Black riders, Tome 2 - Girl Crush
48 - Pops
48
Pops
— Pops, sérieux, tous ces trucs ne me serviront à rien plus tard.
Je lève la tête d’un magazine spécialisé dans les bécanes et observe le gamin. J’analyse rapidement la situation. Avec le temps, je finis par connaître les indices des conversations à venir avec lui. Celle qu’il s’apprête à me tenir va être corsée. Dès le départ il me fait la totale : l’air de chien battu, sa petite moue pour m’embobiner, et ses yeux larmoyants histoire de me mettre immédiatement au tapis. Pas de doute, il sort l’artillerie lourde.
J’inspire profondément et me prépare aux futures négociations.
— Qu’est-ce que tu en sais, fiston ? Aux dernières nouvelles, tu ne sais pas de quoi ton avenir sera fait.
Le petit me fixe d’un air entendu.
— Tu crois vraiment que connaître la date de la bataille de Gettysburg va me servir ? me lance-t-il.
Je grimace intérieurement, car moi-même je ne connais pas cette fichue date et n’en ai jamais eu l’utilité dans ma vie. Mais le rôle de parent ne se limite pas à fournir un toit et de la nourriture, c’est aussi persuader ses enfants de faire leurs devoirs et leur raconter des bobards sur l’utilité de retenir une date historique.
— Ça fait partie de la culture générale, lui dis-je du bout des lèvres.
Seigneur, jamais j’aurais cru devoir dire des trucs aussi cons.
— C’est bien ce que je dis, c’est pas vraiment important, s’exclame le petit en prenant le ciel pour témoin.
Acteur. Voilà ce qu’il va être plus tard.
— Dis-toi que cette date est importante, car elle va te permettre de réussir ton contrôle, qui lui va te permettre d’avoir une bonne moyenne, et qui dit bonne moyenne dit que tu passeras dans une classe supérieure l’année prochaine et ainsi de suite jusqu’à ce que tu aies un diplôme en poche.
Je reprends mon magazine, pensant que le gosse laissera tomber la conversation, mais c’est sans compter sur son obstination.
— Et je ferai quoi, avec un diplôme ?
— Avec un diplôme, tu feras ce que tu veux dans la vie, grommelé-je les yeux fixés sur ma revue.
— Certains réussissent sans, marmonne-t-il.
— Ce sont des exceptions, la plupart triment, rétorqué-je en abaissant mon magazine pour river mon regard au sien.
— Et si je veux devenir comme toi ?
Terrain ultra glissant, je dois effectuer une manœuvre de repli.
— Tu peux le devenir à la condition de réussir dans tes études.
— Tu en as fait des études ?
J’abandonne ma revue sur la table, le gosse va me tenir la jambe jusqu’à ce qu’il ait épuisé son stock d’arguments. Dommage, l’article était intéressant.
— Non, Logan. Je n’ai pas eu cette chance.
— Ça ne t’a pas empêché de réussir, me lance-t-il, une lueur victorieuse dans ses prunelles.
Tout dépend de comment il voit la réussite, car finir à la tête d’un club qui passe son temps à jouer à cache-cache avec d’autres clubs afin d’éviter de se prendre une balle en pleine tête n’est pas ce que j’appelle réussir dans la vie.
Je change de tactique. Discuter avec Logan équivaut à brasser de l’air.
— Ne cherche pas d’excuses, révise, c’est tout.
Je récupère mon magazine pour lui montrer que la conversation est terminée.
— Et si je ne suis pas fait pour les études ?
— Dans ce cas, on trouvera ensemble la voie pour laquelle tu es fait, soufflé-je, exaspéré.
— Et si…
J’abaisse ma revue d’un geste vif et lui rétorque sèchement :
— Logan, ça suffit. Plonge ton nez dans ce livre, apprends toutes ces putains de dates et qu’on en finisse. J’ai la dalle et tant que tu n’as pas terminé tes devoirs on ne passera pas à table.
— Mais…
Je le coupe en lui adressant un bref regard.
— Arrête d’essayer de gagner du temps, tu n’y arriveras pas.
Le silence dure à peine un quart de seconde.
— J’ai un peu réussi quand même, marmonne-t-il.
Je me frotte l’arête du nez, excédé.
— Logan.
— Quoi ?
— Tu m’agaces.
Loin de se démonter, le petit esquisse un sourire vainqueur.
— Mais tu m’aimes quand même ?
— Ouais, lui réponds-je, bourru, en reprenant ma lecture.
— Pops.
— Ouais.
— Moi aussi, je t’aime. T’es comme mon père, pour moi.
— Ouais, fiston. Je le suis.
Je n’ai jamais été aussi content d’entendre quelqu’un frapper à la porte. Qui que soit cette personne, je lui vouerai un culte. J’ouvre en grand la porte d’entrée, prêt à remercier le nouvel arrivant, et referme instantanément la bouche.
Keira.
— Tu viens me casser les pieds pour quelle raison, ce coup-ci ?
— Je…
Quelque chose dans son attitude m’oblige à m’adoucir. D’ordinaire, dès qu’elle m’aperçoit, elle revêt cet air combatif, mais ce soir elle ressemble plus à un boxeur qui a déjà été mis K.-O.
— T’as un souci ?
— J’ai besoin de votre aide, murmure-t-elle.
— Ça doit être grave pour que tu viennes toquer à ma porte et que tu me demandes de l’aide.
— Je ne sais plus vers qui me tourner.
Son air désespéré a raison de moi.
— Entre.
Je m’efface et lui laisse le passage libre.
— C’est quoi le problème ? Tu m’excuseras de te dire ça, mais tu as une tête à faire peur. On dirait que tu n’as pas dormi depuis des lustres.
— Il y a un peu de ça.
— Tu m’inquiètes, la souris. Un jour normal, tu m’aurais déjà envoyé un ou deux obus dans la tête.
Elle est vraiment au plus mal, elle ne s’est même pas rebellée en entendant son surnom.
— Disons que ce n’est pas un jour normal.
— Raconte.
— J’ai un dossier dont je suis chargée, une jeune fille de quatorze ans. Ses parents sont décédés l’année dernière dans un accident de voiture et depuis elle va de foyer en foyer, elle ne parvient pas à s’intégrer.
— C’est un peu normal, la gosse perd tout, et du jour au lendemain, elle se retrouve dans un foyer où, la plupart du temps, c’est marche ou crève.
— J’ai essayé de lui trouver une famille, mais pour le moment toutes celles qui pourraient lui correspondre affichent complet.
— Que s’est-il passé avec la gosse pour que tu te mettes dans un état pareil ?
— Elle s’est enfuie. Depuis cinq jours, personne ne sait où elle est. Je l’ai cherchée dans tous les lieux où elle aurait pu trouver refuge, mais rien. Elle s’est volatilisée.
— Et qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?
— Je me suis dit que parmi vos relations vous auriez plus de chance que moi d’avoir des informations pour la retrouver…
— En gros, tu es en train de me demander de recourir aux relations que tu me reproches d’avoir…
— Je comptais surtout sur votre compréhension pour aider une enfant.
Je hoche la tête. Malgré toutes les saloperies qu’elle pense de moi, elle sait que le sort des gosses est mon talon d’Achille.
— Je reviens, je vais passer un ou deux coups de fil.
Je me dirige déjà vers mon bureau lorsque Logan m’interpelle depuis la cuisine.
— Pops !
— Ouais, gamin ?
— J’ai fini.
Je me tourne vers Keira.
— La souris, rends-moi service et vérifie que le gosse connaisse sa leçon. Au moins, tu ne pourras pas me reprocher de ne pas m’occuper de lui.
*
* *
Dix bonnes minutes se sont écoulées entre mes différents appels pour prévenir les frangins et les B.A.C.A. de la disparition de la petite. Dix minutes qui suffisent à Logan pour rouler Keira dans la farine. Et elle n’y voit que du feu.
En revenant dans la cuisine, je voulais lui demander si elle avait une photo de la petite, mais je me suis arrêté dans ma lancée. La souris est plongée en plein plaidoyer, je pourrais presque croire que Logan boit ses paroles. J’ai bien dit presque.
Je décide de couper court à la mascarade du gamin et interpelle Keira.
— Il me faut une photo de la petite, tu en as une ?
— Dans mon sac à main, je l’ai laissé dans l’entrée, je vais le chercher de suite.
Elle quitte la cuisine et j’en profite pour saisir le petit au vol qui, lui aussi, cherche à quitter la pièce.
— Dis-moi, gamin. Le discours de Keira sur la bataille de Gettysburg…
— Oui ?
— Ça t’a vraiment convaincu d’apprendre l’Histoire ?
Le petit roule des yeux, ahuri. Ok, j’ai ma réponse.
— Pops, depuis quand tu es devenu aussi crédule ? C’est juste que Keira est sympa, je ne voulais pas lui faire de peine.
— C’est ce que je me disais aussi.
— T’es vraiment tombé dans le panneau ?
— J’avoue avoir eu quelques doutes, t’es assez convaincant quand tu t’y mets.
— Ouais, je m’entraîne pas mal ces derniers temps.
— Je devrais peut-être pas t’encourager, pas sûr que les parents normaux agissent comme ça.
— Pops, t’es pas un père normal.
— Pas faux. Va mettre la table, maintenant.
— Là, par contre, tu agis comme un père normal.
— Obligé, si je te laisse trop de mou, tu vas révolutionner la vie dans cette baraque.
Keira revient sur ses entrefaites et me donne la photo.
— Vous pouvez la conserver, j’en ai une autre avec moi.
Je la photographie et l’envoie en message groupé. J’ai pas besoin de faire de discours aux frangins, ils connaissent leur taf.
Je glisse la photo dans la poche intérieure de mon gilet.
— Merci pour votre aide, je vais vous laisser et circuler dans certains quartiers pour voir si elle n’y est pas.
— Je t’accompagne. Viens t’asseoir cinq minutes, prends un café ou ce que tu veux. J’appelle ma fille pour qu’elle vienne garder Logan.
— Mais…
— Je ne te laisserai pas seule ce soir, il suffit de t’observer une minute pour voir que tu es à bout. Pour une fois, obéis et pose ton putain de cul sur cette chaise.
— Pops, m’apostrophe Logan.
— Quoi, gamin ? lui demandé-je tout en gardant mes yeux rivés sur Keira.
— Tu dois mettre une pièce dans le bocal, t’as dit un gros mot.
Je lève les yeux au ciel et soupire. Finalement, je prends mon portefeuille et sors un billet de dix. Sous le regard éberlué du petit, je le fourre dans le bocal.
— T’as trop mis, Pops.
— Je prends de l’avance, grommelé-je en quittant la pièce, sous le regard amusé de la souris.
Beverly arrive rapidement après mon coup de fil, entre-temps, Logan est parti se coucher. Ma fille entre dans la cuisine et me lance un regard curieux lorsqu’elle me trouve en pleine conversation avec Keira. Je fuis ses questions muettes mais ma fille n’en reste pas là. Cette petite fouineuse va à la pêche aux renseignements. Elle avance d’un pas déterminé vers Keira et tend la main pour la saluer :
— Beverly, la fille de Pops.
— Vous appelez votre père, Pops ?
— Comment voudriez-vous que je l’appelle ?
— Par son prénom ?
— Seuls les gens coincés l’appellent comme ça ! s’esclaffe Beverly.
Je ferme les yeux. J’aurais dû me douter qu’avec Beverly dans la pièce la situation serait difficilement maîtrisable.
OceanofPDF.com