Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 41 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

40 - Juliet

40

 

 

Juliet

 

Depuis que nous sommes en tête à tête dans ce café, je cache mon trouble derrière mon mug brûlant. J’ai les doigts en feu, mais il m’est beaucoup trop utile pour camoufler la moitié de mon visage. Sans lui, Dylan risquerait de remarquer mon manque d’entrain. J’ai beau me marteler l’esprit avec des encouragements, le cœur n’y est pas.

— Et toi, sinon ? Tu aimes faire quoi ?

Il est patient et gentil, ça devrait être facile de partager cette heure avec lui, mais je n’arrive pas à me détendre. J’ai l’impression de tout recommencer à zéro, la naïveté de l’adolescence en moins. Et un Rafael Torres en plus !

De l’autre côté de la vitre, dans sa voiture de collection qui attire l’attention des passants, je sais qu’il m’observe. J’ai enfoui mon portable au fond de mon sac pour ne pas être tentée de lire les messages qu’il m’envoie. Déjà que je ne suis pas très bavarde avec Dylan, je ne vais pas en plus pianoter des SMS sous son nez.

— Juliet ? T’es encore avec moi ?

Merde.

— Oui, oui. Pardon. Je réfléchissais par où commencer. Hum, j’aime faire du patin à roulettes.

— Une vraie fille de Miami, il sourit. T’as toujours vécu ici ?

Il passe déjà à la question suivante, ce qui m’arrange. Pas besoin de développer.

— Non, je suis arrivée pour mes études.

Ce n’est ni tout à fait vrai ni tout à fait faux.

— Et toi, tu vivais déjà en Floride ?

— Non, je viens d’Alabama.

Ce qui explique certainement sa fameuse chemise à carreaux. Avec les remarques de Rafael, elle m’obsède !

Du coin de l’œil, je vérifie si mon chauffeur est toujours à son poste. Et il l’est. C’est con mais ça me réconforte. Ça m’agace cependant aussi, parce que je sais d’avance qu’il va me dérouler son long discours anti Love Machine dès que mon rendez-vous sera terminé. Moi-même, en cet instant, je ne suis plus du tout sûre de la raison qui me pousse à retenter l’expérience.

Quoi qu’il en soit, Rafael ne me laisse pas tomber, et j’apprécie d’avoir quelqu’un sur qui m’appuyer, qui ne me demande rien en retour. Même si je ne lui avouerai jamais, sous peine que sa grosse tête n’explose de fierté.

— C’est joli, l’Alabama, je pense à commenter.

— T’y es déjà allée ?

— Non, mais j’ai reçu une carte postale une fois, avec un beau paysage.

Ma réplique fait rire Dylan. Il n’est pas exigeant comme garçon. Il a du charme, en plus, et il remplit ma tasse de thé dès que je la vide. À cette vitesse, ma vessie va bientôt exploser. Malheureusement, en moi, rien ne se passe. Rien de bon, en tout cas. Je n’ai eu aucun petit ami depuis Owen et je n’arrête pas de les comparer, puis de me comparer à la Juliet que j’étais. Si je continue comme ça, du sang va couler de mes narines.

J’essaie de visualiser ce que ça donnerait si je l’embrassais, si on couchait ensemble, et ça ne déclenche que des signaux négatifs en moi.

Sous prétexte de devoir aller aux toilettes, je gagne quelques minutes. À mon retour, je lui parle un peu de ce que j’étudie, et il prend la suite.

Lorsque trois coups de klaxon retentissent, Dylan et moi tournons la tête en même temps vers la route.

— Déjà ? il s’étonne en consultant sa montre.

— C’est passé vite, je rajoute par politesse.

— Si t’en as envie, j’peux lui dire de nous laisser une heure de plus. On pourrait grignoter quelque chose.

Surtout pas.

— C’est tentant, mais je suis obligée de rentrer. Mes parents ne sont pas là ce soir, et mon chien est seul à la maison. J’ai pas eu le temps de repasser par chez moi après les cours, il va avoir besoin de sortir.

— Oh ! Je comprends, j’adore les chiens ! C’est quelle race ?

— Un b…

Trois nouveaux coups de klaxon me coupent la parole. J’en connais un qui s’impatiente.

— J’crois qu’il est pressé, je souffle en nouant mon écharpe autour de mon cou.

Je quitte ma banquette, salue le serveur et sors du Coffyz. Chaque pas qui me rapproche de la voiture de Rafael accentue mon soulagement de voir ce rencard se terminer. C’est ridicule, j’avais choisi de venir ici.

Dylan me devance pour m’ouvrir la portière.

— Merci.

Le temps qu’il contourne l’Alfa Romeo pour ouvrir la sienne, Rafael se tourne vers moi.

— Félicitations.

Ses prunelles sont habitées d’une émotion étrangère.

— Je…

— Tu ne m’as pas répondu tout à l’heure, pour ton chien, déclare Dylan en réapparaissant à ma gauche

— Ah ! Oui. C’est un berger allemand. Il s’appelle Patch, il a neuf ans.

Rafael est encore tourné vers moi, il plisse le front comme si je venais de dévoiler une information extraordinaire sur mon compte.

— J’ai un berger allemand, moi aussi. C’est fou, la coïncidence ! s’émerveille mon voisin.

— Stupéfiant, commente le chauffeur en hochant la tête. Décidément, cette Love Machine me réserve toujours de belles surprises !

Je boucle ma ceinture en le regardant de travers.

Durant la dizaine de minutes nécessaires pour revenir sur le campus, j’écoute Dylan me narrer toutes les aventures mémorables qu’il a vécues avec son chien dans le fin fond de l’Alabama. Je desserre mon écharpe et imagine une petite seconde le bonheur que ce serait de l’étrangler avec pour qu’il se taise. Voilà, j’ai atteint ma limite pour aujourd’hui.

— Terminus ! s’exclame le Campus Driver avec autant de soulagement que moi.

— Tu repars par où ? me demande Dylan. Tu veux qu’on fasse la route ensemble ?

— C’est gentil…

— Oui, Dylan est définitivement le gars le plus gentil que j’ai eu dans ma caisse, ironise le chauffeur.

— …mais Raf va me ramener chez moi, je termine. Tu sais, mon chien, tout ça, tout ça. Je dois me dépêcher.

— Raf ?

— C’est moi, intervient le concerné. Rafael. Mais mes amis m’appellent tous Raf, il précise en me balançant un clin d’œil satisfait.

Merde, ma langue a ripé.

— OK, ça marche ! Rentre bien alors, Juliet. On se contacte par téléphone pour se revoir, si le cœur t’en dit.

Je me contente d’un sourire qui n’engage à rien. C’est un type sympa, mais là, tout de suite, l’idée de le revoir ne m’effleure même pas.

Dès qu’il est parti, je compte jusqu’à cinq et sors aussi pour remonter aussitôt à l’avant. Je retrouve ma place et m’étire de tout mon long.

— Voilà une bonne chose de faite, je soupire en détendant ma nuque.

— Un berger allemand ? articule Rafael, un coude sur le volant.

— Quoi ?

— Tu lui as parlé de ton chien ?

— C’est un sujet comme un autre. Il voulait qu’on rallonge le rendez-vous, je lui ai dit que je devais sortir mon chien.

— Crocsy…

— Quoi encore ?

— C’est le râteau le plus gênant au monde.

— Il m’a cru !

— Alors il est gentil et stupide.

— Ne dis pas ça, il s’est montré serviable et…

— Gentil, oui. Tu lui as répété au moins cent fois.

Je vole un chewing-gum dans son vide-poche et retire mon écharpe.

— Je ne savais même pas que tu avais un clebs ! il reprend.

— Surveille tes mots, Patch n’est pas un clebs. C’est mon meilleur ami.

— Je suis donc en concurrence avec un animal ?

Ah ! Carrément ? Au cas où j’aurais oublié que Rafael est mon ami, le voilà qui promulgue une montée en grade.

— Pas du tout.

— Ouf. Je dirais même plus : wouf !

— Il est indétrônable.

La tête que tire Raf me fait rire. On dirait Patch quand je lui refuse son biscuit préféré.

— T’as faim ? il s’enquiert en tournant la clé dans le démarreur.

— J’en sais trop rien.

J’ai l’estomac noué. Je suis contente d’avoir été au bout de ce premier rendez-vous, mais je ne sais pas… quelque chose ne va pas. Enfin, si, je sais parfaitement ce qui cloche chez moi, mais je devrais être plus joyeuse. J’en ai marre de tourner en rond dans ce bocal.

— Un chinois, ça te dit ?

— Tu me proposes de dîner avec toi ?

— Pas du tout, je te propose de te fournir un homme de type asiatique avec qui passer la nuit. Évidemment que je te propose d’aller manger ! J’te rappelle que j’ai gagné cette partie d’auto-tamponneuse le mois dernier et que le gain était une bouffe avec toi.

— OK, va pour un chinois.

— Cool ! Ton rencard m’a donné envie de manger du riz.

— Ah bon ?

— Ouais, ton stress m’a tordu le bide, j’ai peur d’avoir la diarrhée, je préfère donc anticiper.

— T’es écœurant ! je commente. Mets la musique suffisamment fort pour effacer ces images de mon esprit.

Il s’exécute et m’autorise même à choisir le morceau.

— Bon, balance ton débrief sur cette heure passée en compagnie de Dylan.

— Je suis obligée ?

— Oui.

— J’ai adoré, il a ce petit quelque chose qui m’a tout émoustillée.

Raf quitte la route des yeux une seconde pour m’observer.

— Et la version non censurée donne quoi ?

— C’était… chiant, j’admets, blasée.

— Ouiii ! il crie en levant un poing par sa vitre ouverte.

Les passagers du véhicule à sa gauche lui jettent un coup d’œil curieux, ainsi que le petit groupe qui traverse sur le passage piéton juste devant nous.

— Chut ! Tout le monde nous regarde.

— J’m’en cogne, il rigole. Je suis trop joyeux pour le garder à l’intérieur.

— Joyeux de quoi ? Que mon rencard ait été ennuyeux ?

— Ouiii ! il recommence son manège. Dis-le encore !

— Tais-toi, Ra ! je siffle en le tapant sur la poitrine.

J’essaie de conserver mon sérieux, mais ses conneries parviennent à me faire éclater de rire.

— Tout à l’heure, tu as dit « Raf ». Il est trop tard pour enclencher la marche arrière.

— Parce que j’avais envie de vomir.

— T’es une menteuse.

— Et toi, un enfoiré. C’est mal élevé de se réjouir d’un rendez-vous raté.

— Non, je suis seulement clairvoyant. Un mec avec une chemise à carreaux, c’était couru d’avance.

— On ne juge pas les autres à leurs chemises.

— Mouais… Ça dépend quand même le style de chemise, il assure avec une mauvaise foi évidente. Répète après moi, Juliet : Good bye, Loose Machiiine !

— N’exagère pas, c’est pas une raison pour abandonner.

— Crocsy…

— Tu m’as dit toi-même que les étudiants s’aiment dans vos voitures. Alors, j’attends de voir ce que donneront les prochains rendez-vous pour établir un constat.

— Donc tu vas recommencer…

— C’était pas si difficile, ce soir. T’es pas obligé d’être le chauffeur, si ce spectacle te cause des remontées acides.

— C’est le destin qui choisit, c’est un hasard que ce soit tombé sur moi aujourd’hui.

— Un hasard, vraiment ?

— Absolument.

Je pensais qu’il s’était arrangé avec ses acolytes pour récupérer ma réservation. Même s’il me mitraille de réflexions sur l’application qu’il a prise en grippe, j’apprécie qu’il soit là. J’ai du mal à imaginer un autre chauffeur que lui me conduire où que ce soit, mais je finirai par m’y faire.

Raf trouve une place inespérée et saisit ma main pour me faire traverser la route en courant, avant de pénétrer dans une impasse déserte où nous rentrons à peine, l’un à côté de l’autre.

— T’es déjà venu manger ici ? je m’inquiète en ralentissant face au restaurant dans lequel il compte manifestement m’emmener.

C’est presque sordide.

— On ne juge pas un resto à sa devanture, il me singe.

Lorsque nous entrons, une vieille femme nous accueille et désigne une table près d’un aquarium. Elle prend notre commande et nous ramène nos plats en un temps record.

— Ça sent super bon, je murmure en humant mon assiette. J’aurais jamais osé entrer ici, si t’avais pas été là.

— Est-ce que Patch aurait pu te faire découvrir un si bon plan ? Je ne crois pas, non !

Je lève les yeux au ciel et avale une cuillère de riz. J’avais faim finalement, et en bonus, je me régale.

— Je peux te parler franchement ? me demande Raf de but en blanc en reposant sa canette de soda.

— Parce que tu me préserves de ta franchise depuis notre rencontre ? Je ne crois pas, non ! je répète ses mots. Vas-y, éblouis-moi de sincérité.

— On se connaît depuis deux mois, on se voit plusieurs fois par semaine, et je suis l’élu.

— Oh ! Pitié ! Il recommence avec ça… je soupire.

— Je passe presque plus de temps avec toi qu’avec mes potes Campus Drivers, je me suis pris d’affection pour ta petite personne et…

Au moment où je m’étouffe avec mon riz cantonais, il est forcé de s’interrompre. Les grains montant et descendant le long de ma trachée, je me courbe en deux pour survivre.

— Ça va ? il s’inquiète.

Je lève une main, tousse, tousse et tousse encore jusqu’à ce que ça passe enfin. Bon sang, j’ai vu le film de ma vie défiler devant mes yeux.

— Ton corps est programmé pour s’autodétruire dès que quelqu’un te dit qu’il t’apprécie ? il lâche avec effarement.

— Ça ne m’étonnerait même pas, je crachote, les yeux humides.

— Heureusement que Dylan n’a pas eu un coup de foudre pour toi. S’il t’avait déclaré son amour, tu aurais fait une crise cardiaque. Imagine, il aurait recouvert ton visage mort de sa chemise à carreaux, quelle fin horrible !

— Une si charmante conversation… Tu devrais poursuivre sur ce que tu allais me dire, sauf si c’est aussi macabre.

— J’en étais où… Ah ! oui, je suis l’élu ! Et… j’ai le sentiment d’être assis en face d’une inconnue, il assène.

Embarrassée par ce changement de ton, je gigote sur ma chaise. Une inconnue, il exagère. Je trouve au contraire qu’il connaît pas mal de choses sur moi. L’essentiel, en tout cas. Et ça suffit quand on partage ce genre d’amitié.

Le regard que nous échangeons est indéfinissable. C’est lui qui cligne des yeux le premier.

— Je ne savais même pas que tu avais un chien ! il s’exclame alors en reculant sur sa chaise. J’aurais dû le découvrir avant Dylan, je me sens trahi.

D’accord, c’est pour ça.

— Si ça peut te rassurer, Patch n’est pas non plus au courant de ton existence.

— C’est un chien.

— Il est plus intelligent que quatre-vingts pour cent des êtres humains. Et je l’ai dressé pour attaquer les skateurs, il est capable de les renifler dans un rayon de trois kilomètres. Je me suis inquiétée pour ton sort.

— Je peux amadouer ton chien, j’ai plutôt bien réussi avec sa maîtresse.

— Fais gaffe, moi, je ne mords pas.

— Bien sûr que si ! Pas littéralement, certes, mais tu mords souvent mon petit cul spirituel.

— J’ai l’image en tête, maintenant.

Après la fessée, la morsure. Génial.

— Qu’est-ce que tu lui as raconté d’autre ? il m’interroge en remuant ses nouilles avec le bout de ses baguettes.

— Rien que tu ne saches déjà.

— Tu lui as quand même pas dit que tu faisais du patin à roulettes ?

— Si.

— Au bout d’une heure ? il tique en ouvrant grand les yeux.

— Je me suis améliorée, hein ?

— Ouais, c’est prodigieux, il rétorque sur un ton plat. Quoi d’autre ?

Pourquoi est-ce qu’il insiste autant pour savoir ce que j’ai raconté à Dylan ?

— Tu as klaxonné avant que je lui dévoile ma couleur préférée.

— Sauvé par le gong, il marmonne avant d’enfoncer un ravioli dans sa bouche. C’est laquelle ?

— C’était ironique.

— OK, mais c’est laquelle ?

— Le jaune, mais le vert n’arrive pas loin derrière. Et toi ?

— Le noir, bien sûr.

— Évidemment, je pouffe. Skateur ténébreux, tout ça, tout ça.

— Ton plat préféré ?

À quoi il joue à s’intéresser à ça, tout d’un coup ?

— Celui que je suis en train de manger.

Son visage s’éclaire d’une lueur victorieuse.

— Ne suis-je pas le meilleur ? il frime.

— Pourquoi, c’est un concours ?

Ses sourcils retombent et son regard se durcit légèrement.

— Pas question que tes cobayes dépassent le maître. Je suis le rat en chef dans ton laboratoire.

— Vous jouez pas dans la même cour, eux et toi. On parle de rendez-vous, là.

— OK, alors on a qu’à dire que ce repas est un nouvel exercice. Un date blanc. J’ai jeté un coup d’œil à ta prestation avec Dylan et…

— Jeté un coup d’œil ? Non, t’as balancé tes deux yeux dans mon thé. Je les sentais m’observer à chaque gorgée.

— Et t’as été d’un ennui mortel, il achève.

— T’abuses ! Il a proposé qu’on se revoie, j’te signale.

— Il doit avoir très envie de mettre sa bûche dans ta cheminée.

Je louche sur le nem dans lequel j’allais croquer puis me mets à rire.

— Je ne sais pas si c’est une injure ou un compliment.

— Ni l’un ni l’autre, il chantonne avant de pointer sa baguette sur moi. Allez, Crocsy, au boulot.

— Par quoi je commence ?

— Par ta naissance, pardi. Je ne connais même pas la date de ton anniversaire.

Une partie de ping-pong s’enclenche. Nos films préférés, le dernier livre que nous ayons lu, notre plus grosse honte… C’est futile mais amusant. J’en oublie presque cette chose dont je ne parle pas.

Lorsque la vieille femme nous informe poliment qu’il serait temps qu’on se tire de son restaurant, je prends soudain conscience de la situation. Rafael, ce dîner, cette conversation qui coule toute seule… C’est le genre de rencard que je voudrais en vrai.

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