Campus drivers Tome 4 - Love Machine
25 - Juliet
25
Juliet
Pour la deuxième fois aujourd’hui, je suis vouée à marcher. La faute à Warren qui, après m’avoir traquée ce matin, vient de me sauter dessus à la fin de mon dernier cours. Littéralement.
— Je suis là, sœur adorée de mon cœur !
— Décolle-toi de moi, tu m’étouffes, je baragouine en remuant entre ses bras.
— C’est la fin de journée ! Embrasse ma joie communicative, espèce de vieille aigrie.
— Accueillez mon offrande, je vous donne mon frère, je psalmodie à qui voudra bien de lui.
— T’allais rentrer à la maison ?
Il se montre suspicieux depuis dix jours. Son intuition est ultra développée, ma parole. On dirait qu’il a senti le changement qui s’est opéré en moi après que Rafael m’a poussée à accepter notre amitié. Depuis, je dois redoubler de vigilance pour échapper à mon jumeau. Sauf aujourd’hui, c’est un échec cuisant.
— Évidemment, où veux-tu que j’aille ?
Ce n’est pas un mensonge, Rafael devait me ramener chez moi. Il doit m’attendre près de la fontaine, il faut que je le prévienne. Je pousse mon frère pour qu’il s’éloigne, commence à marcher et tape un texto rapide à mon chauffeur pour lui annoncer que j’annule la course.
JULIET : On annule la mission. Je répète, on annule la mission.
SKATEURK : Vaisseau ennemi en approche ? Besoin d’une
diversion ?
JULIET : La collision a déjà eu lieu, l’ennemi m’a eue. Ce fut
un honneur de servir à tes côtés.
Il répond par un GIF qui déclenche mon rire. Merde !
— Qui te fait rire comme une dinde grippée ? enquête Warren illico.
— Personne ! je rétorque trop vite.
Je me fous un coup de poêle mental. Erreur suprême ! Autant dire que les radars de mon jumeau sont immédiatement en alerte maximale. Une faute de débutante ! Il fallait simplement que je lâche « un ami », mais le prononcer à voix haute est encore bizarre.
— C’est mon bonhomme de reportage, je m’empresse de corriger.
— Ton bonhomme ?
— Mon binôme !
— Un reportage sur quoi ?
— Le roller, je réponds spontanément.
Il faudrait que je lui raconte ce que j’ai entrepris, mais n’avoir de comptes à rendre à personne est comme un coussin confortable que je n’ai pas le cœur à quitter. Rafael ne me pose jamais de questions, lui. C’est grâce à ça que ça fonctionne entre nous. Il est en effet l’ami parfait pour moi. Je ne regrette pas d’être tombée sur lui.
— Et la Love Machine ?
Je trébuche sur un objet inexistant et me rattrape au bras de mon frère.
— OK, j’ai compris, il se fout de moi sans me lâcher. Si tu continues de te défiler, c’est moi qui vais t’organiser des rencards. C’est ce que tu veux, Juice ? Qu’on en arrive à ce stade ?
Il en est capable.
— J’y retourne très bientôt. Dès que j’ai fini mon projet noté, hop ! Je m’y remets.
J’ai abandonné cette idée de Love Machine depuis que j’ai entamé mon traitement automobile, mais je ne perds pas de vue qu’il sera nécessaire pour moi de reprendre. Ça ira mieux à ce moment-là, j’aurai les fesses moins serrées en voiture, j’aurai fait des progrès relationnels grâce à Rafael… je serai donc fin prête pour tenter un rencard sans traumatiser le moindre buisson ou qui que ce soit d’autre. Du moins, j’espère.
— Comment va Isha ? je lance pour me sortir de ce bourbier.
— Sa console est enfin réparée. Dès que j’arrive à la maison, tu me prépares un sandwich, et je passe la nuit à le dégommer.
Warren bondit en avant, mimant un fusil à pompe avec ses mains et sa bouche, ce qui fait sursauter deux étudiants.
— Fais-le toi-même, assisté.
— Tu trouves pas que j’ai maigri depuis que tu me négliges ? il geint en aspirant ses joues.
— Tu as la peau sur les os, je concède avec ironie.
— Tu es différente, ces temps-ci… J’étais là lors de la création de ton être, Juice. Tu me caches quelque chose…
— La seule chose que je cache, c’est de la tarte. Sinon, tu ne m’en laisses jamais.
— Hum…
— Tu pars toujours passer les vacances de printemps chez Isha ?
— Évidemment !
Cher Isha, tu es insupportable mais tu me sauves la mise un nombre incalculable de fois !
Mon frère me liste tout ce que son meilleur ami et lui ont prévu pour rattraper ces longues et ennuyantes semaines de séparation. Je subis son monologue sans broncher jusque chez nous, où il fonce dans sa chambre sans attendre.
Mon père prépare déjà le repas quand je pénètre seule dans la cuisine.
— Comment s’est passée ta journée, mon petit oiseau ?
Je suis vraiment bien lotie niveau sobriquets.
— Papa, ce surnom m’angoisse, et cette bouillasse aussi, j’ajoute en pointant du doigt ce qu’il concocte. Pourquoi tu te donnes tant de mal ? Tu n’as plus besoin de nous prouver que tu es le pire cuisinier de cette famille.
— C’est une recette cubaine que mon collègue de travail m’a conseillée.
Cubaine ? C’est contagieux, décidément.
— Il aurait dû te la cuisiner, je rigole en me servant un verre d’eau.
— Il m’a assuré qu’elle était inratable.
— Soit il a menti, soit il vient d’être embauché et ignore à qui il se frotte. S’il avait goûté tes sablés à Noël, il n’aurait jamais osé t’affirmer que tu pouvais y arriver seul. Logique, tu me diras, puisqu’il serait probablement mort étouffé, le pauvre.
— Juliet Monroe, tu n’es plus mon enfant préféré.
— Ça me blesse profondément, papa. Voilà, tu m’as coupé l’appétit ! je rétorque en faisant trembler mon menton.
— T’as l’air en forme, aujourd’hui. Je suis heureux de voir ça.
C’est vrai que je me sens plus apaisée que d’habitude.
Alors que Russel Monroe me sonde de ses prunelles paternelles, je déchiffre facilement ce qui se cache derrière ses mots. Comme le reste de ma famille, il a été témoin de mon naufrage après mon réveil à l’hôpital il y a deux ans. Et encore, s’il savait…
Pour barrer la route à de sombres pensées, je lui tire la langue et m’assieds sur le plan de travail.
— T’as bonne mine, il renchérit. La Floride te va bien.
— N’essaie pas de m’amadouer pour que je mange cette chose sans me pincer le nez.
— C’est un repas pour ta mère, ça tombe bien.
— Et nous ? Tu as quatre enfants à nourrir, j’te rappelle !
— Je vous ai donné un double à chacun, alors comptez les uns sur les autres.
— Tu m’as donné Warren ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ça ?
— Les mystères de la nature, mon petit oiseau.
Dans l’entrée, j’entends la porte s’ouvrir et les talons de ma mère claquer contre le carrelage.
— C’est quoi cette odeur ? elle nous interroge depuis le vestibule.
— Fuis ! je crie. Fu… Aïe ! Papa !
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiète ma mère en se joignant à nous.
— Il m’a embroché la cuisse avec une fourchette !
— C’était ça ou le couteau que je tiens dans l’autre main, il se justifie.
J’ai l’espoir que ma mère me défende, mais ses yeux sont attirés par ce que son mari cuisine.
— Oh ! Tu prépares à manger ? elle se réjouit en se collant à son bras.
— J’comprends que tu poses la question, je réponds avant mon père. À première vue, le doute est permis.
Je saute sur mes pieds avant de recevoir un deuxième coup de fourchette.
— Un dîner en tête à tête, il annonce avec fierté.
— Hum ! Ça a l’air délicieux !
Je lève les yeux au ciel en me dirigeant vers l’escalier.
— C’est l’amour ou la vieillesse qui fait perdre la vue et l’odorat ? je raille.
— Trouve-toi une occupation pour ce soir, ma chérie. Ton père et moi allons naviguer entre le salon et la baignoire.
— Oh mon Dieu ! C’est encore plus écœurant que cette pseudo-recette cubaine.
— Buenas tardes, chantonne mon père en agitant sa fichue fourchette pour m’inviter à déguerpir.
Je grimpe à l’étage, pousse la porte de Warren et le trouve devant sa console, une manette en main et un casque vissé sur les oreilles.
— Va à gauche, Isha. À gauche ! Non, ça, c’est la droite, abruti ! Tu te fous de ma gueule ? La gauche est la même pour tous les États, ne me raconte pas n’importe quoi sous prétexte qu’on vit sur deux côtes opposées !
Alerte rouge ! Le duo infernal est en pleine opération commando, double raison de quitter cette maison quelques heures. Entraide gémellaire oblige, je lui lance le premier truc qui me passe sous la main, à savoir une chaussette en boule.
— Quoi ?
— Papa et Maman vont jouer au docteur ce soir, alors dépêche-toi de te commander quelque chose à manger et ne ressors plus de ta chambre avant l’aube.
À fond dans son jeu, il lève un pouce et recommence à se disputer avec son meilleur ami.
Sony et Dana ne sont pas encore rentrés, je leur laisse avoir la surprise à leur retour.
Je file dans ma chambre, passe une tenue confortable et me poste à ma fenêtre pour réfléchir à un éventuel programme. Ce n’est pas comme si j’avais une longue liste d’amis à contacter pour improviser une soirée.
Tory, qui a à nouveau disparu de la circulation depuis quelques jours, ne doit pas avoir envie d’interactions humaines. L’espace d’une seconde, l’image de Rafael flotte dans mon esprit, mais il est certainement en pleine course pour la Love Machine, à se décomposer sur son siège.
J’ai bien une autre idée qui me trotte dans la tête, et après l’avoir mise de côté ces dernières semaines, il est peut-être temps de me lancer ce nouveau défi. Mon père a vu juste, je suis en forme aujourd’hui. Autant rentabiliser cette confiance à l’origine indéterminée.
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