Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 17 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

16 - Rafael

16

 

 

Rafael

 

Depuis une bonne demi-heure, mon réveil s’anime toutes les cinq minutes pour me tirer du lit. Ma jambe m’a lancé une partie de la nuit, et comme chaque fois qu’il abuse de plats cubains, Luke a ronflé aussi fort qu’un ours. Tout est réuni pour me pousser à sécher les deux premières heures de cours. J’appuie à nouveau sur l’alarme pour la faire taire définitivement et me cale confortablement sur mon oreiller, bien décidé à pioncer.

Sur le point de me rendormir, un nouveau bruit retentit. À la différence que celui-ci agit sur moi comme un seau d’eau froide. C’est la courte sonnerie dédiée aux notifications des Campus Drivers, qui m’indique la réservation d’une course en attente de validation. Sauf que le téléphone de Luke n’a pas bipé, ce qui signifie que la personne derrière son écran m’a choisi moi.

Je repousse ma couette et saute sur mon portable. J’y vois trouble et j’insulte chacun de mes doigts avant d’enfin réussir à accéder à l’application. Lorsque je découvre qui est l’étudiante qui a demandé une course, toute trace de flemme s’évapore, et un soulagement surprenant la remplace.

Juliet, alias @Springroll. Elle refait surface après deux jours sans se manifester. Durant ce laps de temps, elle a continué à prendre de la place dans mon cerveau. J’avoue que les trajets hors du commun avec elle ont eu de quoi me laisser un souvenir cuisant.

Je me dépêche de me préparer, me balance de l’eau sur le visage, cache mes cheveux toujours trop longs sous une casquette et dévale l’escalier de la résidence.

Une fois en voiture, il me faut moins de dix minutes pour arriver dans son quartier.

Je me gare à l’endroit de la dernière fois et, curieux de voir si elle va encore choisir la même technique pour sortir de chez elle, je marche jusqu’à sa baraque et me poste en face, derrière un arbre.

Après quelques secondes d’attente, son rideau bouge, sa fenêtre s’ouvre doucement, et la voilà qui escalade la rambarde de son minuscule balcon. Avec sa salopette en jean et ses baskets compensées, on dirait une gamine en pleine crise d’adolescence. Manque de pot pour elle, au même instant, la porte d’entrée s’ouvre sur son frère. Mauvais timing ! Il parle au téléphone, elle se fige, les bras tendus et le corps dans le vide. Bordel, j’espère qu’il va vite se barrer sans lever les yeux vers la façade.

Je réfléchis à toute vitesse pour trouver un moyen de faire diversion au cas où. Et si je poussais un cri d’animal agonisant ? Non, mais t’es pas sérieux, mec ?

Heureusement pour ma dignité, il se tire sans rien remarquer. Dès que je le vois disparaître au bout de la rue, je sors de ma cachette et m’approche de la barrière qui borde le jardin.

— C’est bon, il est parti ! je chuchote assez fort pour que Juliet m’entende.

Surprise par ma voix, l’une de ses mains lâche prise. Elle se rattrape avant que je ne fasse une crise cardiaque et se propulse vers la branche. Si elle a peur en voiture, elle ne flippe pas dans les airs. Le vertige ne semble pas l’atteindre. En deux temps trois mouvements, elle se réceptionne sur la pelouse et m’envoie un regard accusateur.

— T’inquiète, il ne m’a pas vu. J’étais caché derrière un arbre.

— Et c’est censé me rassurer que tu me mates comme ça ? elle rétorque d’une voix basse et crispée.

— C’est pas c’que tu crois. Je voulais juste voir si t’allais recommencer ta descente en rappel digne d’Indiana Jones.

— Retourne sur le trottoir d’en face ! elle râle. Warren oublie souvent quelque chose, y’a de grandes chances qu’il revienne. Je suis déjà étonnée qu’il t’ait pas encore reconnu sur le campus, alors s’il t’aperçoit ici une deuxième fois, je serai cramée.

À reculons, les mains levées en signe de reddition, je traverse la route dans le sens inverse en rigolant. Je ne devrais plus être surpris avec elle, ce qui me rassure dans une certaine mesure : je la retrouve telle qu’elle était il y a trois jours. Chacun sur un trottoir, nous partons vers ma caisse.

— C’est une belle journée, tu ne trouves pas ? je lui lance sans la regarder.

— Merveilleuse ! elle ironise. J’ai failli m’écraser au sol comme une crêpe sous les yeux d’un skateur planqué derrière un palmier.

Du bon côté de la route, j’atteins mon Alfa le premier et m’engouffre à l’intérieur. Je me penche pour attraper la poignée de la portière passager, l’actionne et pousse un coup pour qu’elle s’ouvre en grand. Juliet s’arrête devant, scanne les alentours du regard avant de s’asseoir rapidement à côté de moi. Elle enfonce davantage son bonnet sur sa tête en mordant sa lèvre.

— J’ai l’impression de vivre une relation secrète, je ricane en mettant le contact.

Alors que la carlingue vibre, je me mets de biais pour appréhender le niveau de stress de ma « patiente ». Les doigts agrippés à ses genoux, elle respire par le nez. Bon, on recommence tout depuis le début, apparemment.

— Je suis content de te revoir, j’ai cru que t’avais jeté l’éponge.

— Content ?

— OK, n’allons pas jusque-là. Mais c’est cool que tu reprennes. Deux jours entiers sans ta présence chaleureuse, j’me suis presque ennuyé.

— Ouais… En parlant de ça, je tenais à m’excuser de t’avoir crié dessus. J’ai manqué d’attention, j’ai eu peur et…

Elle cherche ses mots en triturant ses mains. Je sens qu’elle est à la fois honteuse et déçue.

— T’es de retour, non ? Donc tu t’accroches, c’est le principal. D’ailleurs, je suis désolé moi aussi, j’aurais pas dû agir aussi maladroitement lundi. On est quittes.

Ses épaules s’agitent, je crois d’abord qu’elle pleure, mais c’est tout l’inverse. Contre toute attente, elle est prise d’un fou rire nerveux.

— Tu craques ou quoi ?

— Pardon, elle souffle entre deux hoquets. Pardon, mais cette discussion est improbable. Maintenant qu’on s’est mutuellement présenté nos excuses, restons sur du classique, c’est moins perturbant.

— Du classique ?

— Toi le gars insupportable, et moi la fille qui t’envoie bouler.

— Tu inverses les rôles, c’est toi qui es insupportable !

— Voilà, c’est parfait.

J’écarquille les yeux et reprends ma place correctement. Dire que je me suis torturé pendant des jours pour ça. C’est à mon tour d’éclater de rire. Honnêtement, je suis mille fois plus à l’aise maintenant.

— On y va ?

Elle pianote sur ses genoux, jette un coup d’œil à droite, puis à gauche vers moi.

— Pourquoi tu fais ça ? elle demande d’une voix différente.

— Mettre les mains sur le volant ? Eh bien, c’est nettement plus pratique pour conduire en toute sécurité.

— Pas ça, idiot ! Pourquoi t’es aussi disposé à m’aider ? Avec toutes les courses qui occupent déjà tes journées…

— Je suis un Campus Driver, j’articule sur un ton fier. Et même si tu juges ma conduite en skate dangereuse, en bagnole, je mets un point d’honneur à ne prendre aucun risque. Du coup, on n’a qu’à se dire que tu es comme un stage de perfectionnement. Tout le monde y gagne, t’es pas d’accord ?

Elle semble sceptique durant quelques secondes, avant de hocher la tête. Qu’est-ce qui peut bien lui passer par l’esprit ? J’ai rarement rencontré une nana aussi peu démonstrative. Je brûle de lui demander plus de détails sur son accident, histoire de la décoder, mais ses confidences sur le sujet doivent venir d’elle et seulement si elle en a envie. Je serais bien gonflé de bafouer l’une de mes règles fondamentales.

— Est-ce que je te fais pitié ? elle reprend.

— Non, ça m’emmerde pour toi. Comme je te l’ai dit, ça donne aussi un nouvel aspect à mon activité de chauffeur. C’est clair que je pensais simplement trimballer les étudiants d’un point A à un point B, mais les big boss de l’appli nous avaient prévenus que ce serait une sacrée aventure. J’ai cru que c’était une façon de nous enrôler, mais ils disaient vrai.

— OK…

— Rassurée ?

— Oui. Découvrir que le soir où j’ai failli vomir sur ta banquette a donné du cachet à ton activité me remplit de joie.

Mon éclat de rire fait s’étirer les coins de sa bouche. Elle est plus à l’aise qu’il y a quelques minutes, je gagne du terrain.

— Prête, Crocsy ?

— Je déteste les surnoms.

— J’avais percuté.

— Et tu t’en cognes, elle réplique.

— J’aime que tu me comprennes déjà si bien.

— Au fait, mon frère est la vigie du quartier, alors c’est la dernière fois que tu te planques derrière un arbre pour me regarder sauter par la fenêtre.

— Oh non ! Ça allait devenir le meilleur moment de ma journée !

— Crois-moi, tu ne souhaites pas que Warren fasse partie de ta vie.

— Tu titilles ma curiosité…

Je m’arrête à un stop, elle se penche des deux côtés pour se rassurer. Je repars en maîtrisant mon accélération et manie mon volant avec souplesse. Encore un peu et je vais me croire de retour au jour où j’ai passé le permis.

— Mets la radio, si le cœur t’en dit.

Juliet tourne la molette jusqu’à ce qu’une chanson d’Elvis Presley résonne dans l’habitacle. Je fredonne sur la voix du King, et ce sont les seules paroles que je prononce le reste du trajet.

Une fois garé sur le parking de la fac, je pioche un chewing-gum dans mon vide-poche et en propose un à Juliet.

— Merci. Tu seras dispo vers 17 heures ? elle m’interroge en repositionnant son bonnet.

— Pas aujourd’hui. Je suis booké sur la Love Machine jusqu’à tard ce soir. Mais je peux t’emmener faire un petit tour entre midi et deux à la place. On pourrait changer d’itinéraire…

— Déjà ?

— On n’ira pas loin et on s’arrêtera à tout moment, ça te va ?

— D’accord, elle concède.

— File-moi ton numéro, je t’appelle dès que mon TP 1 est fini.

Elle me le dicte, et je lui envoie un texto dans la foulée. Un superbe GIF de chimpanzé pendu à sa branche. J’en reçois immédiatement un de sa part en retour, mettant en scène un skateur qui tombe dans un lac gelé.

— De charmantes conversations à venir, je pouffe.

— N’est-ce pas ? On se voit tout à l’heure.

Après un signe de la main, sa salopette zigzague entre les étudiants puis s’évapore.

Bon sang, je suis soulagé de l’avoir rattrapée en vol.

M’éloignant dans la direction opposée, je pénètre dans un amphi blindé, choisis un rang au milieu et me laisse tomber sur le premier siège disponible. Je sors de quoi prendre des notes et écoute mon prof de math spé se lancer dans une explication assommante. Je bâille trois fois et étends ma jambe avant de caler ma cheville bionique sur mon autre genou. Dans cette position, mon jean relevé découvre une partie de ma prothèse.

À ma gauche, une étudiante que je ne connais pas me jette des coups d’œil de biais. Je me tourne franchement vers elle avec un sourire digne d’une publicité sur la tronche.

— Salut, elle prononce en rougissant.

— Salut.

— C’est soporifique, hein ?

— C’est presque meurtrier d’être aussi chiant.

Elle cache un gloussement derrière sa main pendant que le prof baisse les lumières pour lancer un diaporama.

— Tu t’es fait quoi à la jambe ? je l’entends alors me chuchoter.

Nous y voilà ! Quelle surprise… Intérieurement, je lève les yeux au ciel. Les gens ne se rendent pas compte à quel point cette question est intrusive. Surtout quand c’est la première fois qu’on échange quatre mots.

— Oh ! Ça ? je réponds en tapant mon stylo contre ma prothèse. Une sale histoire, j’entame sur le ton de la confidence. Je faisais des longueurs dans la mer des Caraïbes, et une tortue géante m’a attaqué.

— C’est pas vrai ! elle murmure en ouvrant de grands yeux.

— Elle m’a bouffé le mollet, j’ai rien vu venir. Une minute plus tôt, je battais fièrement des jambes, et en une seconde… couic !

Complètement absorbée par mon récit, elle sursaute.

— Oh ! mon Dieu, mais c’est horrible !

— Chuuut ! siffle le prof en parcourant l’amphi du regard.

— Oui, traumatisant, je reprends.

Je bats des cils et pousse un profond soupir. Ma fausse confidence semble lui convenir, elle tape maintenant des SMS. Aucun doute qu’elle met en garde ses copines contre les tortues cannibales.

Lorsque le professeur coupe le rétroprojecteur et que les lumières reviennent, annonçant la fin du cours, je ramasse mes affaires et les balance dans mon sac à dos.

— Bonne journée ! j’envoie à ma voisine.

— À toi aussi. Et bon courage pour la suite.

Je me mords l’intérieur des joues, chope la lanière de mon sac et traverse l’amphi. Bon courage, mon cul ! Je fais tout ce que je veux.

J’enchaîne avec trois autres cours et recouvre ma liberté pour une pause déjeuner bien méritée. J’ai prévu d’emmener Crocsy dans un endroit qu’elle va haïr, et il me tarde de voir sa tête quand on sera arrivés. J’ai tout prémédité.

J’ouvre ma conversation virtuelle avec Juliet et y colle un nouveau GIF. Du tac au tac, je reçois celui d’une fille qui s’impatiente en plein soleil. Moi qui déteste parler au téléphone, cette façon de communiquer me convient totalement.

 

1. Travaux Pratiques.

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