Campus drivers Tome 4 - Love Machine
1 - Rafael - Trois mois plus tard
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Rafael
Trois mois plus tard
J’émerge du sommeil lorsqu’un truc atterrit lourdement en travers de mon visage. Un truc long et chaud. Pendant trois secondes, une image dégueulasse me traverse l’esprit et me provoque un pic d’adrénaline bien trop élevé à une heure aussi matinale. Je me redresse en jurant et me rends compte que mon coloc de chambrée — ou qui que ce soit d’autre — n’a rien à voir là-dedans. Ce n’est que mon abruti de bras engourdi qui a dû rester coincé sous ma tête trop longtemps et vient de retomber sur ma tronche. Je l’attrape avec mon autre main et le repousse sur le côté. Je remue les doigts pour que le sang y circule de nouveau, et me dévisse la nuque pour observer la fenêtre. Derrière le rideau, le soleil brille fort, c’est mauvais signe. Merde, quelle heure il est ?
— Luke ! je hèle mon pote qui pionce sur le lit voisin.
Je ne l’ai pas entendu rentrer dans la nuit. Tout comme je n’ai pas entendu partir la nana qui a passé un long moment à califourchon sur moi.
— Luke ! je répète plus fort.
— Quoi ? il grommelle, les yeux toujours fermés.
— Il est quelle heure ?
Il entrouvre une paupière pour me regarder de travers. Waouh ! Le gars est doué pour se montrer menaçant avec un œil mi-clos !
— Beaucoup trop tôt pour que tu m’emmerdes. Mec, pourquoi tu me réveilles pour me demander ça ?
— Parce que je suis l’alpha, j’énonce d’une voix caverneuse.
— Va te faire foutre, Raf. J’ai tardé à venir me coucher pour te laisser tranquille avec ton rencard, et ton portable est à côté de toi, sale flemmard !
— Mon bras est hors service, j’argue en le faisant remuer mollement.
— Une fille est sortie de ton pieu il y a quelques heures et t’as quand même besoin de te tripoter de cette façon ?
— Serait-ce une pointe d’envie que je perçois dans ta voix ? je le cherche en jouant des sourcils. Elle a dû laisser son numéro quelque part, fais-toi plaisir.
— T’en fais pas pour moi de ce côté-là.
En effet, être le lanceur vedette de l’équipe universitaire de base-ball lui ouvre plus que des portes. Et je ne parle même pas de sa casquette de Campus Driver. Justement, à ce sujet…
— Quelle heure il est ? j’insiste.
Cette fois, en guise de réponse, c’est sa balle de base-ball fétiche qui passe à deux centimètres de ma figure. Je la récupère derrière mon oreiller et la fais rouler entre mes doigts fonctionnels.
— Regarde, Luke, je tâte ta baballe. Celle sur laquelle tu poses tes lèvres avant chaque match. Je la malaxe, je la palpe. Souviens-toi de ça quand tu lui susurreras des mots doux pour qu’elle te fasse gagner ton match.
— J’ai pas assez dormi pour endurer ça…
— Si on arrive en retard à la réunion, j’dirai que c’est à cause de toi. Les boss se déplacent tous, alors ça doit être un gros dossier. Ils te le feront regretter, et je ne lèverai pas le petit doigt pour t’aider.
— Attends, c’est aujourd’hui ?
Il se relève tout à coup en s’appuyant sur ses coudes.
— Ouaip !
— T’es sûr ?
— Tu me fais pas confiance ?
— Pas vraiment, non. Tout le monde sait que je suis le plus sérieux de nous deux.
— C’est faux.
— T’as foiré ta toute première course.
— C’est vrai, j’acquiesce en rigolant. Mais Lewis m’a dit que Hitman avait calé la première fois, alors il m’a pardonné.
Lorsque j’ai endossé officiellement le rôle de Campus Driver en octobre dernier, j’ai légèrement merdé avec mon premier client. Si mon collègue me le renvoie souvent à la figure comme la preuve d’un manque de sérieux, il s’agissait en réalité d’arriver à gérer une appréhension plutôt sensée quand on me connaît bien. Ce qui n’est le cas ni de Luke ni de personne hormis ma famille. Je n’ai donc pas cherché à me justifier, et c’est devenu une blague entre nous.
— T’as qu’à vérifier sur ton portable, si tu me crois pas, je reprends.
Il s’exécute aussitôt en maugréant.
— Fait chier ! On a rendez-vous à 9 h 30, et il est 8 h 54 !
— Ah ! Merci ! je ricane maintenant que j’ai obtenu ma réponse.
— Sors de ton pieu et magne-toi, il éructe en se propulsant hors de son matelas.
Il a à peine fait deux pas que son pied droit fait une embardée en avant. Il m’offre alors le spectacle d’un semblant de grand écart trop gracieux pour une carcasse comme la sienne.
— Bordel ! il siffle en retombant sur le côté.
— Qu’est-ce que t’es vulgaire de si bonne heure, je le sermonne en remuant la tête.
— La faute à qui ?
— T’as modifié tes étirements du matin ? j’enfonce le clou.
Avachi par terre, il lève d’abord son majeur dans ma direction, puis son pied, sous lequel un Post-it est collé. Voilà l’arme du crime !
— J’ai glissé là-dessus ! Tu veux que je perde une jambe, moi aussi ?
J’attrape ma prothèse tibiale 1 posée contre mon lit et la tends vers lui.
— Un coup de main pour te relever ? j’ironise. Enfin, de pied…
— C’est moi qui vais te foutre un coup de talon dans la tronche.
Je repousse mon drap et en profite pour enfiler ma prothèse, qui démarre sous mon genou gauche.
— T’inquiète pas, j’ai l’intention de rester le seul et unique chauffeur du campus à conduire avec un membre en plastique ! Ton extension de queue ne compte pas, j’ajoute en chuchotant.
Il replie sa jambe, arrache le morceau de papier et le froisse avant de le balancer vers ma tête.
— Sérieux, Raf ! Pourquoi tu laisses tes coups d’un soir noter leur numéro sur un foutu Post-it dangereux ? Tu les rappelles jamais !
— Typiquement pour ce genre de petits plaisirs, je rétorque en le désignant.
Je sors de mon lit à poil, ramasse le papier bleu chiffonné et le lisse tout en rejoignant mon armoire. J’ouvre la porte, au dos de laquelle sont collés ses congénères multicolores. Luke a tort, j’ai déjà rappelé certaines filles. Celle du jaune, là, je crois. Bref ! J’accroche le nouveau parmi les autres, saisis un tee-shirt, un caleçon et un short et les enfile.
— Et maintenant, il me montre son cul, grogne Luke derrière moi. Bon sang, ce réveil est une torture pour chacun de mes sens.
Habillé, je pénètre dans la salle de bains, me passe un coup d’eau sur le visage et discipline mes cheveux d’un bref passage de la main. Il faut que je les raccourcisse, encore un peu et ils toucheront mes épaules. Pour l’instant,
leur destin sera d’être coincés sous une casquette des Warriors 2. Je sais d’avance que ça va énerver Lewis et Donovan de me voir arborer l’emblème de la meilleure équipe de NBA, alors qu’ils jouent
respectivement pour les Heats et les Knicks 3.
— Tu comptes mettre une ceinture ?
— Nope, je réponds au reflet de mon pote qui se tient derrière moi.
— J’sais même pas comment ce short tient en place sans tomber sur tes chevilles, il ajoute en lorgnant mes hanches. Un jour, j’aimerais que ça t’arrive, que tu te prennes les pieds dedans et que tu t’affales devant la plus jolie fille de la fac. Si en prime ta prothèse peut se détacher, je signe direct.
— Pourquoi tant de haine envers moi ce matin ? je me marre en me décalant pour lui laisser la place.
— Je déteste être à la bourre. Je déteste me faire réveiller. Je déteste voir ton cul. Conclusion : je te déteste, aujourd’hui.
— J’y suis pour rien si t’avais pas mis de réveil. J’te signale que c’est grâce à moi si tu t’es levé à temps. Tu devrais me serrer dans tes bras.
Je me tourne vers lui et les ouvre en grand, tout en remuant ma bouche.
— Tire-toi, il grimace.
— Tu crois que Dallas et Andy sont déjà en route ? je tique en lorgnant la porte au fond de la salle de bains.
Elle donne sur la chambre voisine, où un autre duo de chauffeurs a ses quartiers. En plus d’avoir les mêmes employeurs, on se partage les chiottes et la douche.
— Va vérifier pendant que je me lave le visage ! il m’ordonne sur le même ton qu’emploierait ma tante Juana.
Je pousse le battant et découvre leur chambre plongée dans le noir.
— Sans déconner, je suis votre mère à tous, je ricane en discernant leurs ronflements.
Sans prévenir, j’abats ma paume sur l’interrupteur, faisant jaillir la lumière dans la pièce.
— Debout, les gars !
— On est encore en vacances, connard ! éructe Andy.
— Les Campus Drivers ne connaîtront aucun repos, je scande avec une voix d’outre-tombe. Il vous reste quatre minutes avant de vous faire virer !
Je repars dans ma chambre, accompagné de leurs jurons lorsqu’ils comprennent ce qu’il se passe. Luke aussi s’en donne à cœur joie niveau grossièretés. Lui qui aime s’apprêter est au sommet de la frustration quand il enfile ses chaussures. On est différents sur ce sujet et tellement d’autres, je me demande encore comment on peut si bien s’entendre. J’avoue que l’amour des vieilles caisses y joue certainement pour beaucoup.
C’est d’ailleurs parce qu’on est tous les deux chauffeurs qu’on partage cette chambre depuis le lancement de l’appli en octobre. J’ai passé les six premières semaines dans un autre bâtiment avec un passionné de yoyo en guise de coloc. Je me suis découvert une inquiétante envie de l’étrangler avec ses joujoux. Quand les créateurs de l’appli nous ont proposé d’être logés ensemble, Luke et moi, ça a été une aubaine pour m’éviter une condamnation pour meurtre.
En réalité, nous sommes cinq à œuvrer sur le campus, mais pas question de cohabiter avec le dernier membre du quintet. Primo parce qu’Amy Hitman est carrément flippante, deuzio parce qu’elle est la copine de Lewis Conley et qu’ils vivent ensemble hors du campus.
— T’as vu mes lunettes de soleil ? me demande Luke en tournant sur lui-même.
— Ici !
— C’est vraiment un truc que je kiffe à Miami. Mettre des lunettes de soleil en janvier.
Il les cale sur son nez, attrape son sac et me suit dans le couloir.
— T’as des goûts très sommaires, je commente. Perso, ce que je kiffe à Miami, ce sont plutôt les filles en mini-short qui se baladent au bord de la mer.
— Elles se fringuent comme ça parce qu’il y a du soleil, ça revient au même.
Les vacances de fin d’année ne sont pas encore terminées, le bâtiment est donc peu occupé. Les cours redémarrent dans cinq jours, ça va se remplir petit à petit. Tant mieux, il est temps que les affaires reprennent.
— On prend ta caisse ? il me demande en verrouillant la porte.
— Si tu veux, j’te redépose après ?
— Inutile, j’ai pas de courses aujourd’hui. J’ai un gros décrassage tout l’aprèm avec le coach, si tu peux me larguer au stade, je me ferai ramener à la fin.
— Un chauffeur qui se fait conduire ? Lewis dirait que c’est une honte.
Nous dévalons les quatre étages de marches puis débouchons devant la résidence. Comble du piston, on a le droit de garer nos voitures juste devant le bâtiment.
— Je te le dis souvent, mais cette bagnole est un vrai bijou, s’émerveille Luke en s’asseyant sur le siège passager.
Évidemment que c’est un vrai bijou ! Et je cajole cette caisse comme la prunelle de mes yeux. Pas question qu’elle connaisse le même destin que sa grande sœur.
Je m’installe derrière le volant, boucle ma ceinture et démarre le moteur sans attendre.
— On n’attend pas les gars ? me questionne mon voisin en bâillant.
Je lui lâche une œillade joueuse.
— Tu tiens à ce qu’ils arrivent les premiers ? Je te croyais moins bon enfant.
— Roule, bébé.
— C’est ce que je fais de mieux ! je frime en braquant le volant.
— Tu crois qu’ils vont nous parler de quoi ? me questionne Luke. J’ai eu Adam au téléphone pour la nouvelle année, et il n’a rien voulu lâcher.
— Peut-être une nouvelle recrue. Ça nous ferait pas de mal d’avoir un chauffeur supplémentaire.
— Grave ! Mais j’ai remarqué aucune caisse de mon côté.
— Ouais, moi non plus.
Je m’arrête pour laisser traverser quelques étudiants à un passage piéton et reprends la route. Il fait super beau aujourd’hui, ça me donne envie de skater toute la journée. Dès que la réunion est finie, je file rider.
— Tu veux pas conduire un peu plus vite ? s’impatiente mon passager.
— Non.
— Les mecs auront aucun mal à nous dépasser, et on va être à la bourre.
— J’préfère ça qu’être mort, je raille en prenant à gauche.
Luke ronchonne en matant sa montre, mais je conserve ma vitesse de croisière sans être influencé par ses soupirs pressants. Je fais extrêmement attention en bagnole, d’autant plus quand j’ai quelqu’un avec moi. C’est ma règle numéro un, celle à cause de laquelle j’ai loupé ma première course. Le type était pressé, moi sous pression et incapable de dépasser les trente à l’heure. Il a insisté pour que j’aille plus vite, j’ai poliment ignoré son exigence. Lassé de ma lenteur, il m’a finalement demandé d’arrêter la voiture pour terminer plus rapidement son trajet à pied.
Ce jour-là, j’ai failli me dégonfler. Je n’étais pas certain d’avoir les épaules pour une telle responsabilité. J’ai d’ailleurs longuement hésité à entrer chez les Campus Drivers, mais avec deux mois de recul, c’est finalement le meilleur moyen que j’ai trouvé pour panser de vieilles blessures. Mais ça, personne n’en a la moindre idée. Je laisse les Campus Drivers penser qu’avoir une jolie caisse et aimer la conduire sont les deux seules raisons à m’avoir fait rallier leurs rangs.
— Trouver une place dans ce quartier relève de l’impossible, je soupire quand on passe devant la Camaro de Lane garée sur le côté.
— Tu oublies que je suis le type le plus chanceux de la ville ? il frime.
À peine a-t-il prononcé ces mots qu’une décapotable quitte son stationnement juste devant nous.
— C’est pas pour rien qu’on me surnomme Lucky Luke, il chantonne en se frottant les mains.
Je manœuvre et m’extirpe de ma voiture.
— Tu boites un peu, non ? s’inquiète Luke, déjà sur le trottoir, en m’observant marcher vers lui. Ça va ?
— Ouais, tout roule.
À vrai dire, ça me tire, ce matin. Mais rien d’anormal, ça finira par passer.
— Toujours la même réplique, avec toi. Tu sais que t’as le droit de me dire quand ça ne va pas ?
Jamais de la vie.
— S’il y a quelque chose que je peux faire pour…
— J’te dis que tout va bien, je le coupe.
Hors de question de m’appuyer sur qui que ce soit sous prétexte qu’un morceau de ma jambe s’est barré acheter des clopes et n’est jamais revenu. Je gère tout seul depuis quatre ans, et ça me convient.
— Est-ce qu’un jour tu me diras ce qui t’est arrivé ? il balance en même temps qu’un coup d’œil vers ma jambe.
— Je t’ai déjà raconté.
— Et je te crois toujours pas.
— Pourquoi ?
— Tu inventes une nouvelle version pour chaque personne qui te pose la question. Tu crois que j’ai pas remarqué ?
Tout le monde m’interroge sur cette putain d’amputation, évidemment qu’il l’a remarqué.
— Qui te dit que j’t’ai pas confié la vérité, à toi ? je l’interroge avec un sourire.
— Un massage thaïlandais qui tourne mal, ça sonne plutôt comme une connerie.
— Tape sur Google, tu verras qu’il peut t’arriver des trucs horribles, j’te jure.
— Tu me fatigues, il se lamente en poussant la porte du café.
On me le dit souvent.
1. Prothèse destinée à remplacer une jambe à partir du tibia.
2. Équipe de basket de San Francisco.
3. Équipes de basket de Miami et de New York.
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