Campus drivers Tome 4 - Love Machine
54 - Rafael
54
Rafael
Quarante-neuf heures. C’est le temps que j’ai patienté avant de me pointer devant chez Juliet. Si je m’étais écouté, je serais revenu dès le lendemain matin après avoir merdé, mais Carrie a été très claire et précise. Quarante-neuf heures, ni plus ni moins. Apparemment, c’est un nombre qui a fait ses preuves en amour. J’avoue que j’ai eu envie de lui rire au nez en entendant ça, mais Lewis m’en a dissuadé d’un regard sérieux, limite prophétique, et j’ai accepté de faire confiance à cette étrange personne.
Ça a été deux jours longs et déprimants. L’avantage, c’est que je suis convaincu d’une chose : Juliet me manque, et j’ai bien l’intention de me rattraper. Je n’ai pas arrêté de penser à elle, à son état, à ce qu’elle a traversé. Après ça, j’ai étalé sur la table tout ce que Juliet a dit ou fait depuis le mois de janvier et j’y vois enfin clair. Je regrette toujours énormément la façon dont je m’y suis pris pour obtenir la dernière pièce de son puzzle mais je compte bien corriger le tir. À condition qu’elle m’en laisse la chance, évidemment. N’ayant eu aucune nouvelle d’elle, il m’est impossible de prévoir ce qui m’attend. Ce qui nous attend.
Au moment de prendre mon courage à deux mains, quelque chose remue le long de la clôture qui borde sa maison. Je plisse les yeux et, quand je reconnais un berger allemand, je me prépare psychologiquement à devoir partir en courant. Juliet a dit qu’elle avait dressé son chien pour renifler et attaquer les skateurs, je ne suis pas sûr d’avoir envie de vérifier si c’est vrai. Est-ce qu’il monte la garde pour m’empêcher d’approcher ? Je vais vite le savoir puisqu’il vient de s’asseoir à deux mètres de moi. Les oreilles relevées, sa queue fouette le sol.
— Hey, Patch… je tente en prenant une tonalité guillerette. Comment ça va ?
Il m’observe sans bouger, comme pour me défier ou préméditer son assaut.
— Je suis venu voir Juliet, je l’informe. Je viens en paix. Gentil, le chien.
L’une de ses oreilles se dresse à la mention de sa maîtresse. Oui, je suis venu voir Juliet, et pas question de repartir bredouille.
— Si tu essaies de me faire fuir, tu devras me passer sur le corps.
Je tends spontanément ma jambe gauche, qui survivra à une éventuelle morsure. Si je peux éviter de perdre la deuxième sous ses crocs, ça m’arrangerait.
— Mais si tu me laisses la voir, je reprends d’une voix calme, je te promets une promenade sur la plage. J’ai déjà croisé plein de jolies chiennes, là-bas. Marché conclu ?
J’en suis réduit à demander son autorisation à un chien en lui faisant miroiter de la drague canine…
Il tourne la tête vers ma voiture, et son aboiement bref me fait sursauter.
— T’es quand même pas en train de m’ordonner de remonter dans ma caisse ?
À sa façon de me regarder, j’ai l’impression de comprendre que ce n’est pas ça. Attends…
— C’est toi qui veux monter dedans ?
Nouvel aboiement.
— Là, tu rêves ! Je ne laisse même pas monter ma propre tante parce qu’elle perd ses cheveux, alors toi et tes paquets de poils, vous pouvez vous brosser !
Un drôle de marmonnement s’échappe de son museau. J’ai l’impression qu’il négocie, mais cette pensée me tire un ricanement. C’est juste un chien ! Même si je suis obligé de reconnaître qu’il ne lui manque pas grand-chose pour se mettre à parler. Il trottine jusqu’à ma caisse et la renifle d’un pneu à l’autre.
— Patch… je l’avertis. J’te préviens, si tu lèves la patte sur ma bagnole…
Il se retourne vers moi. Il pourrait retrousser les babines et me tirer la langue que ça me ferait le même effet. C’est son tour de m’adresser un avertissement, je crois, car après avoir aboyé une dernière fois, il repart vers chez lui et disparaît derrière un arbre.
— Ravi d’avoir enfin fait ta connaissance, j’ironise en agitant la main.
Bon sang, il est aussi déconcertant que sa propriétaire. Et en parlant d’elle, je dois…
— Tu comptes piétiner devant chez moi en discutant tout seul encore longtemps ?
Je tressaille en entendant une voix grave résonner dans la rue. Il fait nuit, le jardin de Juliet est éclairé, mais je ne vois personne. Je sonde les alentours et repère enfin celui qui a parlé. C’est son père, allongé sur un transat dans la pénombre. Dans celui d’à côté, Warren lui tient compagnie. Ils se mettent debout et marchent vers moi.
— Russel Monroe, se présente le père de Juliet en me tendant la main.
Son visage est plus serein qu’avant-hier, celui de Warren aussi. C’est bon signe, non ?
— Rafael Torres, je réponds poliment.
— Tu as loupé Juliet d’une minute, il m’informe.
Merde !
— Elle est sortie ?
— Non, elle vient tout juste de rentrer.
Parfait, attendre une heure supplémentaire m’aurait rendu cinglé. Russel baisse les yeux sur mes pieds, mais pour une fois, je suis prêt à répondre à la question qu’il va me poser.
— Où t’as trouvé cette paire de pompes ? Elles sont hyper stylées !
Difficile de déterminer ce qui m’interloque le plus. Sa question ou son choix de mots. Warren capte mon regard surpris avant de lever les yeux au ciel.
— La crise de la cinquantaine, il ricane. Papa, tu fous la honte, sérieux. T’es trop vieux et ringard pour parler comme ça, fais-toi une raison.
— Tu me paieras cet affront, mon garçon.
— Tu vois ! Ça, c’est le genre de truc que balance un bon père de famille.
Je m’attendais à une atmosphère plus pesante et un accueil moins agréable, je suis désarçonné.
— Est-ce qu’elle va bien ? je souffle en malmenant la cordelette en cuir à mon poignet.
Russel me couve d’un regard satisfait, associé à un gentil sourire.
— Le mieux, c’est que tu t’en assures toi-même, non ? il m’invite avec un clin d’œil.
— Merci, mais est-ce que je peux vous demander un service ?
— Bien sûr, je t’écoute, mon pote.
— Papa… soupire Warren.
— Vous m’autorisez à garer ma voiture juste ici ?
Il suit mon doigt et arque un sourcil.
— Rien que quelques minutes, je le rassure.
Il est perplexe, mais lorsqu’il relève son visage un peu plus haut et qu’il comprend ce que j’ai derrière la tête, sa bouche s’étire.
— OK, mais ne dis rien à ma femme, elle est légèrement maniaque.
— C’est promis.
— Vas-y, je rentre détourner son attention ! il chuchote comme si nous fomentions le plan de l’année.
Il court jusque chez lui tel un soldat en mission. Ça ne m’étonnerait même pas qu’il fasse une roulade entre les buissons. Il m’adresse un pouce levé depuis la porte avant de la refermer sur lui. Pas étonnant que Juliet ait été si imprévisible. Tel père, telle fille.
— Est-ce que je peux rester pour regarder ? demande Warren.
— Euh… Non.
— Oh ! Allez ! J’ai dit à ma sœur que tu valais le coup, je mérite une récompense !
— Parce qu’elle t’écoute, en général ?
— Je l’ai convaincue de retenter la Love Machine, la preuve que j’ai de l’influence sur elle.
— Tu pouvais pas choisir pire exemple… je marmonne.
— Il se passe jamais rien dans ce quartier, sois cool. Et puis y’a des chances qu’on se revoie assez souvent, t’as plutôt intérêt à m’avoir comme allié.
— Si ça fonctionne, je trouverai comment te remercier. Mais maintenant, tire-toi.
— Je m’en souviendrai, tu viens de vendre ton âme au diable, il susurre en reculant vers chez lui.
Dès qu’il a quitté le perron, je monte dans ma caisse et manœuvre rapidement.
Je m’apprête à couper le moteur quand le bandeau d’une notification s’affiche sur l’écran de mon téléphone. Mon appréhension s’envole, un large sourire se forme sur mon visage et un remous dans ma poitrine annihile mes doutes.
Warren a dit que je lui avais vendu mon âme, mais si c’est réellement le cas, il n’en a obtenu que la moitié. Parce que l’autre partie est là-haut, derrière ces rideaux tirés.
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