Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 19 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

18 - Juliet

18

 

Juliet

 

Rafael mime une croix avec ses index pour repousser mes paroles maudites puis lance sa planche sur le sol. Je fixe mon téléphone sur la perche et démarre l’enregistrement.

J’ai toujours adoré les montages vidéo, même si je n’en fais plus depuis que je vis à Miami. Je capture un paquet de figures canons et quelques chutes ridicules qui me permettent de le chambrer sans retenue. J’arpente le skatepark d’un bout à l’autre pour varier les angles de vue et regrette presque de ne pas avoir mes patins aux pieds pour me faciliter la tâche. Ce spot est pas mal, ça me donne envie de revenir avec Fran et Rosetta.

— T’as filmé ce half-cab 1 monstrueux ? il me crie.

— Oui !

J’ai vu un paquet de skateurs en action, la maîtrise de Raf est déconcertante, surtout quand on connaît sa particularité. Il est souple sur ses appuis, alors que je suis tendue pour deux. C’est la première personne que je vois rider avec une prothèse, et je m’attends à ce qu’elle se décroche à chaque saut qu’il opère.

— Pourquoi tu grimaces, Crocsy ?

— C’est solide, ton machin ? J’arrête pas de penser au moment où ta planche va me passer sous le nez avec une demi-jambe en plastique posée dessus, le reste de ton corps un mètre plus loin.

— Quelle imagination débordante !

— Merci.

— Sois pas inquiète, elle est bien accrochée.

— Qui t’a dit que j’étais inquiète ? J’ai souvent ce genre de fantasme mettant en scène un skateur démembré.

— Il faut que tu m’expliques d’où te vient cette aversion, il s’intéresse en descendant de son joujou.

Il reprend sa bouteille et boit sans me quitter des yeux. Je pourrais lui dire la vérité, lui avouer que je prends mon pied avec deux fois plus de roulettes que lui. Mais le patin, c’est mon petit jardin secret, ici.

Il se poste devant moi, met une pichenette à sa visière pour qu’elle remonte un peu et m’inspecte.

— D’abord les profs de math, puis les skateurs… il énumère avec lenteur. Une affreuse déduction germe dans mon esprit. Est-ce que je suis à l’origine de tout ça ? Parce que, merde ! Tu exècres mon être tout entier, quand on y regarde de plus près.

— Tu souffres ?

— Comme si tu venais de marcher sur ce pied avec un talon aiguille.

Il désigne celui qui, caché sous sa Vans bordeaux, ne ressent rien.

— Allez, montre-moi si tu es une bonne camerawoman.

Je positionne mon portable entre nous et fais rapidement défiler les vidéos.

— T’étais pas obligée de faire un gros plan sur mes gamelles.

— C’est pour que tu progresses en les visionnant, je contre avec une fausse candeur.

— Quel altruisme ! Plus sérieusement, t’as géré, Crocsy. Ça fera un montage final terrible.

Je suis d’accord avec lui. Ça ferait aussi un bon reportage. Cette pensée anodine prend soudain une direction inattendue. Non, je ne peux pas faire ça, ce serait presque devenir une paria… Mais en même temps, j’ai de la matière, lui a besoin d’une vitrine pour ses réseaux sociaux, alors…

— Tu peux me rendre un service ? je reprends volontairement ses mots.

— Tout dépend si c’est dans mes cordes, il répond en souriant.

— En fait, c’est pas un service. Plutôt un échange de bons procédés…

— Je t’écoute.

— Je dois monter une interview filmée pour l’un de mes cours. Tu serais OK pour devenir mon sujet ?

— Pardon ? il s’exclame. Ai-je bien entendu ? Tu te rappelles que je roule sur une Krooked ?

— Prends pas cet air condescendant ! L’unique raison qui me pousse à te choisir tient en un mot : retard. J’aurais dû commencer à bosser dessus avant les vacances de Noël. Fin janvier approche, et le seul truc que j’ai écrit à l’heure où je te parle, c’est « Interview » en haut d’une feuille à petits carreaux. J’ai beau l’avoir souligné en violet avec ma règle, le constat est identique. Je suis à la bourre et je n’ai aucun sujet.

— C’est à rendre quand ?

— Fin mars.

— Pourquoi tu demandes pas à Tory ? T’aurais de la matière pour filer des frissons.

— Parce qu’elle a refusé.

— T’as pas d’autres potes à la fac ? il se renseigne.

— Non, c’est la seule.

— Je suis touché ! il frime en faisant semblant de dépoussiérer ses épaules.

— Calme tes ardeurs, ça fait de toi mon choix par défaut, pas mon ami.

— Mais que tu es vilaine, Crocsy !

J’admets que ma façon de lui répondre était extrême, mais mes craintes l’ont emporté.

— Je suis pas fan de l’idée de me faire de nouveaux amis, c’est tout.

Pas tant que je ne serai pas sûre de moi.

— J’avais compris, il déclare en se marrant. Et j’suis pareil, alors sans rancune. En somme, si je disais oui, ça ferait de moi ta roue de secours…

— Ouais.

— Ton airbag de sécurité ?

— Si ça te fait plaisir.

— Ta carte routière pour retrouver ton chemin ? il persiste.

— T’es lourd ! Oublie cette histoire, ta grosse tête va tripler de volume si je t’interviewe. Je vais plutôt proposer à Felix.

Rafael plisse le nez et joue avec la visière de sa casquette.

— Mon cœur balance. D’un côté, j’ai envie de te pousser dans la gueule du loup ; de l’autre, j’ai une conscience qui me souffle de te préserver de cet animal.

Comme s’il avait compris qu’on parlait de lui, son cousin nous sourit avant de s’élancer sur sa planche… les fesses à l’air.

— Je retire ce que j’ai dit, je m’étouffe en cachant mon visage dans ma capuche.

— Ça consiste en quoi, ton devoir ?

— Grosso modo : des séquences d’interview entrecoupées de quelques vidéos.

— Et j’ai un droit de regard sur le résultat ?

— T’as peur que je dévoile tous les secrets que je t’aurai extorqués ?

— Ne me vois-tu pas trembler ? Tu peux déjà noter dans ton cahier que je ne suis pas quelqu’un de très bavard. Bonne chance pour délier ma langue.

Bienvenue au club.

— Je pourrais monter mon rendu sous forme de courts épisodes. Comme ça, tu les publies au fur et à mesure en amont de ta compétition pour faire grimper ton audience. Et le dernier se passerait à Tampa en guise de conclusion.

Ses yeux s’agitent de droite à gauche tandis qu’il réfléchit à ma proposition.

— Je suis conquis par cette putain de bonne idée, Crocsy !

— Cool !

— Tu as conscience de ce que ça signifie, n’est-ce pas ?

— Que je vais devoir manger d’autres bagels en ta compagnie ?

— C’est clair qu’on va bouffer une tonne de bagels ensemble. Mais c’est pas tout.

— Que je vais devoir me farcir tous les spots de la ville pour diversifier les décors ?

— Bien vu, j’y avais pas pensé.

— Merde, c’est quoi, alors ?

— Tu devras m’accompagner en voiture à Tampa pour immortaliser mes exploits.

Mes yeux s’écarquillent spontanément.

— C’est ton idée, Crocsy, il susurre, ravi de m’avoir prise à mon propre jeu.

Tampa ? Impossible, c’est beaucoup trop loin.

— Tu divagues, j’me sens pas encore prête pour un long trajet. Ça représente quoi ? Quatre heures de route ?

— Plus ou moins, ouais. Mais on pourra faire des pauses.

— Toi qui vénères les maths, j’ai un problème à t’énoncer : Rafael part de Miami à 9 h 12. Il y a quatre heures de route jusqu’à Tampa. Sachant qu’il devra s’arrêter dix minutes toutes les dix minutes, à quelle heure Rafael arrivera-t-il à Tampa ?

Il ferme les yeux, compte sur ses doigts et les rouvre beaucoup trop vite.

— 17 h 02. Ça représente vingt-trois pauses de dix minutes, donc trois heures cinquante de plus sur la durée initiale.

— Non, mais… comment tu peux calculer ça si rapidement ?

— Et encore, il faut ajouter une pause déjeuner, puisque manger dans ma voiture constitue un délit. Donc je table sur 17 h 30.

Note à moi-même : à compter de ce jour, je hais encore plus les maths.

— On a trois mois devant nous pour faire de toi la copilote la plus sereine de Floride, il reprend. Ce sera ton examen final ! Grâce à ton idée de génie, me voilà avec trois fois plus de motivation pour que tu arrêtes de flipper en bagnole.

— Il me tarde de voir ça…

J’admire son ambition. Même si j’avoue que sa façon d’aborder le skate malgré son handicap est inspirante et rassurante. S’il a pu remonter sur sa planche, je peux réussir à remonter en voiture à peu près sereinement, non ? Après tout, ça me donne un objectif. Et peut-être que Raf parviendra à me dispenser un peu de sa technique qui semble porter ses fruits.

— C’est l’heure de retourner sur le campus, il change de sujet en consultant son téléphone.

— Déjà ?

Je vérifie l’heure sur ma montre et hallucine qu’il soit si tard.

— Moi non plus, je ne vois pas les minutes passer quand je suis avec toi, Crocsy.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

— Mais tu l’as pensé très fort.

— Quittons cet endroit malfamé, je conclus.

Nous remballons nos affaires et remontons en voiture sans attendre.

— Comment tu veux fonctionner pour les vidéos ? il me demande en s’attachant.

— Il faut construire une trame, choisir les spots où aller, les sujets que tu veux aborder et la façon de les découper.

— Je vais réfléchir de mon côté, toi du tien, et on tranche ensemble. Si t’es dispo, on peut se donner rendez-vous après-demain vers 14 h 30 ? Le samedi matin, je suis en service sur le campus et le soir avec la Love Machine, mais ça nous laissera quelques heures entre les deux pour organiser nos idées.

— Ça me va. Ensuite, une fois qu’on aura tourné tout ce qu’il nous faut, je ferai le montage et tu pourras diffuser.

— Je préfère qu’on le fasse ensemble. On forme une équipe, maintenant. On travaillera main dans la main à chaque étape de cette création, avançant dans la même di…

— J’ai compris ! N’en rajoute pas, sinon j’arrête mes études.

— Tu me résistes encore, mais bientôt tu m’enverras des textos tous les soirs.

— Je coupe mon portable à 21 heures.

— Puis tu parleras de moi partout.

— À qui ? J’ai pas d’amis en dehors de Tory, et t’as pas envie d’occuper ses pensées.

— Et, bouquet final… il persiste et signe en se foutant royalement de mes paroles. Tu seras ma plus grande fan à Tampa, agitant une banderole aux yeux de tous.

— On se connaît depuis moins de trois semaines. T’as pas l’impression d’aller un peu vite en besogne ?

— Je suis lucide, Juliet.

Là encore, sa façon de prononcer mon prénom comme s’il le faisait depuis deux décennies ne colle pas à la réalité. On vient à peine de se rencontrer, dans des circonstances absurdes qui plus est !

— Je viendrai à Tampa juste pour le plaisir mesquin d’encourager tout le monde sauf toi.

— J’ai vu comment tu me regardais tout à l’heure, tu es déjà fan de moi.

Relax, il plaisante.

— Je peux démarrer ? il me sonde, une main sur la clé.

Son ton a changé, il a repris sa casquette de chauffeur attentionné. Mis à part ses railleries incessantes et ses passions discutables, il est très cool avec moi, alors que rien ne l’y oblige. Aussi improbable que ça puisse paraître, il est de bonne compagnie, et si nos rencontres peuvent en prime m’octroyer une bonne note, pourquoi m’en priver ?

— Au fait… merci, Rafael. Je te suis reconnaissante de m’aider.

— T’es bizarre, il articule après plusieurs secondes passées à me décrypter.

— Comment ça ?

— C’est étrange quand t’es sympa, ça me met mal à l’aise.

Il tire sur le col de son pull pour illustrer sa gêne.

— Tu préfères quand je t’envoie chier ?

— Je m’y suis habitué, maintenant. Alors, oui, s’il te plaît.

Je lève mon majeur en même temps qu’un sourcil.

— Ouf, les éléments sont enfin réalignés.

Je lève le deuxième puis me détourne vers la vitre. J’ai fait l’effort de me montrer reconnaissante, et il s’en fiche. Très bien, au moins, je suis tranquille avec ma conscience de ce côté-là.

 

1. Figure en skateboard.

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