Campus drivers Tome 4 - Love Machine
53 - Juliet
53
Juliet
Assise sur les marches du perron, j’enfile Fran et Rosetta en observant la route devant moi. Le quartier est calme, mais dès qu’un bruit de moteur vrombit au bout de la rue, je m’attends à reconnaître une certaine carrosserie orange. Et je suis déçue quand j’aperçois un 4x4 gris métallisé. Je reporte mon regard sur le trottoir en nouant mes lacets.
Il y a deux jours, j’étais frappée par la foudre juste ici. Il y a deux jours, le sol s’ouvrait sous mes pieds. Il y a deux jours, je faisais ce que j’aurais dû faire depuis longtemps.
— Tu vas patiner ? j’entends la voix de ma mère me demander depuis l’entrée.
Je lève un pied en guise de réponse, et elle vient s’asseoir à côté de moi. Elle est moins loquace que mon père mais elle a sa façon à elle de me dire les choses. Comme sa tête qu’elle pose sur mon épaule et sa main sur mon genou. Elle le presse une fois, mais ça me suffit pour percevoir tout l’amour qu’elle instille dans son geste. Nous avons toujours été très proches, et ça n’a pas changé depuis qu’elle sait. À vrai dire, rien de ce à quoi je tiens n’a changé depuis que j’ai parlé. Je m’étais imaginé des dommages collatéraux, mais au bout du compte, les seuls dégâts notables sont ceux que mon silence a causés. Il y a deux jours, je ne pensais pas retrouver une telle paix.
— J’ai eu le docteur Daoud au téléphone tout à l’heure, il est disponible pour te recevoir mardi.
— Super, merci.
Mes parents m’ont proposé de consulter un psy, et j’ai dit oui.
— Je t’emmènerai si tu veux, sauf si tu préfères te faire conduire par un certain chauffeur… Il doit être sacrément doué au volant de sa voiture pour que t’aies accepté d’y monter.
— Ce sous-entendu dans ta bouche me file la chair de poule, maman. Et j’ai plus de chauffeur, pour l’instant…
Voilà l’un des plus gros dégâts.
— Alors je suis d’accord pour que tu me déposes, j’ajoute.
— Tu pourrais lui téléphoner.
— Tu me pousses dans ses bras alors que tu le connais même pas, je pouffe.
— Avec tout ce que tu m’as raconté, il me plaît.
Je lui ai parlé de Rafael ce matin, et depuis, j’ai eu envie de le voir à chaque minute. Mais je suis encore hésitante, incertaine de savoir comment me débrouiller.
— Il pourrait me téléphoner aussi, je réplique.
— Je trouve ça bien qu’il ne l’ait pas encore fait, même si je suis certaine que ça ne va pas tarder.
— Ouais, eh ben pour l’instant, j’ai envie de patiner, je conclus.
Patch apparaît aussitôt à ma droite, sa laisse dans la gueule. Je l’accroche à son collier puis à ma ceinture et roule doucement jusqu’à la clôture. J’ai envie de patiner parce que ce sont les moments où j’arrive le mieux à ne plus réfléchir. Et j’ai besoin de cette pause pour déterminer quoi faire avec ce foutu skateur ensuite. Il me manque, mais est-ce judicieux de prendre une décision si rapidement ? Tout est allé très vite ces dernières quarante-huit heures, et je reste sur mes gardes.
— Je rentre avant le dîner, je lance à ma mère qui n’a pas bougé. Je t’aime, j’ajoute avec un petit sourire.
— Je t’aime aussi, ma chérie.
Je m’élance sur l’asphalte, le visage baigné du soleil doux de cette fin d’après-midi.
Les roulettes qui vibrent sous mes pieds sont un puissant carburant, j’arrive très vite dans ce vieux park abandonné où je ne suis pas revenue depuis un moment.
Patch file vers son coin préféré. Quant à moi, je retrouve le béton fissuré et les modules usés. J’enchaîne plusieurs figures. J’ai l’habitude de cet endroit, pourtant je peste chaque fois que mes roulettes butent dans un défaut du sol. Je persévère, mais l’euphorie que m’insufflent normalement mes Impala n’est pas au rendez-vous.
Je suis prête à insister quand j’entends mon portable sonner. Je dérape devant mon sac, arrache mes protège-poignets et le chope au moment où la dernière sonnerie retentit. Je ne peux m’empêcher d’être déçue en voyant que ce n’est pas Rafael qui a cherché à me joindre mais Tory. Je ne lui ai pas donné de nouvelles depuis nos messages après le rencard avec Martin. Elle m’a envoyé deux textos depuis, auxquels je n’ai pas encore répondu. Et j’en reçois un nouveau à l’instant.
TORY : Juliet Monroe ! Si tu me donnes pas signe de vie, je
débarque chez toi !
Je souris toute seule devant mon écran. Cette fille est vraiment… une bonne amie.
JULIET : Désolée, Tory, j’ai eu deux jours assez compliqués.
Pour ne pas dire des années.
TORY : Elle est en vie ! En fait, j’le savais car j’ai pas tiré de
carte funeste, mais j’ai vu qu’un truc clochait. Qu’est-ce qu’il y
a ? La soirée a dépoté en mode apocalypse ?
JULIET : Ouais, j’crois que ta narine gauche est la
réincarnation de Nostradamus.
TORY : Je suis là si t’as envie d’en parler.
Je ne sais pas pourquoi elle m’apprécie autant alors que je n’ai rien fait pour mériter ça. Si Rafael m’a poussée hors de mon bunker, c’est Tory qui en avait ouvert la porte, mais j’ai été trop frileuse pour en prendre la pleine mesure. Je l’aime beaucoup, moi aussi, et, oui, j’ai envie d’en parler avec elle.
JULIET : Une discussion autour d’un petit-déjeuner lundi
matin, ça te dit ?
TORY : Avec plaisir !
JULIET : Merci, Tory.
Je fixe mon téléphone du regard en tergiversant avant de le reposer dans mon sac. Je renfile mes protections, me remets debout et patine quelques minutes.
Qu’est-ce que tu fous, Juliet ? J’ai traîné ici une centaine de fois, pourtant, j’ai beau insister, je ne m’y sens pas à ma place. Ou plutôt, je m’y sens soudain terriblement seule. Et je comprends. S’imposer la solitude est une connerie.
Comme s’il partageait mes pensées, Patch trottine jusqu’à la grille et aboie une fois. Une fois pour oui… Comme cette soirée où j’ai laissé entre ses pattes la décision de réserver une première course avec Rafael.
Je ramasse mes affaires, le rejoins sans hésiter et rebrousse chemin jusque chez moi.
Je passe devant mon père et mon frère qui discutent sur un transat, retire mes patins et entre.
— Déjà de retour ? s’étonne ma mère quand elle me voit dans le couloir.
— Ouais, j’ai un truc à faire.
Je monte l’escalier à toute vitesse avant de revenir sur mes pas.
— T’auras peut-être pas besoin de remplacer mon chauffeur mardi, je lui lance. Souhaite-moi bonne chance.
— Comment ça se dit en espagnol ?
— Aucune idée.
Si tout se passe comme je l’espère, je compte bien prendre des cours particuliers. Avec un futur prof de math, certes, mais cette concession-là, je suis prête à la faire parce que dans le fond, Rafael et moi pouvons former une addition.
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