Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 6 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

5 - Rafael

5

 

Rafael

 

Debout sur mon skate, je me baisse et esquive de peu le trognon de pomme jeté par mon cousin.

— T’es pas concentré ! il m’engueule alors que je viens de rater un

heelflip 1.

Je place un ollie 2, assure la réception et reviens vers Felix.

— T’as un souci avec ta planche ? il me demande alors que je m’assoie à côté de lui.

— Nope.

— Avec ta jambe bionique ?

— Non plus.

— Alors c’est quoi, l’embrouille ? T’es déconnecté de ta board, ce midi.

— Abuse pas, t’as vu les tricks 3 que j’ai balancés ?

— Ouais, il souffle, pas convaincu. Un type amputé des deux jambes aurait fait mieux. C’est la compète d’avril qui te fout la pression ?

— Sûrement.

À vrai dire, je ne sais pas ce que j’ai. Felix me connaît bien, je suis mauvais aujourd’hui, et ça me fout les boules. Je pousse toujours mes limites au maximum et, quand ça ne donne pas de résultat, comme là, j’enverrais bien ma board contre un mur.

— T’as encore trois mois et demi devant toi pour perfectionner tes figures et en mettre plein la vue aux sponsors. Ça va le faire, si tu évites d’être parasité.

— Ça ira, mec.

— Tout roule à la fac ? Et pour les Campus Drivers ?

— J’ai de plus en plus de courses. À ce rythme, je pourrai me payer cette prothèse de malade avant la rentrée prochaine.

— Celle qui fait aussi machine à café ?

— J’ai hésité, mais pour le même prix, l’autre faisait des paninis.

— J’adore les paninis.

— Voilà, je conclus en me marrant.

— En parlant de bouffe, tu viens manger à la maison ce soir ?

— Impossible, j’ai des rencards.

— Des ? Genre plusieurs filles en même temps ? Genre un paninichons ?

— Si seulement !

Avec l’énergie d’un commercial sous cachets, je lui vante les mérites de la collab entre la Love Machine et les Campus Drivers. Y’a pas à dire, m’entendre en parler à voix haute fait tripler mon envie de démissionner.

— Ça a l’air chiant, il se contente de constater avec une légère grimace.

— On est d’accord ! Je me console en me disant que derrière mon volant, tout me semble cent fois plus étincelant.

Il se gratte le menton en réfléchissant.

— Voyons le côté positif. Cette expérience va te permettre d’apprendre des choses.

— Comme renforcer mon mental ? Je suis déjà un roc. Inutile.

— Comme séduire une nana et la garder plus de vingt-quatre heures. Tu seras spectateur des pires et des meilleures techniques, ça vaut son pesant d’or.

— Oh ! Ça ? Pas intéressé, je balance en haussant les épaules. Je vois clair dans ton jeu, essaie pas de m’attirer dans tes travers parce que t’as une petite amie depuis six mois.

— Huit, il corrige en remuant les sourcils.

— Félicitations, je sais pas comment elle te supporte.

— Elle m’aime, il susurre.

— Et moi, j’aime ma caisse et ma planche, j’ai besoin de rien d’autre.

Et surtout de personne. Si j’ai bien appris un truc en perdant la moitié d’une jambe, c’est qu’il ne faut compter que sur soi-même pour avancer. Je ne suis pas contre avoir une copine dans l’absolu, mais je ne forcerai pas le destin pour ça. Ça viendra tôt ou tard, quand je rencontrerai la bonne personne. Si tant est que ça arrive. Et sinon, je ne pleurerai pas.

— Si tu le dis.

— Bon, je m’y remets, je termine en remontant sur mon skate. J’ai un module à séduire, y’a que ça de vrai.

— Ouais, ben quand je te vois rider aujourd’hui, aucune chance que tu conclues.

J’enfile mes écouteurs et m’entraîne encore une heure avant de retourner en cours. Je cale ensuite deux courses rapides pour les Campus Drivers puis rentre à la résidence pour me doucher.

En poussant la porte de la chambre, je découvre Luke avachi en travers de son lit.

— Ça va ? je lui demande en balançant mon sac à dos sur mon pieu.

— J’suis crevé ! J’ai voulu faire une sieste, mais mon téléphone m’a pris en otage.

— T’es encore dans ton trip de vidéos immondes où des types percent des boutons ?

— Me juge pas, Raf. C’est de la magie noire, ce truc ! Dès que tu commences à en mater une, tu peux plus t’arrêter.

— T’es pas net, te fabrique pas d’excuses. Sinon, t’as reçu les infos pour ce soir ?

— Oui, j’ai trois réservations.

— Trois ? Je me plaignais des deux dont j’écope, merci, j’me sens vachement mieux !

— Frimeur… J’te souhaite de tomber sur des gens louches.

— Tu sais que si tu souhaites de vilaines choses, le karma te le rendra ?

— J’crois pas en ces conneries. En plus, je suis l’humain le plus chanceux que tu connaisses, tu sais que ça n’arrivera pas.

Il a raison, j’ai jamais rencontré un mec aussi veinard que lui. Dans une même journée, le gars est foutu de trouver un billet de cent dollars sur le trottoir et de gagner un an de tacos offerts. Lucky Luke…

— D’ailleurs, pourquoi tu ronchonnes tout d’un coup ? Je t’ai pas entendu râler quand les boss nous ont parlé de cette collab, c’est pas un peu tard pour réagir ?

— La flemme, mon pote. La flemme.

J’ouvre ma penderie pour y choper des fringues propres et m’enferme dans la salle de bains.

Je me débarrasse de mes habits, de ma prothèse et file sous la douche. Lorsque j’en ressors, Luke se coiffe devant le miroir.

— Envoie-moi un message quand t’as fini ta première course pour cette Love Machine de malheur, je lui lance en me séchant les cheveux avec ma serviette.

Il hoche la tête et claque la porte derrière lui. Je n’ai même pas trois secondes de quiétude avant que Dallas entre à son tour, par l’autre porte, et relève la cuvette des toilettes.

— Quand est-ce qu’on mange chez toi ? il m’interroge tout en pissant.

— T’es accro ou quoi ?

— Absolument.

— À la bouffe ou à mes cousines ?

— Si je réponds, je risque d’être désobligeant envers tes cousines, il

ricane en tirant la chasse. Je pourrais mourir pour les 4 papas rellenas de

Veronica. Même si je kiffe les hanches de Yamisel. Et j’parle pas de Gloria et de ses…

— Rétrograde, vieux ! je le calme en lui lançant un regard noir.

— C’est de la pure politesse envers les tiens qui me nourrissent.

J’ai une très grande famille qui vit à Little Havana depuis des décennies. Même les repas les plus simples se font toujours à des tables bondées. Quand j’ai connu Dallas, Andy et Luke, je les ai invités, pour briser la glace entre nous et les soumettre à l’œil affûté de mes tantes. Il leur a suffi de quelques minutes pour se faire accepter, et depuis, ils m’accompagnent très souvent.

— T’es prêt à amorcer la Love Machine ? il change de sujet.

Je lui envoie un regard lourd de sens.

— J’ai jamais autant rêvé que l’appli fasse faillite.

— Pense à tous ces couples qui raconteront à leurs petits enfants que leur premier rencard a eu lieu dans une voiture incroyable, conduite par un chauffeur prévenant.

— Tu parles. Le mec se rappellera le décolleté de la fille, et elle des cent dollars qu’elle aura dépensés pour sa robe gainante.

— Ta désillusion ne m’atteint pas. Elle coule sur mon corps.

— Il a suffi d’un cœur en fourrure et te voilà perdu, Dallas.

— Même Amy n’est pas aussi réfractaire que toi à ce partenariat.

— Depuis quand elle t’autorise à utiliser son prénom ?

— Elle le saura jamais.

— Sois pas si sûr de toi avec Hitman.

— Elle joue les dures, mais je parie qu’il y a un petit cœur en fourrure qui bat dans sa poitrine.

— Tu cherches à écourter ta vie en évoquant sa poitrine ?

— Arrête, tu vas me porter la poisse ! J’me casse, des futurs mariés m’attendent pour siroter un frappuccino en toute sécurité.

— J’ai été ravi de te connaître, Dal ! je balance alors qu’il repart dans sa chambre.

Je m’appuie sur le rebord du lavabo et échange avec mon reflet une moue supposée nous encourager. Je n’ai aucun allié dans cette bataille !

— 5 Vamos, amigo.

Ayant encore une bonne heure disponible devant moi, je m’allonge sur mon lit et alimente mon Instagram avec une vidéo de skate que j’ai filmée hier. Mon compte a percé l’an dernier, et je surfe sur la vague pour attirer des sponsors. J’ai déjà plusieurs partenariats rémunérés mais je vise de grosses marques.

Peu de temps avant de décoller, je reçois un SMS de mon coloc, comme convenu.

LUKE : Première session de Love Machine : check ! C’était pas

si terrible. J’ai récité mon petit discours d’introduction, j’ai

souri, j’ai conduit. J’ai déposé les tourtereaux devant un café,

puis je les ai ramenés. Je crois qu’ils sont bien partis pour

conclure au second rdv.

RAFAEL : Arrête, tu vas me donner envie de m’inscrire.

LUKE : Compte pas sur moi pour te servir de chauffeur.

J’arriverai pas à me concentrer sur la route, ma vue sera

brouillée par les larmes de mon fou rire. Je tiens plus à ma

voiture qu’à ta vie amoureuse.

RAFAEL : Tu ne mérites pas mon amitié.

LUKE : Quoi ? Je suis ton ami, ça y est ?

Je lève les yeux au ciel en lisant sa petite pique. J’ai vachement progressé avec mes coéquipiers, mais ça ne suffit jamais à Luke, qui se plaint de mon tempérament réservé.

RAFAEL : Presque.

LUKE : Allez, j’y retourne. On se fait un bilan en fin de soirée.

RAFAEL : Quoi, c’est tout ?

LUKE : Ah ! Si, une dernière chose.

RAFAEL : ?

LUKE : Sois aimable.

RAFAEL : Va te faire foutre.

LUKE : Vas-y, défoule-toi sur moi, je suis là pour ça.

Je quitte ma piaule, saute dans ma bagnole et ouvre ma boîte à gants. Ce que je m’apprête à faire me file le vertige. Je tends la main, ferme les yeux et me résous à vendre mon âme aux affres de l’amour.

Je décolle mes paupières et lâche un grognement en faisant démarrer le moteur. C’est ma première course pour la Love Machine, et ce cœur fraîchement pendu à mon rétro me donnerait presque envie de brûler ma voiture. C’est un outrage d’y foutre une merde pareille ! Sans compter que j’ai écopé de la couleur rouge, évidemment !

Il me faut moins de cinq minutes pour arriver au point de rencontre, à l’est du campus. Pour patienter en attendant les étudiants en quête du grand amour, je relis le mémo envoyé par Adam et grince des dents en m’imprégnant du petit discours de bienvenue que je suis censé déclamer avec professionnalisme.

Je le répète une fois à voix haute pour estimer mon degré de crédibilité. OK, c’est carrément à chier.

— Salut.

Je fais un bond sur mon siège et pivote la tête vers ma fenêtre entrouverte, derrière laquelle une brune m’observe, son nez quasiment collé à ma vitre. Avec des yeux immenses. Assez grands pour lire dans mes pensées, voire y insuffler les siennes.

J’hésite à me saisir du spray d’eau bénite que Tante Divina m’a forcé à avoir dans le vide-poche. Je me suis foutu d’elle et de ses croyances, mais ça me démange de le choper par précaution, tandis que je tourne la manivelle pour faire descendre le carreau.

— Je suis Clarissa.

Et moi, je suis angoissé par la façon dont elle siffle les « s ».

— Je peux monter ?

Si je cligne des yeux, va-t-elle se téléporter ?

— On se désinfecte les mains avant, je feinte.

Je brandis mon spray et pulvérise vers ses mains tendues. Si elle se met à hurler et que de la fumée s’échappe de ses paumes, je prends le large sans demander mon reste.

 

1. Figure de skateboard.

2. Figure de skateboard.

3. Mouvements effectués correctement du début à la fin, en skateboard.

4. Plat traditionnel péruvien. Pommes de terre farcies à la viande.

5. Allez, l’ami ! (en espagnol).

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