Campus drivers Tome 4 - Love Machine
55 - Juliet
55
Juliet
Alors que je suis assise en tailleur sur mon lit, mon portable entre les mains, mes pouces s’agitent au-dessus de l’écran sans le toucher. Comment est-ce que je suis censée réamorcer la conversation avec Raf après ce qu’il s’est passé ? Est-ce que je m’adresse au chauffeur, à l’ami ou à celui qui m’a fait chavirer dans tous les sens du terme ? Quand je pense à Rafael, il est toutes ces choses-là depuis longtemps. J’hésite à lui envoyer un GIF, mais moi qui suis si souvent inspirée, aucun ne représente ce que j’ai en tête. Je veux lui dire que j’avais tort sur certaines choses, raison sur d’autres, que j’ai réfléchi, que j’ai encore des choses à régler mais que je n’ai pas envie d’agir comme je l’ai fait jusque-là. Je veux le faire pour moi, mais sans repousser les autres. Je veux réapprendre à être moi, mais avec lui à mes côtés.
Soupir.
Reste à savoir s’il l’envisage ou si je l’ai refroidi. Peut-être qu’il aspire à quelque chose de plus simple…
Les doutes commencent à m’assaillir. Je tape la première chose qui me passe par la tête pour les contrer et appuie sur « envoyer ».
JULIET : Je ne sais plus quelle lettre symbolise l’inconnue dans
une équation, mais pour résoudre la mienne, je crois que c’est
un R.
Je scrute l’écran en mordillant nerveusement ma lèvre. Est-ce que je me suis réellement rabaissée à mathématiser mon texto en espérant que ce soit plus percutant ? Bon sang ! C’est d’une niaiserie édifiante…
RAFAEL : C’est X, l’inconnue ! Le R correspond aux nombres
réels, Crocsy. Résoudre R dans une équation d’inconnues X,
c’est trouver les solutions réelles qui rendent l’égalité correcte.
Je laisse tomber le téléphone de mes mains, surprise qu’il réponde si vite, mais surtout agressée par ce texto cauchemardesque qui ravive un vieux traumatisme scolaire.
JULIET : Ah ! Putain, ne me lance pas tes foutues maths en
pleine figure comme un slip sale.
RAFAEL : C’est toi qui as « lancé » ce sujet.
JULIET : Je ne sais pas ce qui m’a pris. Un moment
d’égarement.
RAFAEL : Tu t’es bien débrouillée pour un cancre. De la poésie
algébrique, c’est un très bon début.
JULIET : Le début de la fin, ouais. Fais comme si je n’avais
jamais écrit un truc pareil et j’en ferai autant.
RAFAEL : Tu rêves, j’ai une capture d’écran à encadrer.
Je tire la langue à mon écran avant de me rappeler pourquoi j’ai envoyé ce message à Raf. J’ai failli oublier, vu la simplicité avec laquelle nous venons de discuter. Comme s’il voulait la même chose que moi. Mais avant de m’emballer, je dois en être sûre. J’ai déjà mal interprété beaucoup trop de choses, hors de question de reproduire la même erreur.
JULIET : J’aimerais réserver une course.
RAFAEL : Je croyais que tu voulais résoudre une équation…
Oui, justement.
JULIET : CQFD 1.
RAFAEL : Avec l’Élu ?
JULIET : …
RAFAEL : OK, OK. Quand ça ?
J’écris spontanément « tout de suite », avant de corriger. Vas-y doucement, Juliet.
JULIET : Quand tu veux.
RAFAEL : Maintenant ?
Oui !
JULIET : Pourquoi pas.
J’attrape mon coussin et le presse contre moi en inspirant. Mon pouls est survolté, pris en étau entre l’appréhension et l’impatience.
RAFAEL : T’as pas l’air sûre.
JULIET : Maintenant.
RAFAEL : Ça tombe bien, je suis déjà là.
Durant quelques secondes, je ne sens plus les battements de mon cœur. Hein ? Comment ça, il est déjà là ?
Je saute de mon lit, m’approche de mes rideaux et les tire d’un coup sec. Je lorgne la rue à travers les carreaux mais n’aperçois que… la rue.
Je m’apprête à reprendre mon téléphone quand un « toc » résonne contre la vitre. Puis un second. J’opère un demi-tour, ouvre la fenêtre et me penche à la balustrade.
— Qu’est-ce que…
Entre deux arbres, dans un espace qui n’est absolument pas prévu pour cet usage, la voiture de Rafael est là. Et lui aussi. Debout sur son toit, la tête relevée vers moi et son portable dans la main.
Mon cœur s’élance contre ma poitrine. Je me retiens à la rambarde pour ne pas sauter en bas. Il est venu, avant même que je le propose ! Il est arrivé pile au moment où j’allais le lui demander, sinon je l’aurais vu en rentrant il y a quelques minutes.
On échange un long regard. Une douce euphorie crépite de mon cou à mon ventre. Il veut la même chose que moi. Je le détaille, cherchant comment il a pu s’inviter dans ma vie aussi subtilement alors que je ne voulais personne. Rafael se racle la gorge, je prends mon courage à deux mains pour lui dérouler tout ce que j’ai à lui dire.
— Tu…
— Ô Juliet, Juliet ! il déclame tout à coup en ouvrant les bras en grand.
Mes yeux s’écarquillent, je suis médusée tandis qu’il poursuit sa tirade shakespearienne. Ou presque.
— Pourquoi es-tu aussi… haut ? Comment t’as pu descendre par-là toutes ces fois sans te tuer ? T’es complètement inconsciente ! J’te préviens, à partir de maintenant, tu arrêtes de faire ça !
Je m’accoude à la rambarde et secoue la tête en me retenant de rire.
— Ça commençait si bien… Après Pablo, j’ai droit à Romeo, hein ? Il t’a fallu deux jours pour orchestrer ça ?
— Moi, j’voulais venir avant, mais Carrie m’a conseillé d’attendre quarante-neuf heures.
— C’est drôlement précis.
— Ouais. Et long. Donc maintenant, descends et viens avec moi.
Son impatience est un baume sur mon manque de confiance. Il sait tout et il est là.
— Où ça ?
— N’importe où tant que l’égalité est correcte.
— Je comprends toujours rien à tes trucs de matheux, je grimace. Je ne crois pas que Romeo ait séduit Juliet avec de l’arithmétique.
— Alors je vais simplifier. Toi plus moi égal deux, c’est plus clair ?
— C’est tout ?
Il fronce les sourcils.
— Ben… ouais. Un plus un, ça donne deux, Juliet. C’est inquiétant, là, quand même.
— J’croyais valoir au moins douze.
Je l’entends rire et j’adore la façon dont ce son rebondit en moi.
— Non, tu vaux bien plus que ça, il répond sur un ton soudain plus sérieux.
Mes jambes tremblent et mon souffle s’emballe.
— Je suis désolé, Juliet. J’ai réagi comme le pire des connards. Sur la mappemonde de la connerie, j’ai été le plus grand pays. Mes sentiments m’ont dépassé et j’ai perdu le contrôle. Pour être honnête, je pensais ce que je t’ai dit, le bon comme le mauvais, mais je regrette la manière dont je t’ai balancé ça. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’avais jamais ressenti ça avant, et… ce Martin de merde m’a rendu dingue. Et la narine de Tory. Et ta bouche. Et ta jupe fendue. Et…
Il mime une bombe qui explose puis plaque ses mains sur son crâne en m’adressant une œillade contrite.
— J’aurais pas dû être aussi frontal sous prétexte de vouloir t’aimer tout entière. Mais ça ne change rien au fait que je te veuille tout entière, Juliet.
— Encore maintenant ? Même en sachant qu’il y aura sûrement des instants où je douterai que tu puisses compter sur moi ?
— J’essaierai de te prouver qu’on peut avoir besoin de quelqu’un sans en être dépendant.
La dépendance… Je ne m’étais jamais imprégnée de ce mot, qui sonne soudain comme une évidence.
— J’ai envie de t’aimer simplement et que tu te sentes libre d’en faire autant. Tu connais ma façon de fonctionner, je me fous des règles formatées en amitié comme en amour. J’étais sincère en disant que je suis le candidat parfait, alors donne-moi la chance de te le prouver. Je suis prêt à plonger sans que tu doives retenir ton souffle pour nous deux.
Cette déclaration est le plus puissant des antidotes. Mes larmes emportent les dernières traces du plomb qui infectaient mon cœur.
— Moi aussi, je suis désolée, Rafael. Je me suis nourrie de ce qui m’arrangeait, je n’ai été honnête ni avec toi ni avec moi, alors que tu as toujours été en phase avec tes émotions. Je ne veux plus jamais que tu me parles comme tu l’as fait avant-hier mais je comprends pourquoi ça s’est produit. Je suis contente que ça se soit passé, c’était l’électrochoc qui me manquait pour me sortir des décombres sous lesquelles j’avais choisi de rester ensevelie. Tout ce temps, je me suis imposé des règles de sécurité, j’ai gardé ce secret en imaginant des conséquences horribles si je parlais, mais la vérité, c’est que je me sens tellement mieux maintenant.
— Vraiment ? il souffle.
— Je ne voulais plus qu’on ait besoin de moi mais j’en avais oublié que moi aussi, j’avais besoin de Juliet. J’ai encore du travail, je ne pourrai jamais effacer ce qu’il m’est arrivé, mais il y a des erreurs que je ne commettrai plus. Gommer toutes les lignes de qui je suis comme je l’ai fait depuis deux ans était une mauvaise idée. Parce qu’au final, c’était tout le contraire de ce que je visais. Je détestais celle que j’étais devenue pour combler les failles d’Owen mais j’ai continué à être cette même fille qui comblait mes propres failles.
Je me penche un peu plus, prête à sauter dans le vide.
— T’avais raison, Raf. J’avançais dans aucune direction, mais en montant dans ta voiture en janvier, tu m’as conduite exactement là où il fallait. Sauf que je n’ai plus envie d’être une simple passagère. Je veux tenir le volant.
— Pas au sens propre, hein ? Non, parce que personne conduit ma bagnole. J’préfère annoncer les choses direct.
— Non, mais… je t’ouvre mon cœur, espèce d’idiot !
— Je te laisserai tenir un volant spirituel, Crocsy, il ajoute en me souriant. Tu pourras aller où tu veux, tant qu’on se retrouve au bout du chemin. T’en dis quoi ?
Mes larmes coulent encore, mais c’est un sourire qu’elles rencontrent.
— J’en dis que t’es sacrément doué pour un foutu skateur.
1. Ce qu’il fallait démontrer. Expression qui intervient souvent à la fin d’une démonstration
mathématique.
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