Campus drivers Tome 4 - Love Machine
30 - Rafael
30
Rafael
Si ma nuit a été courte et agitée, je me sens dans une forme olympique depuis que j’ai mis les pieds sur ma board. Plus que ça, je suis très bon. Je ne sais pas si partager l’asphalte avec Juliet est un moteur, mais ma planche est comme reliée à mon cerveau. Je rentre toutes mes figures sans anicroche et je peux mettre mon pied à couper que Crocsy capture des scènes magistrales lorsque le soleil pointe à l’horizon. Même avec une perche dans la main droite, elle met K.-O. toutes les personnes que j’ai pu voir patiner.
Quand j’estime avoir tout donné, elle m’autorise à passer derrière la caméra pour immortaliser ses cascades improvisées. Puis nous prenons une pause pour admirer le spectacle offert par le paysage autour de nous. Épaule contre épaule, dans un silence apaisant, nous contemplons le soleil se lever.
On finit par remballer perche et téléphone pour profiter des dernières minutes de tranquillité avant que l’endroit ne se remplisse. Je lui prête un de mes Airpods et lance l’album d’un groupe qu’on aime tous les deux.
Au rythme de la musique, je fais le clown sur ma Krooked, et elle improvise des chorégraphies qui nous font mourir de rire. J’adore la simplicité de cette Juliet décontractée.
— Une petite dernière ! elle crie en sautant sur un banc inoccupé.
Elle glisse dessus et retombe après avoir tourné sur elle-même, en tapant dans la main que je lui tends.
— Pourquoi tu t’inscris pas à des compètes ? je la questionne, à bout de souffle tandis que nous repartons en direction du parking.
— Ça ne m’intéresse pas.
— Dommage, tu gagnerais haut la main.
— Justement, aucun suspens, elle feint de crâner.
Zéro vantardise chez elle, alors qu’elle pourrait se permettre de se la jouer vu son niveau.
— Tu m’autorises à poster la vidéo de toi sur mon Insta ?
Sans s’arrêter, elle se tourne face à moi et patine à reculons.
— Si tu veux, mais que vont penser tes petits copains skateurs de tes fréquentations ?
— Crois-moi, Crocsy, ils vont crever de jalousie. Tu te rends pas compte de ce que tu…
Ses roues arrière heurtent un obstacle, elle tente de retrouver l’équilibre comme elle peut mais se fait emporter par son élan. Instinctivement, je saute de ma planche et enroule mes doigts autour de son poignet. Malheureusement pour nous, elle m’entraîne dans sa chute. Son dos cogne contre le sol, et j’atterris à plat ventre sur elle. Aoutch !
— À quel endroit as-tu passé ton brevet de secourisme ? elle lâche, le souffle coupé. J’aurais pu m’en sortir indemne sans ton intervention écrasante. Maintenant, je ne sens plus rien. Enfin, si, je sens ton poids sur chacun de mes os.
— Alors c’est bon signe, je me marre à trois centimètres de son visage.
— Bouge de là.
Je tends mes bras pour décoller mon buste d’elle et prends un peu trop conscience de son corps en dessous du mien. Une attirance soudaine se diffuse en moi tandis que, confus, je maintiens la position quelques secondes pour la détailler. Je ne crois pas avoir déjà scruté Juliet d’aussi près. Pas assez en tout cas pour remarquer ce petit grain de beauté au coin de son œil et celui sous sa pommette.
Lorsqu’elle remue légèrement, la friction de nos hanches fait contracter mes abdos. Ses cils papillonnent vite. Ses joues sont devenues écarlates et sa respiration rapide.
— Pourquoi tu tires cette tête flippée ? je l’interroge tout à coup.
Elle se racle la gorge et gigote. Je devrais me pousser mais je ne bouge pas.
— Parce que j’ai failli me faire écrabouiller par un mec nullissime pour sauver les demoiselles en détresse et que je t’avais jamais vu en si gros plan, elle ironise.
— Et tu aimes ce que tu vois ?
J’ai beau le formuler pour déconner, je me demande en réalité de quelle façon elle me perçoit. Elle n’a jamais laissé paraître la moindre attirance. Moi non plus, cela dit.
— Tes narines sont énormes sous cet angle, elle rétorque en louchant dessus. Si tu inspires, je vais être aspirée à l’intérieur.
Je roule sur le dos en éclatant de rire avant de vérifier ma jambe. C’est un réflexe après chaque chute, au cas où.
— Tu t’es fait mal ? elle s’inquiète en s’asseyant.
— Oui… je feins de souffrir.
— Merde, je suis désolée.
— Un bisou magique sur mon valeureux moignon pour obtenir mon pardon ?
— Ta pire rime !
Elle retombe allongée en riant, pas même un peu outrée.
— Je ne suis pas une experte mais je suis sûre à quatre-vingt-dix-neuf pour cent qu’on n’embrasse pas le moignon des gens, Rafael.
— Personne n’a jamais accepté avec moi, en tout cas. Ça restera un fantasme inassouvi.
Elle replie ses bras derrière sa tête et mord sa lèvre.
— Tu enlèves ta prothèse quand tu couches avec une fille ?
Cette fois, c’est moi qui me redresse en ouvrant de grands yeux.
— Pardon, c’était indécent comme question.
Je ne trouve pas. Ce qui me surprend, c’est qu’elle pose celle-ci et non une autre.
— Crocsy qui évoque le cul ! Tu souffres d’un trauma crânien ? je raille.
Je tâte son cou, elle balaie ma main en tapant dessus.
— Abuse pas, tu me prends pour une coincée ou quoi ?
— Euh… oui. Tu creuses déjà un trou où te cacher quand il est question d’amitié, excuse-moi d’avoir du mal à t’imaginer retirer ta culotte devant quelqu’un.
— Ça remonte un peu, mais…
Elle s’interrompt et secoue la tête.
— Mais pourquoi je te parle de ça, sans déconner ? T’as raison, j’ai pris un sale coup au cerveau. Appelle une ambulance, mon pronostic mental est engagé.
— Nous voilà avec un nouveau sujet de conversation, je reprends en me frottant les mains.
— Désolée de casser tes plans, mais j’ai pas grand-chose à dire là-dessus. J’espère que t’as de quoi meubler ton monologue. D’ici là, relève-toi, Ra, on inquiète les passants en restant allongés au beau milieu de la voie, elle m’indique en se remettant debout.
Je reviens à la verticale et remonte sur ma planche en avançant à une vitesse de croisière.
— Au fait, la réponse est non, coquine. Je ne la retire pas parce que je préfère pouvoir me tirer vite fait après ma petite affaire.
— Quel sale type !
— Mais si toutefois je l’envisageais, ça dépendrait des positions. Par exemple…
— Je n’ai pas besoin de connaître la façon dont tu prendrais ton pied, elle me coupe.
— Joli, je m’esclaffe en évoquant son choix de mots. En tout cas, t’as beau dire que ça remonte un peu, tu te débrouilles bien avec ta langue. Tu dégaines plus vite que moi.
— Pourquoi est-ce que je t’ai lancé là-dessus ? J’ai mis le doigt dans un horrible engrenage, elle grince.
— Y’a d’autres endroits où t’aurais pu mettre ton doigt, te plains pas.
— Au fond de ta gorge, oui. Pour sectionner tes cordes vocales.
— Je ne pensais pas à ça.
— J’avais compris, elle articule en étouffant un rire.
Pendant que j’ouvre mon coffre pour y ranger ma board, je la mate à la dérobée en train d’enlever ses patins et ses protections. Difficile d’estimer comment notre drôle d’amitié va évoluer, mais tant que je suis bien accroché à ce grand volant que représente Juliet, je garde le cap.
*
* *
Les jours se succèdent sans que je m’en rende compte. Février touche déjà à sa fin, annonçant le Spring Break tant attendu. Entre les courses pour les Campus Drivers, Crocsy qui escalade son balcon presque tous les matins et le reportage qui prend forme, je suis bien occupé.
Avec Juliet, nous venons de passer trois longues heures à monter le deuxième épisode. Nous approchons de chez elle pour son retour au bercail habituel.
— C’est moi ou cette journée a défilé en un claquement de doigts ? elle me lance. Comment est-ce qu’il peut déjà être 17 heures ?
— Pourquoi tu prends cet air crispé en disant ça ? On est en vacances ! Tu devrais sautiller de joie en poussant de petits cris.
— J’ai une tête à sautiller en poussant des cris ? elle tique.
— Pas à première vue, mais je suis sûr que tu peux encore me surprendre. Et d’ici là, c’est très cool à imaginer. Qu’est-ce que t’as prévu pendant ce break ?
Elle tire sur sa lèvre en réfléchissant.
— Je ne sais pas trop. Warren va partir quelques jours à Portland chez son meilleur ami, et mes parents s’offrent une quatorzième lune de miel au Brésil. L’occasion rêvée d’avoir la paix. Je vais peut-être proposer à Tory de passer mater une série, je l’ai peu vue ces derniers temps.
— Je viendrai te tenir compagnie si tu t’ennuies. T’as pas des maths à réviser ?
— Quelle horreur.
— Les maths ou ma présence ?
— Les deux ! elle répond sur le ton de la plaisanterie. Et toi, ton programme ?
— Les courses, déjà. Andy et Dallas se barrent au Mexique, et les copines d’Amy viennent passer la semaine ici. Du coup, Luke et moi, on se chargera des étudiants à deux. À côté de ça, j’dois aider ma tante Livia à repeindre sa clôture, ma tante Divina à fixer de nouvelles étagères dans sa chambre, et un million de tâches imprévues vont certainement se rajouter au fur et à mesure.
— L’une d’elles est celle du parc d’attractions ?
— Non, ça, c’est Lucia.
— Mais t’as combien de tantes, exactement ?
— Sept.
— Ah oui ! Quand même ! T’as l’air hyper proche d’elles, c’est mignon. Moi, j’ai seulement un oncle qui vit dans une cahute perdue en Alaska avec son chien et son fusil.
— Ce sont elles qui m’ont élevé quand mes parents sont morts. J’étais bébé, je les considère comme mes mères.
Surprise par mes paroles, Juliet tourne vivement sa tête vers moi.
— Oh ! Je suis désolée.
Je la dévisage pour déterminer à quel moment elle va me demander comment ils sont décédés. Ses prunelles me sondent avec une intensité dont elle ne doit même pas se douter, mais elle ne prononce pas un mot. Est-ce qu’elle est naturellement comme ça ou c’est encore sa technique pour ne pas se lier à quiconque ? Ça devrait me satisfaire qu’elle ne se montre jamais intrusive, c’est ce que j’ai toujours trouvé insupportable chez les autres. Pourtant, avec Juliet, c’est le contraire. Elle m’oblige à adopter le rôle du plus bavard de notre duo. C’est le monde à l’envers.
— Ils étaient à bord d’un petit avion que pilotait mon père et ils se sont crashés, j’explique alors.
— C’est quoi ton astuce pour être aussi fort ? elle souffle.
— Je fais en sorte de dénicher le positif à peu près partout et j’essaie de ne pas me laisser parasiter par des choses contre lesquelles je suis impuissant.
— Ça a l’air facile quand tu le dis.
— Regarde, mes parents auraient pu mourir avant de me donner naissance, privant l’humanité d’un être extraordinaire.
— Ce genre de positif, OK, elle rit.
— Ou j’aurais pu n’avoir aucune famille pour s’occuper de moi. C’est pas compliqué, il suffit de placer le curseur au bon endroit.
Elle cogite sur mes mots en tirant encore sur sa lèvre.
— Toi par exemple, tu pourrais être morte dans cet accident de voiture, et te voilà sur mon siège, à profiter de la chance incommensurable de me côtoyer.
Elle pose des yeux amusés sur moi et enfonce ses doigts dans ma joue pour m’obliger à regarder la route.
— Tu as eu de la chance d’avoir une grande famille pour prendre soin de toi.
— Une immense famille, composée presque exclusivement de femelles, je fais exprès d’ajouter.
— Ça me démange de t’arracher un bras quand tu parles comme ça. Quoique, t’arracher la jambe me demanderait moins d’effort.
— Ça me fait beaucoup de peine quand tu m’attaques sur ma particularité physique.
— Tant mieux.
À l’approche de chez elle, Juliet attrape son sac à ses pieds pour se tenir prête à sauter de ma voiture comme une criminelle recherchée.
— J’ai hâte de poster ce nouvel épisode, je lui lance en tambourinant joyeusement sur mon volant. Vu l’engouement qu’a généré le premier, notre boulot va être de plus en plus récompensé.
— J’en ai parlé à mon prof, il a adoré le concept. Bon, j’ai eu droit à dix minutes de nostalgie sur l’époque où il skatait en Californie. J’ai simulé un profond intérêt, qu’il a gobé, mais la bonne note que je pressens me fera oublier ma malhonnêteté.
— Je suis fier que tu ne simules pas avec moi, bébé, je susurre.
— On avait convenu que tu ne dépasses pas quatre allusions sexuelles par jour, Ra, et c’est la sixième aujourd’hui. Trouve-toi une nana, ça devient inquiétant.
— La compétition et toi, vous monopolisez tout mon temps, je n’ai plus de place pour mes besoins primaires. Tu ne peux pas gagner sur tous les tableaux. Prends ton mal en patience.
— Arrête ton baratin, t’as bien vingt minutes à y consacrer.
— Vingt ? Je suis un garçon sensible, Crocsy. J’aime qu’on me câline.
— N’importe quoi, elle pouffe.
— T’inquiète, dès que tu seras guérie, je reprendrai du service !
Elle me jette trois petits coups d’œil et joue avec la babiole accrochée à sa fermeture Éclair en faisant des poc poc avec ses lèvres. Je l’observe à la dérobée et souris en devinant ce qu’elle s’apprête à faire. Encore.
— Je v…
— T’allais à nouveau me remercier ? je frémis pour l’énerver.
Et ça fonctionne.
— Pas du tout ! elle se défend sur le ton d’une fille prise en défaut.
Bien sûr que si. L’après-midi qu’on vient de passer ensemble est l’une des meilleures qu’on a pu partager. J’ai encore mal au ventre du fou rire provoqué par certaines vidéos qu’on a montées et je suis sûr et certain que Crocsy est sur la même longueur d’onde que moi.
— Je comptais te souhaiter une belle soirée de merde avec des couples dégoûtants qui sécréteront tellement d’hormones que tes banquettes seront toutes collantes.
La rue est déserte, je freine et immobilise ma voiture en plein milieu de la chaussée.
— C’est la pire chose que tu pouvais dire, j’exprime avec horreur. Je vais les frotter après chaque rencard, maintenant. Mon cuir va être tout élimé, et ce sera entièrement de ta faute !
— On ne lève pas le ton comme ça sur ses amis, Rafael.
— Tu es une peste.
— C’est toi qui m’as voulue, elle hausse les épaules.
— Je me demande encore quelle mouche m’a piqué ce jour-là.
À vrai dire, elle me pique tous les jours, comme une dose de rappel.
— Pour ta gouverne, je ne travaille pas ce soir. D’ailleurs, aucun des chauffeurs ne bosse.
— C’est possible, ça ? Comment ça se fait ?
— Primo, avec le début des vacances, plein d’étudiants ont quitté le campus. Deuzio, Lewis a décrété que cette journée était fériée chez les Campus Drivers. Tu noteras que j’ai fait une exception pour toi.
— Pourquoi fériée ?
— C’est son anniversaire et celui d’Adam. Enfin, ils sont nés le 29 février, mais d’après Conley, il n’est jamais trop tôt pour vénérer sa venue au monde.
Je longe le trottoir devant sa maison et m’arrête au point de chute habituel.
— Profite bien de ta soirée de repos, alors. Ça devrait t’offrir plus de vingt minutes, elle ajoute avec une petite moue pleine de sous-entendus.
Elle s’apprête à ouvrir la portière tandis que je me réjouis de la bombe que je vais lancer dans 3, 2, 1…
— Oh ! Attends, j’ai failli zapper… j’entame en élargissant mon sourire carnassier.
Elle se retourne vers moi pour me dévisager. Ses sourcils se froncent lentement en découvrant l’air qui flotte sur ma tronche.
— Il est très exactement 17 h 58, je continue en désignant le tableau de bord.
— L’heure idéale pour un goûter, oui.
— Tiens-toi prête pour 19 h 58, vêtue de tes plus beaux habits.
— Qu’est-ce que tu…
Ses yeux s’écarquillent puis se referment aussitôt.
— Non.
— Si.
— Non, pas déjà !
— Et siii, j’exulte. L’heure a sonné de réclamer mon gage.
— Mais on est mardi !
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