Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 43 sur 63

Pages du PDF

Campus drivers Tome 4 - Love Machine

42 - Rafael

42

 

 

Rafael

 

Assis pile derrière Juliet, je me demande encore comment elle ne m’a pas remarqué en revenant des toilettes.

Lorsque j’ai reçu son texto, je me suis douté que quelque chose déconnait. Mon sang n’a fait qu’un tour, et il ne m’en a pas fallu davantage pour débouler dans la salle. J’étais déjà à deux doigts de me pointer avant le début du film…

À son retour, j’ai vite compris de quoi il s’agissait en voyant ce connard insister pour enfoncer sa grosse langue au fond de la bouche de Crocsy. Je me demande aussi comment elle n’a pas perçu mon grognement primaire à ce moment-là. J’ai dû me retenir aux accoudoirs pour ne pas enrouler mes mains autour du cou de son imbécile de match quand il s’est autant approché d’elle avec la lourdeur d’un camion-benne rempli d’ordures. Si Crocsy ne l’avait pas éconduit, j’aurais enfoncé mon pied dans sa joue. Heureusement pour nos avenirs respectifs, il est parti aux chiottes depuis un moment, et je sais qu’il ne reviendra pas. De ma place, j’ai vu les textos qu’il a échangés avec une certaine Rosy. Tocard.

Maintenant que Juliet est seule, je retrouve mon calme. Ce gars m’a foutu les nerfs. Toute cette comédie me tape sur le système. Quand est-ce que Crocsy va ouvrir les yeux sur cette Love Machine et lâcher le morceau ? Quand j’aurai bu de l’acide ?

Après un moment, elle commence à se douter de la disparition de son nageur. Je la vois regarder vers la sortie et l’entends chuchoter pour elle-même.

— Il ne m’a quand même pas posé un…

— Lapin ? je termine en m’accoudant au siège à côté d’elle.

C’était trop tentant.

Au ralenti, Juliet tourne la tête vers moi et me dévisage sans ciller, comme si ma présence était difficile à assimiler par son cerveau. Puis elle ferme les yeux, les rouvre, et je me mords la langue pour ne pas rire.

— À vrai dire, c’est plutôt un demi-lapin, j’ajoute. Un lapinou ?

— Qu’est-ce que tu fais là ? elle siffle.

— Je suis un grand cinéphile.

— Ne me dis pas que tu es assis derrière nous depuis le début ?

— Pour qui tu me prends ?

— Tu t’es matérialisé comme un esprit errant !

— J’étais dans les parages quand j’ai reçu ton SMS. Je me suis douté qu’un truc clochait alors j’ai rappliqué.

— Les parages ?

— Le Starbucks du ciné.

Elle secoue la tête, et j’escalade le siège pour retomber assis à côté d’elle.

— T’es un tel chevalier servant avec tous tes clients ?

— Taisez-vous ! s’emporte une femme devant nous.

Je pose mon bras sur les épaules de Juliet et m’appuie contre elle pour que ma bouche soit toute proche de son oreille. Quand je constate que, contrairement à ses réactions avec Clay, elle ne ressent aucune gêne et se cale même plus confortablement, mes dernières tensions s’envolent.

— Non, uniquement avec celles qui portent des Crocs. Et devine quoi, personne n’en porte à part toi.

Elle me pince la cuisse, mes dents claquent près de son lobe. C’est fou combien elle peut se montrer si proche et distante à la fois.

— Ne te plains pas, grâce à ça, j’ai pu voler à ton secours en un rien de temps, je frime tout bas.

— Étouffe-toi avec ta cape, Monsieur le Super-héros. Je l’ai envoyé chier toute seule ! elle contre en tournant la tête.

Si vivement qu’elle se retrouve à trois malheureux centimètres de ma joue, puis de ma bouche quand j’imite son mouvement. Elle baisse le regard sur mes lèvres, le remonte sur mes iris. Je suis le chemin inverse, et le temps se suspend quelques secondes.

Soudain, la même femme assise devant nous se retourne brusquement.

— Fermez-la ou tirez-vous.

Le sursaut de Juliet met un terme à ce drôle d’instant. Elle hoche la tête en s’excusant puis se mure dans le silence, tout comme moi. Elle m’envoie un coup d’œil de biais, je lui adresse un petit sourire en retour.

— On se casse ? je propose. Ce film est une daube.

— On se casse.

Nous traversons la rangée sous les protestations des spectateurs et sortons du cinéma.

Arrivée devant ma voiture, Juliet pose ses paumes sur le toit et grommelle en détendant sa nuque. Facile de deviner les conclusions qu’elle tire. C’est pas faute de l’avoir prévenue. Ça a beau être moche, intérieurement, je suis hyper content que ce quatrième rencard soit encore un échec.

— Tais-toi, elle me lance.

— Je n’ai pas prononcé un mot.

Elle m’envoie son regard qui tue avant d’abattre ses mains sur le toit.

— Qui se tire comme un voleur en plein milieu d’un rendez-vous, sans déconner ?

Là où je retiens un poing victorieux, elle est dépitée. Deux salles, deux ambiances.

— Ai-je besoin de t’apporter une réponse ?

Elle braque des iris incendiaires sur moi.

— Je te l’avais dit, Crocsy. Je le sentais pas, avec ses épaules.

— Et si c’était toi qui me portais malheur ?

— T’es sérieuse ?

— Ces rencards sont un désastre.

— Et c’est à cause de moi ? je m’esclaffe.

— Tes mauvaises pensées influent sur mon avenir sentimental.

— Je devrais demander à Tory de nettoyer mon âme, alors.

— Tu m’as dit que Luke était hyper chanceux, j’aurais peut-être moins de poisse avec lui.

Compte là-dessus.

— Tu veux parier cinquante billets ?

— Tu veux parier cinquante billets ? elle me singe sur un ton dédaigneux.

Je n’ai pas envie qu’elle se fasse conduire par l’un de mes coéquipiers. Même pas Amy.

— Bon, tu montes ou t’as l’intention de ronchonner sur le trottoir ?

Elle lâche un ultime soupir, ouvre sa portière et s’installe à sa place. J’en fais autant et en me remémorant soudain la première fois qu’elle est montée dans mon Alfa pour entamer sa désensibilisation à sa phobie automobile. À ce moment-là, il ne lui était pas venu à l’esprit que c’est à l’arrière qu’elle est censée s’asseoir. En y réfléchissant bien, je ne l’ai jamais vraiment considérée comme une cliente lambda.

— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? je lui demande en bouclant ma ceinture.

— Tu bosses pas ce soir ?

— Je n’accepte aucune autre réservation quand t’as un rencard.

— Pourquoi ?

— Parce que tout peut se produire avec toi ! je la taquine.

Et qu’on finit irrémédiablement par passer la soirée ensemble. Elle relève ses yeux vers moi et me détaille en tirant sur la peau de son cou.

— J’ai l’impression que tu ne fais que bosser, étudier et skater. Tu ne sors jamais avec personne sur ton temps libre ?

— Il m’arrive de prendre du bon temps avec des filles, si c’est ta question.

— Ah bon ? Quand ça ? elle tique, clairement surprise.

— C’est vrai qu’on passe pas mal de temps ensemble. Mais t’as conscience que, lorsque je te dépose chez toi le soir, je ne dors pas devant ta maison en attendant que le soleil se lève et que tu remontes dans ma voiture ? J’ai une vie, je rigole.

Enfin… Nettement moins diversifiée en ce moment, cela dit. Mon dernier Post-it date de quand ? Impossible de m’en souvenir. C’est étrange que je m’en rende compte seulement maintenant. Étrange aussi que Crocsy m’interroge là-dessus tout à coup. Commencerait-elle à s’intéresser aux autres sans s’inquiéter ?

— Bien sûr que je le sais, elle marmonne en fronçant les sourcils. Ça ne devrait pas m’étonner.

— Quand j’en rencontrerai une avec qui j’ai envie de plus, ça se fera naturellement. Je suis pas dans le même délire que toi à vouloir absolument forcer les choses.

— Forcer les choses ?

— Sois pas vexée, tu connais mon point de vue là-dessus.

— Pas vraiment… Je connais ton dégoût de la Love Machine, mais on n’a jamais parlé du reste.

— Parce qu’on a le droit ? je feins d’halluciner.

À vrai dire, je n’ai pas besoin de feindre beaucoup. Juliet ne réagit pas — ce qui est plutôt positif — alors j’enchaîne.

— Je ne crois déjà pas aux rencontres arrangées. Donc foutre ça entre les mains d’un programme informatique, ça me semble une hérésie. La preuve : où se trouve l’homme de ta vie en cet instant ?

Elle se renfrogne avant que sa figure ne s’éclaire.

— Attends, je viens d’avoir une révélation ! elle s’écrie soudain.

Un coup d’adrénaline fuse dans mes veines quand son index me désigne.

— Quoi ?

— En fait, t’es une petite fleur bleue, Torres, elle articule sur un ton mielleux. Tu veux que la princesse apparaisse devant ton cheval blanc, elle poursuit plus fort. Derrière tes airs de célibataire endurci se cache un cœur en fourrure rouge.

Elle décroche celui qui est pendu à mon rétro et le frotte contre sa joue comme s’il s’agissait d’un chaton.

— C’est trop mignon, Rafifou.

Je lève les yeux au ciel en secouant la tête, et elle continue à se foutre de moi en tripotant ce foutu porte-clés.

— Tu comptes jouer avec mon cœur encore longtemps ? je lui demande en tendant la main vers elle.

Lorsqu’elle le place au creux de ma paume, mon véritable cœur s’emballe. Sûrement à cause de cet objet maléfique.

— Bon, tu veux faire quoi, Crocsy ?

Elle gonfle ses narines.

— Tu devrais me déposer devant une église, histoire que j’aille brûler un cierge. Je suis maudite.

— Clay est un connard. Il s’est barré parce que t’as refusé ses avances.

— J’aurais peut-être dû l’embrasser…

— Tu te fous de ma gueule, j’espère ?

Rien que de l’imaginer, j’ai envie de cogner dans quelque chose.

— J’en sais rien… Y’a forcément un truc que je fais de travers pour que ça foire chaque fois.

— Le seul truc que tu fais de travers, c’est t’entêter avec cette application de merde.

— Clay était seulement le quatrième, elle persiste à argumenter.

— On est sur vingt-sept, en termes de ressenti.

— Si je te soûle autant avec mes dates, t’as qu’à laisser tes potes prendre la relève. Tu t’infliges ça volontairement, j’te signale.

— Ce qui me gave, ce sont les raisons qui te poussent à accepter de matcher avec n’importe qui. Tu te comportes comme si te trouver un mec allait résoudre tous tes problèmes. C’est nul, Juliet. Nul à chier, je cingle d’un ton moralisateur qui doit lui rester en travers de la gorge.

— Ça n’a rien à voir ! C’est moi que je veux trouver !

— Alors cherche au bon endroit, bordel.

Du calme, Raf. Ne dérape pas.

— T’es pas objectif, elle marmonne. Tu hais la Love Machine.

Si seulement c’était que ça…

— De nous deux, qui manque le plus d’objectivité, Crocsy ? Je suis certain que t’as détesté chacun de tes rendez-vous avec cette application.

Elle presse ses joues entre ses paumes en expirant. Une fois de plus, elle est happée par ses pensées.

— Je voudrais en réussir au moins un, elle murmure. Juste pour être sûre que j’en suis capable.

— T’es capable d’un million de choses. Des choses qui te ressemblent. Pas besoin de t’infliger cette mascarade.

— Mais je ne sais pas encore à quoi je ressemble moi-même, elle oppose avec une sincérité qui me plaque à mon siège.

Sa confusion me heurte en plein cœur. Comment ça, elle ne sait pas qui elle est ?

— Qu’est-ce qui t’est arrivé dans cette bagnole, Juliet ? je lâche soudain en comprenant que tout est lié à ça.

Même si je me doute qu’elle ne me répondra pas. Ça serait revenir sur notre accord d’amitié sans attaches.

— Qu’est-ce qui est arrivé à ta jambe, Rafael ? elle rétorque du tac au tac, me prouvant que j’avais vu juste.

Un énième combat de sourcils s’enclenche, mais aucun de nous ne répond. J’ai toujours raconté n’importe quoi à ce sujet, sans raison apparente. C’est devenu une sorte de jeu au fil des années. Mais Crocsy… Je crains sa réaction, si elle savait.

— Tu crois sincèrement que je devrais laisser tomber ? elle me demande du bout des lèvres.

Une lueur d’espoir s’anime en moi.

— Oui ! Et si tu me poses la question, c’est que tu t’en doutes déjà.

Mieux vaut tard que jamais. Ses épaules s’affaissent, j’ai remporté le débat.

— Je sens la mauvaise humeur me gagner, elle embraie en s’étirant. Ramène-moi plutôt à la maison, s’te plaît. À défaut de fricoter, je vais frigoter.

— « Frigoter » ?

— Oui, je vais avoir une relation avec mon frigo, elle éclaire ma lanterne. En plus d’être à chier pour conclure, j’ai la dalle.

Si sa déception me soûle, une partie de moi n’a pas le cœur à clôturer cette soirée comme ça. Après tout, on a toujours fini ses dates pourris tous les deux. On ne badine pas avec les traditions. Je pianote sur mon volant en réfléchissant.

Et si on…

OceanofPDF.com