Campus drivers Tome 4 - Love Machine
7 - Juliet
7
Juliet
Ne vomis pas, Juliet. Ne vomis pas ici, ne vomis p…
Je n’ai pourtant pas mangé grand-chose avant de venir, mais mon corps trouve à expulser malgré tout. Alors que je suis pliée au-dessus d’un buisson, mon estomac se vide de tout, excepté de mon angoisse et de ma honte. Bon sang, je ne pouvais pas rêver plus belle introduction. Avec la chance que j’ai, un de ces deux types est en train de me filmer, et la vidéo va tourner sur les réseaux sociaux accompagnée d’une musique tendance et d’un #LovomiMachine en bonus.
Je savais que toute cette histoire était une mauvaise idée ! Gérer simultanément un rendez-vous galant et ma crainte d’être dans une voiture… j’aurais dû percuter que c’était au-dessus de mes forces. Je me suis surestimée, et voilà le résultat : un bide magistral.
Je pensais que ma panique s’était calmée au fil des mois, mais la bile qui me pique la gorge me prouve le contraire. Test raté. Je suis irrécupérable, et la déception qui en découle me donne envie de fondre en larmes.
Je perçois une portière qui grince et des semelles qui claquent sur le bitume. Quelqu’un se racle la gorge. Si je l’ignore, il tournera les talons.
— Est-ce que ça va ? il me demande malgré tout.
À ton avis ? Impossible de déterminer lequel des deux mecs présents dans cette caisse s’adresse à moi. Je ferme fort les yeux, essuie ma bouche du revers de la main et prends une goulée d’air.
— Ouais, ouais, je réponds sans me retourner. Désolée, tu peux y aller, la fête est finie pour moi.
J’attends de percevoir le bruit de ses pas s’éloigner, mais nous ne sommes clairement pas sur la même longueur d’onde.
— Qu’est-ce que je fais de Lebron ? il m’interroge.
— Qui ça ?
Son rire étouffé me fait froncer les sourcils. Quand est-ce qu’il va se tirer, nom d’un chien ?
— Lebron, il articule. Le type assis dans ma caisse.
C’est donc le Campus Driver qui s’adresse à moi. J’espère qu’il ne va pas raconter cette anecdote à tous ses prochains clients !
— Celui qui misait beaucoup sur toi ce soir, il continue. À tel point que je suis à peu près sûr qu’il sera OK pour te rouler une pelle même après ta gerbe.
Oh ! Pitié, il est obligé d’en parler de cette façon ?
— Ramène-le, je m’empresse de balancer en secouant ma main.
Je suis toujours de dos, hors de question de me tenir face à lui. Avec un peu de chance, son cerveau n’a pas eu le temps de mémoriser mon visage durant les deux minutes que j’ai passées dans sa voiture.
— J’suis censé te ramener à bon port, toi aussi.
Hors de question !
— Tu tiens vraiment à prendre ce risque ? je grince. Moi non, je te signe une décharge orale, adieu.
— OK, OK. J’lui passe un message ?
— À qui ?
— À Lebron !
Oh ! Bon Dieu !
— T’as qu’à lui souhaiter une bonne soirée, je souffle avant de m’éloigner droit devant moi.
Je ne sais pas où je vais mais je m’en fiche. Il est urgent que je déguerpisse loin de ce fiasco et de cette odeur de tacos qui n’arrange pas ma nausée.
— Hey ! me hèle le chauffeur.
— Quoi ? je grommelle en persistant à lui tourner le dos.
— Merci de pas avoir dégueulé dans ma voiture, je t’en suis profondément reconnaissant.
— Tout le plaisir est pour moi, j’ironise en me remettant en mouvement.
— Je t’offre une course quand tu veux en signe de gratitude !
Je lève deux pouces au-dessus de mes épaules et accélère.
Je remonte le trottoir et bifurque à gauche. Je suis essoufflée, non pas par l’effort mais par mes émotions. J’oscille entre le soulagement que ça soit terminé et l’anéantissement à cause de cette fille que je suis devenue.
— Merde, je suis où ? je tique subitement en relevant le nez.
Je sors mon portable, active mon GPS et suis l’itinéraire jusque chez moi.
Quarante minutes de marche ne sont pas suffisantes pour calmer les battements frénétiques de mon cœur. Quand je pousse la porte d’entrée de la maison, une cocotte-minute en ébullition aurait moins de chance d’exploser que moi. Et tomber sur Warren allongé dans le canapé n’aide pas.
— T’es déjà de retour ? il s’étonne en immobilisant sa main pleine de pop-corn au-dessus de sa bouche ouverte.
Je garde le silence en retirant mes chaussures.
— Tu t’es pris un lapin ?
Je suis tentée d’acquiescer, mais il me traquerait pour que je réitère l’expérience. Autant qu’il sache que sa jumelle est une cause perdue et qu’il tire un trait sur cette connerie de Love Machine.
— Non, il est venu.
— Alors pourquoi t’es déjà là ?
Je me redresse et laisse mon frère contempler mon visage blafard.
— T’avais déjà cette tête affreuse en partant ?
— On est jumeau, je le tacle.
— Hum… Affreuse et de mauvaise humeur, c’était pas dingue, apparemment.
— C’est le moins que l’on puisse dire.
— Plus sérieusement, il a utilisé une fausse photo de profil, c’est ça ? Ou pire ! Il a mis une cravate ? Un short couleur saumon ? Non, je sais ! Il avait une rose entre les dents !
— Je vais regretter ce que je m’apprête à dire, mais vivement qu’Isha déménage à Miami pour que tu me lâches les basques. Te voir aussi investi là-dedans, c’est…
— Ferme-la et raconte !
— Faudrait savoir, tu veux que je la ferme ou que je te raconte ?
— Le gars était comment ? il enchaîne immédiatement en guise de réponse.
— Sachant que je l’ai regardé environ huit secondes, j’en sais foutre rien. Il m’a semblé souriant, mais peut-être que c’était un rictus écœuré par la sueur qui dégoulinait sur mon front.
— Vous avez un peu discuté quand même ?
— Eh bien, oui, j’ai prononcé quelques mots.
— Développe, je suis suspendu à tes lèvres !
— Trois, pour être exacte.
— Baise-moi sauvagement ? il propose en engloutissant une poignée de pop-corn.
— Arrête la voiture.
Son entrain disparaît aussitôt, et un maïs éclaté s’échappe même de sa bouche.
— Pourquoi ?
— Pour vomir.
Warren écarquille les yeux et sonde les miens en espérant que je déconne.
— Tu te fous de moi, hein ?
— Je croyais que les jumeaux ressentaient les mêmes émotions ? T’as pas eu la nausée vers 19 h 15 ?
— OK, tu te fous de moi.
— Tu veux vérifier mon haleine ?
Il s’enfonce autant que possible dans le canapé et me lance un coussin dessus.
— Va te laver et redescends me voir. J’exige qu’on débriefe tout ça.
— Ça attendra demain, je suis juste passée prendre une douche avant de sortir m’aérer avec Fran et Rosetta. Il faut que je me vide la tête.
— OK… Mais ne crois pas t’en tirer comme ça. T’as pas intérêt à lâcher l’affaire parce que le premier essai a foiré. Regarde Dana et Sonny, ils sont le premier essai des parents et nous le deuxième. Une perfection.
Sa remarque me tire un sourire minuscule avant que je m’exile dans la salle de bains.
Face au miroir, mon reflet me donne des frissons désagréables. Je déteste ce que je vois. Ce visage gris, mes cheveux collés à mes tempes encore humides et ces iris pathétiques. On dirait un fantôme. Après tout, je suis morte cette nuit-là. J’ai été stupide de me laisser convaincre du contraire.
Je me glisse sous l’eau tiède et reste longtemps immobile sous le pommeau. Puis je me brosse les dents et vais m’habiller dans ma chambre. Allongé au pied de mon lit, mon chien lève la tête vers moi.
— Salut, Patch. Une balade, ça te tente ?
Mon vieux berger allemand s’étire et se poste devant la porte en signe d’accord. Dès que je suis prête, je tire le sac rangé sous mon lit et m’assieds par terre.
— J’ai besoin de vous, ce soir, je chuchote en ouvrant la fermeture Éclair. Je sais qu’on ne se voit plus autant qu’avant, mais j’espère que ça roule toujours entre nous.
J’attrape Fran et glisse mon pied à l’intérieur. Je tire sur les lacets, les fixe dans les crochets et reproduis la même chose avec Rosetta. Avant de me remettre debout, j’étends mes jambes et contemple mes patins à roulettes. Des Marawa de chez Impala. De vraies petites bombes roses aux reflets cuivrés. Clairement la marque la plus stylée, il n’y a pas photo. Et au-delà de ça, on a vécu un tas de trucs ensemble. Au point que je leur donne un petit surnom à chacun. Fran et Rosetta m’apportent ce sentiment de liberté salvateur chaque fois que mes pieds semblent s’enliser dans le sol. Et après la catastrophe de ce rencard, il est plus qu’urgent que je patine. Dès que je les chausse et que je vole sur l’asphalte, les failles de Juliet Monroe se referment. Même si ce n’est que momentané, quel pied !
— Sois prudente ! crie Warren tandis que je roule jusqu’à la porte d’entrée.
— Oui, oui. À tout à l’heure.
J’attache la laisse de Patch, la fixe à ma ceinture, clipse mon casque puis remonte mon cache-nez pour recouvrir la moitié de mon visage.
Parée, je m’élance sur la route. Au bout d’une centaine de mètres, je ressens déjà les effets apaisants de mes patins. Ce n’est pas pour rien qu’on dit souvent « tout roule comme sur des roulettes ». C’est libérateur et vivifiant.
Cachée sous mon casque et mon masque noir, je ne suis qu’une ombre dans la nuit, presque insaisissable. Mes mouvements sont naturels, je ne me pose pas mille questions. C’est facile, je maîtrise.
J’avale deux bornes avant d’arriver à destination. Je libère mon chien qui file vers son coin fétiche. J’ai repéré ce vieux park au début du mois de décembre et, depuis, je me pointe ici dès que l’envie de m’évader me brûle les tripes. Il est clairement abandonné depuis un bail, personne ne l’entretient et je me prends régulièrement des gamelles à cause des fissures, mais j’apprécie qu’il soit désert. Je peux tester des figures et je m’en donne à cœur joie sous le regard de Patch. High jump, freestyle et à peu près tout ce qui me passe par la tête et les pieds. Je ne voudrais faire que ça, mais arrêter de penser n’est pas un processus viable sur le long terme. J’en prends conscience chaque jour un peu plus, et c’est aussi ce qui m’avait motivée à sauter le pas ce soir. J’y repenserai demain.
Je m’attaque à la plus grande rampe pour affiner ma technique.
— T’en dis quoi, Patch ?
Il lève mollement son museau vers moi et aboie une fois.
— T’as raison, faut que j’accélère.
— Perso, je crois que tu devrais plutôt mettre davantage de poids sur ton pied droit quand tu prends le tremplin.
La voix qui vient de jaillir à ma gauche manque de peu de me provoquer un arrêt cardiaque. Fran trébuche sur Rosetta, et je tombe en avant. Mes paumes amortissent ma chute, et je relève la tête vers celle qui a parlé. Elle court vers moi et me tend sa main pour m’aider à me relever.
— Merde ! Désolée, j’voulais pas te faire flipper.
— Raté. Essaie de pas surgir du néant, la prochaine fois.
— Excuse-moi, je suis pas habituée à voir quelqu’un rider ici. Plus personne utilise ce spot dans le coin, il est trop fracassé.
— Certains modules sont bons.
— Ouais, le côté old school, tout ça tout ça, elle acquiesce en enroulant l’une de ses nombreuses tresses autour de son index. Je m’appelle Georgia, et toi ?
— Juliet.
— D’où tu viens ?
— De l’Oregon.
Je ne prends pas la peine de préciser que je vis à Miami depuis un moment.
— Voilà pourquoi je t’ai jamais vue avant. Une fille avec des patins, j’la loupe pas. Encore moins avec un niveau aussi dingue.
— Merci.
— Je traîne souvent sur un spot plus à l’ouest avec d’autres filles, ça te dirait de venir ?
— C’est gentil, mais j’aime bien celui-ci. Il est tranquille.
Elle me dévisage avec un sourire en coin, comme si elle déchiffrait parfaitement ma réticence à nouer des liens.
— Normal, il tombe en ruine. Je te jure que tu prendrais ton pied dans un park mieux entretenu. On se débrouille plutôt bien, nous aussi. On pourrait répondre à tes questions de façon plus précise que ton chien.
Patch aboie deux fois et la scrute avec sérieux.
— OK, je l’ai sous-estimé, elle rigole en le caressant.
— Il me voit patiner depuis que j’ai neuf ans, c’est un super coach.
— Alors, amène-le. On écoutera ses conseils.
Je pince mes lèvres et hoche la tête doucement.
— J’dois filer. Ça m’a fait plaisir de te rencontrer, Juliet. Peut-être à bientôt !
— Ouais, bonne soirée.
Je lève deux doigts pour la saluer et fais mine de me pencher pour resserrer mes lacets. Elle est sympa, et je me conduis comme une asociale antipathique. Pourtant, moi aussi j’avais un groupe d’amis adeptes du patin à Portland. Je me souviens combien c’était entraînant de rouler à plusieurs. J’étais à l’aise. Mais redevenir cette Juliet-là est impossible. Ce qui s’est passé avec Owen m’a convaincue que je devais revoir entièrement ma façon de me comporter avec les gens.
À mesure qu’elle s’éloigne, je repense au discours de mes frères et de ma sœur, et au fiasco de ce début de soirée. Ils n’ont pas tort, celle que je suis devenue n’est pas non plus un résultat convenable. Si je parvenais ne serait-ce qu’à un entre-deux… À défaut de reprendre mes marques dans une relation sentimentale, je pourrais peut-être…
— Attends ! je m’entends crier avant de m’être vraiment rendu compte de ce que je fais.
Sur le point de traverser le grillage, Georgia se fige et pivote à moitié vers moi.
— Juste par curiosité, c’est lequel, ton spot ?
— Le Lot 11. Viens tester un bowl au moins une fois. Nous, on y va le lundi et le jeudi soir, elle ajoute en me faisant un clin d’œil.
— Je te promets rien. En plus, je suis sûre qu’il y a plein de skateurs insupportables.
— Tu me plais encore plus, Juliet ! Avec une nana comme toi dans ma bande, aucun doute qu’on leur ferait ravaler leur putain d’ego.
La seconde qui suit, elle disparaît de mon champ de vision. Je m’accroupis au-dessus de Patch et lui tapote le dos.
— Tu penses que je devrais y aller ? je lui chuchote.
Il change de position, pose son museau sur mon genou et me lorgne longuement. On dirait qu’il attend quelque chose de moi. Lassé de ma passivité, il me saute soudain dessus. Je tombe en arrière, assise, et, satisfait, il s’allonge à côté de moi. En appui sur mes coudes, c’est au tour de Fran et Rosetta de me donner le sentiment de m’observer.
— Et vous, les filles ? Un avis ?
Bon sang, je suis plus loquace avec un chien et des patins qu’avec des êtres humains.
OceanofPDF.com