Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 49 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

48 - Juliet

48

 

Juliet

 

Retenue par l’arbre, je suis incapable du moindre mouvement, comme si bouger allait me faire chavirer. Mon corps tressaute encore du plaisir qu’il vient de retrouver après deux années de sommeil, mais quelque chose d’autre s’est aussi éveillé. Quelque chose de sombre et douloureux. Il n’y a pas un bruit, hormis celui des chaussures de Rafael qui s’éloignent. J’aime le silence en temps normal, mais celui-ci offre à mon brouhaha intérieur tout le loisir de me submerger.

Je finis par trouver la force de me mettre en marche et avance vers la voiture en chancelant. La main sur la poignée, j’hésite à entrer, mais le besoin de comprendre ce qui arrive à Rafael l’emporte sur le reste.

Je m’assieds et boucle ma ceinture comme une automate. Dès que le clic résonne, Raf quitte le bas-côté et reprend la route sans un mot. Je l’observe en quête d’une réponse, d’une parole, d’un indice, n’importe quoi qui expliquerait ce qu’il se passe, mais il reste affreusement hermétique à ma présence.

Les premières bornes défilent et le silence perdure. Je ne sais même pas quoi dire, quoi demander. Ça a toujours été simple entre nous, qu’est-ce qui a changé ? Est-ce que c’est m’embrasser qui… Non, il était déjà différent ces derniers jours. Peut-être que c’est moi qui suis différente, mais cette possibilité m’inquiète tout autant.

Je ne suis jamais celle qui pose les questions, mais là, j’ai besoin d’avoir des réponses avant qu’il ne me dépose chez moi.

— Est-ce qu’on peut en parler ?

— Parler de quoi ?

Il est sérieux ?

— J’en sais rien. Au hasard, de ta langue au fond de ma bouche et de tes doigts au fond de m…

— Y’a rien à dire, il m’interrompt sèchement.

Sa réaction est incompréhensible, Rafael est un garçon gentil et à l’aise avec ces choses-là. Pourquoi est-ce qu’il se comporte aussi mal tout à coup ?

Je redouble d’efforts pour rester calme malgré la colère qui naît en moi.

— Qu’est-ce qui te prend ? je l’interroge en frottant la peau de mes cuisses. Ça te pose un problème qu’on se soit embrassés ?

Sa mâchoire se contracte, il respire par le nez mais garde la bouche fermée. Pas moyen de le lâcher, ce que nous venons de faire implique un minimum de respect.

— Si tu regrettes…

Je suis tentée de lui dire de ne pas s’en faire pour moi, que je m’en remettrai. Après tout, je me suis relevée de pire que ça. Mais la douleur qui se diffuse dans ma poitrine ne me leurre pas. J’étais déjà attirée par lui avant ce soir, mais maintenant que j’ai découvert les sensations provoquées par sa bouche et ses mains, que j’ai goûté à ce que pourrait réserver autre chose qu’une amitié platonique, revenir en arrière sera un coup de massue.

— Si tu regrettes de m’avoir embrassée parce que tu préfères qu’on soit seulement amis, dis-le.

Le dire à voix haute m’écorche la bouche, mais je tiens bon. Je tâcherai de m’en contenter, je ne peux pas l’obliger à m’ai…

— On n’est pas amis, toi et moi.

Alors que ses mots aussi acides qu’une insulte me claquent en pleine figure, je mords l’intérieur de mes joues pour contenir mes émotions.

— Pa… Pardon ?

Ma voix chevrotante attire son regard une seconde.

— Laisse tomber.

Il croit pouvoir me sortir un truc pareil alors qu’il me bassine avec sa foutue amitié depuis des lustres puis s’arrêter là ?

— Tu te moques de moi ? C’est toi qui revendiques notre amitié depuis le début et qui le répètes chaque fois que t’en as l’occasion. « Je suis ton ami, Juliet », je le singe sur un ton acerbe. « C’est ce que font les amis, Juliet. » Et maintenant, tu me balances l’inverse sans t’expliquer ? C’est quoi, ton problème, putain ?

Il s’accroche à son volant en plissant les yeux, comme s’il était déchiré par ses pensées. Ce baiser a déclenché quelque chose chez lui, qui nous dépasse tous les deux.

Je jette un coup d’œil à la route, on est bientôt arrivés chez moi, et je refuse de sortir de cette voiture sans que les choses soient claires.

— Réponds !

— J’en ai ras le bol ! il gueule tout à coup. J’en ai marre, Juliet ! Marre de toi, marre de tout ça !

Je pose spontanément mes doigts sur ma bouche en regardant la sienne. Aïe !

— Et t’as attendu de m’avoir embrassée pour m’annoncer ça ? j’articule en sentant ma fureur croître. C’était quoi, l’idée ? Tester la marchandise pour vérifier ?

— Non, je l’ai compris à ce moment-là !

Merveilleux.

— J’arrivais à supporter un tas de trucs avant que…

Il pousse un grognement furieux.

— Avant que quoi ?

— Avant que j’aie envie de plus que ça !

Quoi ? Une joie irrépressible m’assaille, mais sa colère me prive du soulagement que je devrais ressentir. Il évoque ses sentiments comme si c’était la plus grosse épine qui se soit enfoncée dans son pied.

— Mais moi aussi, j’ai envie de plus que ça ! Alors quel est le souci ? Pourquoi tu te comportes comme un connard ?

— Je te parle pas de baiser dans les bois, Juliet ! il assène. Ça, je peux le faire avec n’importe qui.

Ça n’a aucun sens. Est-ce qu’il s’inquiète que je me transforme en petite copine étouffante ?

— Toi et moi, on s’entend bien, on est pareils sur un tas de points. Ça ne change rien, je ne comprends pas ce qui est soudain si compliqué. Au contraire…

Au contraire, il est le petit ami parfait pour la Crocsy de Miami.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé dans cette bagnole, Juliet ?

Cette question, il me l’a posée plusieurs fois. C’est notre façon de nous assurer que nous restons sur la même longueur d’onde, que ni lui ni moi ne cherchons à nous faufiler là où il ne faut pas. J’ai visé juste, il flippe.

— Qu’est-ce qui est arrivé à ta jambe ? je récite pour le rassurer.

Il prend une grande inspiration et bloque son souffle. Voilà, rien n’a changé pour lui non plus.

— J’ai eu un accident de voiture, il assène d’une voix glaciale.

Je cligne des yeux, hagarde. Non.

Il est sérieux, ce n’est pas l’une de ses histoires à dormir debout. Non.

— Je roulais trop vite, je me suis laissé distraire et j’ai perdu le contrôle de ma caisse.

— Tais-toi… je murmure.

Ma bouche s’ouvre, et un souffle bref s’en échappe. Il n’était pas censé répondre à cette question. C’était notre rempart, notre accord tacite, mon gilet pare-balles. Ça ne marche pas comme ça entre nous. Soudain, toutes mes couches de protection me sont arrachées. Mes jambes s’agitent, l’habitacle devient étouffant, et je me mets à respirer de plus en plus vite.

Ma réaction lui tire une grimace acide.

— Tu serais jamais remontée en voiture si je te l’avais dit. Mais je regrette de pas l’avoir fait, ça m’aurait épargné toute cette merde.

Sa phrase claque dans l’air. Au tout début, c’est une évidence, je n’aurais pas réussi à surmonter mon angoisse en ayant connaissance de cet élément. Ça aurait été une réaction irrationnelle, mais j’aurais fui. Ensuite, par contre… j’aurais également fui, mais pour une raison différente. Je n’aurais pas eu peur de lui à cause de ça, mais le fait qu’il se dévoile aurait fait émerger une autre crainte. Celle que je ressens maintenant et qui m’occupe tout entière quand il reprend la parole.

— Alors ? Qu’est-ce qu’il s’est passé dans cette bagnole, Juliet ?

Il a besoin que je lui réponde. Il a besoin que…

— Ne me demande pas ça, je murmure en sentant les larmes monter. Tu peux me poser toutes les questions que tu souhaites mais pas celle-ci.

Il me regarde longuement, comme pour m’offrir quelques secondes pour changer d’avis. Je me recule le plus possible contre la portière, mon cœur se révolte dans ma poitrine, comprenant que nous sommes dans une voie sans issue. Et Rafael le comprend aussi.

— Et c’est justement pour ça que j’ai pas pu continuer tout à l’heure. J’avais tort sur toute la ligne. Être ton ami est insupportable, Juliet. Tu me balances des miettes comme si j’étais un animal qui te tenait compagnie et tu te demandes pourquoi c’est soudain si compliqué pour moi de ressentir ce besoin viscéral d’être plus que ton pote ? Tu ne me donnes rien du tout ! J’ai l’impression de passer mon temps à courir après une inconnue et je me suis jamais senti aussi à la traîne de toute ma vie. Je déteste ça. Alors, tu sais quoi, j’abandonne.

La souffrance peut revêtir bien des formes, mais celle-ci… impossible d’en définir les contours. Elle me submerge comme une ombre immense et étouffante.

— Tu étais d’accord avec ça, je peine à rétorquer.

— Ouais, jusqu’à ce que je me rende compte que j’avais des sentiments pour toi. J’ai pas envie de tomber amoureux d’une fille inatteignable. D’une fille qui ne me rendra rien de ce que je lui offrirai. Peut-être que ça fait de moi une fleur bleue, mais à ton avis, qu’est-ce que ça fait de toi ?

Une fille au fond d’un ravin, qui a eu toutes les peines du monde à remonter la pente. Il n’imagine pas les dégâts qu’il est en train de provoquer. Je croyais m’être relevée du pire, mais ce coup-là…

— J’peux pas.

Il ferme les yeux une seconde. Je suis clairement en train de lui briser le cœur, mais lui dévoiler la vérité est au-dessus de mes forces.

— Alors c’est terminé, il annonce d’une voix plate en les rouvrant.

— Pourquoi tu fais ça ?

— Parce que j’te veux, mais pas comme ça. Être ton ami dans ces conditions est déjà devenu invivable, alors plus… je n’en suis pas capable. Cette Juliet-là, je n’en veux pas.

Tout ce sur quoi j’avais basé ma relation avec Rafael vole en éclats à la seconde où il dit ça. Cette Juliet-là, je n’en veux pas. Je croyais que la nouvelle moi avait trouvé sa place, il le fallait, mais son rejet détruit mes fondations fragiles. Je sens des larmes couler sur mes joues et un sanglot m’échapper. Je suis en train de m’effondrer et, tout à coup, je ne vois que sa souffrance alors que je le repousse. Sa colère, alors qu’il conduit. Comme ce soir-là, il y a deux ans. Danger.

— Rafael, ralentis, s’il te plaît.

Une sensation de déjà-vu assaille mon esprit, et ma bonne vieille peur ressurgit, comme si elle attendait ce moment impatiemment. La situation m’échappe.

— Ralentis, s’il te plaît, je répète.

Rafael a toujours été un chauffeur très attentif à mes craintes, mais là, je parle à un sourd. Mon rythme cardiaque accélère, et j’ai du mal à respirer. La ceinture m’oppresse, je me sens piégée. Tout ce que j’ai ressenti ce soir-là avec Owen revient comme si je n’étais jamais sortie de sa voiture et que la scène se rejouait. Mon corps est tendu dans l’attente de l’impact, c’est insupportable.

Dieu merci, ma maison apparaît au bout de la rue, et mes doigts gelés cherchent l’attache de ma ceinture.

— Arrête la voiture !

Mon cri le fait piler net. J’ouvre la portière en la repoussant avec mon pied et me propulse à l’extérieur. Je tombe à genoux sur le trottoir, mes jambes refusant de fonctionner. J’ai un haut-le-cœur et enfonce mes ongles dans le bitume. Il y a moins de vingt minutes, ils griffaient les épaules de Rafael, mais tout ça semble être un très lointain souvenir.

Sous mon nez, ses baskets apparaissent. Maintenant que je suis sortie, la panique se transforme en rage.

— Je t’ai demandé de ralentir !

— Je roulais à une vitesse normale, il réplique froidement. T’as dégoupillé toute seule, pile au moment où tu t’es retrouvée dans ce cul-de-sac. Tu vois pas que cette peur en voiture n’est qu’une excuse pour camoufler ton incapacité à te comporter normalement avec les autres ?

— Va te faire foutre.

— Tu sais quoi, Juliet, y’a des accidents tous les jours, et les gens ne restent pas bloqués deux ans là-dessus. Il serait temps que tu passes à autre chose ou que tu trouves un autre prétexte à tes réactions !

Je ressens la virulence de ses paroles s’enfoncer dans mon ventre avec la force de boulets de canon. J’ai envie de le frapper, de le mordre, de le griffer, de décharger toute la douleur que son comportement et ses mots provoquent en moi. Mais mon corps et mon esprit ne sont pas solidaires. Je suis pétrifiée. Pas une larme ne s’échappe de mes yeux, mais les sensations qui tourbillonnent entre ma tête et ma poitrine valent un seau entier de sanglots. Parce qu’au-delà du coup de poignard qu’il vient d’infliger à mon cœur, c’est toute ma personne que je remets en question. Encore. Mais cette fois, je ne sais plus quelle direction emprunter pour trouver cette solution que je cherchais désespérément et que je pensais avoir enfin dénichée.

— Tu te caches derrière des excuses, il revient à la charge sans me ménager. Pourquoi tu te comportes comme ça, Juliet ? Pourquoi tu cherches autant à te tester tout en te terrant dans un putain de trou ? Pourquoi tu te sers de cet accident de voiture pour justifier tout ce que tu ne parviens pas à affronter ?

Ses questions en rafale agissent comme des lanières de cuir contre ma peau. Je le déteste.

— Tu n’as aucune idée de ce dont tu parles ! je hurle en bondissant sur mes pieds.

— La faute à qui ? Y’a un truc que je sais, par contre, c’est pas d’un chauffeur dont t’as besoin mais d’aller te faire soigner. Un putain d’accident de voiture ne rend pas les gens aussi tordus.

Le vase est plein. Il déborde. Non, il explose, et aucun de nous deux ne s’attend à ce qui arrive. Je hurle. Je hurle en le regardant droit dans les yeux et en frappant sa poitrine avec mes poings. Je hurle, et il en perd toute contenance parce qu’il se tient face à une Juliet qu’il n’a jamais vue. Je hurle ce cri que je retiens prisonnier depuis deux ans et qui a décidé de s’évader ce soir, emportant avec lui ce qui suit.

— C’était pas un accident ! je crache avec la puissance d’un désespoir retenu.

Quelque part dans mon esprit, un fracas métallique tonitruant résonne en écho à mes paroles, et mes yeux s’écarquillent d’effroi.

Je plaque mes deux mains contre ma bouche, comme si ça pouvait changer ce qui vient de se passer, mais il est trop tard. Le visage de Rafael se transforme en un claquement de doigts, virant de la colère à la sidération.

— Qu… Quoi ?

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