avance.
June rit doucement.
Beverly m’interpelle à nouveau.
— Alors c’est entendu, on a un pacte, tous les deux ?
Elle prend le temps de me considérer et finit par acquiescer et me tendre la main.
— Vous et moi avons un accord.
La mine réjouie de ma fille me laisse sur la défensive. Je finis par la connaître et elle a la tête de celle qui vient de conspirer. Quand j’atteins sa hauteur, je lui demande :
— Qu’est-ce que tu as encore inventé ?
— Rien du tout, me répond-elle d’un air innocent qui n’a plus aucun effet sur moi.
Je lui lance un regard entendu pour lui montrer que je ne marche pas. Ses prunelles si semblables aux miennes me tiennent tête.
— Bev, tu as la tête d’un chat qui vient de se faire le festin du siècle.
— Papa, j’ai la tête d’une fille qui se dit que d’ici quelques minutes son père va être à nouveau heureux.
— C’est quoi cette connerie encore ? grommelé-je.
Ma fille ricane tout en me contournant et part en direction de Brandon sans plus se préoccuper de mon cas. Plus j’avance vers la porte d’entrée et plus je me pose de questions.
À peine ai-je atteint le hall que mes pieds cessent de bouger. C’est un véritable bordel dans ma tête, j’ai du mal à faire le tri dans cet imbroglio de sentiments. Je prends appui contre le chambranle et le poids qui me comprimait la poitrine depuis plusieurs semaines s’allège un instant, me laissant respirer pleinement de nouveau.
Après une fraction de bonheur, c’est la colère et le ressentiment qui prennent le pas sur mes émotions. Tout ce qui m’entoure est flou, le seul truc que je vois clairement est la personne qui se tient sur le seuil de ma baraque sans que je comprenne pourquoi. J’ai envie de lui tordre le cou et de la prendre dans mes bras et la serrer à l’en étouffer. J’ai envie de lui faire subir la même souffrance qu’elle m’a fait subir durant ces dernières semaines tout en la suppliant de ne plus recommencer et de panser les blessures qu’elle m’a faites.
Quand j’ouvre la bouche pour prendre la parole, c’est l’homme égratigné et qui a été abandonné pour la troisième fois de sa vie par une femme qui parle :
— Qu’est-ce que tu fous ici ?
Alors qu’elle semble rassembler ses forces pour me répondre, l’homme qui est tombé aux pieds de cette femme ne cesse de la dévorer du regard et de relever chaque détail de son visage et de son corps. Ce qui me met en joie est qu’elle aussi semble être au fond du trou. Ses magnifiques prunelles grises sont cernées de noir, l’éclat espiègle qui s’y reflète habituellement a disparu pour laisser place à de la lassitude.
— Je suis venue parce que j’ai réfléchi.
— À quoi ?
— À nous deux.
Je n’aime pas l’espoir que ses paroles font naître en moi. Je me suis mis à nu l’autre jour et pour toute réponse elle m’a envoyé une grande claque dans la gueule. J’ai retenu la leçon, je ne suis pas près de retomber dans un de ses pièges.
— Princesse, dès l’instant où tu t’es barrée, il n’y a plus eu de nous deux.
Mes paroles l’atteignent de plein fouet, sous l’effet du choc, elle effectue un mouvement de recul. Mais elle se ressaisit vite et une lueur déterminée traverse son regard fatigué.
— J’avais besoin de m’éloigner de toi pour faire le point. (Elle marque une pause et ajoute avec un léger sourire) Avoue tout de même que tu as débarqué dans ma vie comme un bulldozer et que tu y as fait quelques dégâts.
Je grimace intérieurement. Elle n’a pas tort, cependant, si j’ai agi de cette manière, c’est parce qu’elle m’a mis dos au mur. Un type comme moi qui se retrouve acculé à cause d’un petit bout de bonne femme fait forcément un carnage quand il commence à se débattre contre l’inévitable. L’homme blessé que je suis refuse de lui concéder des circonstances atténuantes.
— Tu n’es pas non plus toute blanche dans l’histoire. Si tu avais eu le courage de me découvrir au-delà de mon apparence, on n’en serait pas là.
— J’admets que tu as raison. J’espère que tu sauras me pardonner. Cole, si je suis venue aujourd’hui, c’est parce que j’ai fait le point.
L’espoir que je cherche à faire taire gagne peu à peu du terrain en moi. Je me débats intérieurement et hésite entre la renvoyer d’où elle vient et l’attirer dans mes bras pour ne plus la laisser repartir.
C’est à cet instant que mes yeux tombent sur une fille qui se cache derrière elle. Je la reconnais immédiatement, c’est la gamine qui nous a fait parcourir les rues l’autre nuit. Je hausse un sourcil interrogateur à l’adresse de Keira.
— Tu m’expliques ?
— Si je suis partie, c’est aussi pour faire le point sur ma situation professionnelle. Tu avais raison, ce métier devenait de plus en plus difficile pour moi, je mourais à petit feu. J’ai donné ma lettre de démission. Mes collègues ont fait accélérer le processus pour que je devienne famille d’accueil.
J’engrange les informations, déstabilisé par son annonce, car je ne vois pas très bien où est ma place dans ses projets.
— T’attends quoi de moi, la souris ?
— Que tu me laisses répondre à ta question de l’autre matin.
Ces mots me coupent le souffle. Je ne parviens plus à éteindre les étincelles d’espoir qui naissent en moi, à la place, un grand feu de joie jaillit dans ma poitrine. Sauf qu’elle m’a fait souffrir.
— T’as disparu quasi instantanément ce jour-là, sans prendre la peine d’y répondre. En quoi ça serait différent aujourd’hui ?
— Si je suis partie, c’est parce que j’ignorais la réponse à ta question.
— Et si tu arrives trop tard ? Si je n’ai plus envie de te poser cette question ?
— Tu ne vas pas me faciliter la tâche, n’est-ce pas ?
— Princesse, depuis que tu as débarqué dans ma vie, tu ne me facilites pas les choses. Maintenant que tu es de l’autre côté de la barrière, à toi de voir l’effet que ça fait.
Elle considère mes paroles pendant ce qui me semble être une éternité. Quoi qu’elle me sorte, je sais que je suis pris au piège, j’aurai beau me débattre avec mon ego blessé, je sais que je finirai à ses pieds. Elle n’en a peut-être pas encore conscience, mais elle m’a mis au tapis dès qu’elle m’a tenu tête.
— Très bien, puisque tu ne veux pas me poser à nouveau cette question, je vais le faire moi-même.
Ses prunelles grises emprisonnent les miennes et sa voix douce montre quelques traces d’incertitude lorsqu’elle prononce :
— Cole, est-ce que toi et moi on a une seconde chance ?
Ses mots ont un pouvoir surprenant. À peine les a-t-elle prononcés que j’ai l’impression qu’une force inconnue passe un baume sur mes blessures et efface les quelques traces de ressentiment qui restaient encore ancrées. La rancœur et les doutes disparaissent, à la place, un sentiment de plénitude et de chaleur m’envahit.
À dix-huit ans, quand j’ai rejoint les rangs des Black Riders, j’avais l’impression d’avoir intégré une famille. Quelques années plus tard, quand j’ai tenu pour la première fois Beverly dans mes bras, j’avais l’impression de m’être construit ma propre famille. Mais aujourd’hui, la joie que j’éprouve est différente. Je me sens enfin complet. À presque cinquante balais, je suis enfin devenu un homme entier, qui s’est bâti une vie, qui a rassemblé des pièces rapportées pour se construire sa propre famille et qui peut partager des moments avec la femme qui a été créée pour lui.
J’effectue un pas vers Keira et l’attire contre moi. Ses iris s’embuent quand elle comprend la signification de mon geste. Elle prononce enfin les paroles magiques qui me prouvent que, quoi que la vie me réserve, j’aurai quelqu’un à mes côtés pour me soutenir.
— Je t’aime, Cole.
Je glisse ma main derrière sa nuque et attire son visage contre le mien. Mes lèvres se posent délicatement contre les siennes. Si le moindre doute subsistait encore dans mon esprit, il aurait été balayé à cet instant précis.
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