Campus drivers Tome 4 - Love Machine
41 - Juliet
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Juliet
Ce soir, le nouveau candidat de la Love Machine se prénomme Clay, et je mise beaucoup sur lui. Depuis Dylan, j’ai renouvelé l’expérience deux fois. Avec Karim, puis Matthew.
Malgré quelques efforts — que je suis apparemment la seule à remarquer, vu les piques de mon chauffeur attitré — le premier n’a pas souhaité me revoir. Ce qui ne m’a pas brisé le cœur, même si on a passé un moment sympa. Quant au second, il m’a ordonné d’entrée de jeu si j’étais du genre « olé olé » avant même d’arriver au bowling, et c’est Rafael qui lui a demandé de répéter en s’immisçant dans la conversation comme un cobra agressif. Strike. Ça a jeté un froid entre Matthew et moi. Le « olé olé » s’est transformé en « bye-bye » immédiat, et j’ai fini la soirée à exploser des quilles avec… mon Campus Driver.
Mais ce soir, j’ai un bon feeling.
— C’est ce mec-là ? me questionne Rafael, à sa place habituelle derrière le volant.
C’est encore lui mon chauffeur aujourd’hui. Je me demande toujours si c’est vraiment le coup du hasard ou s’il a développé une addiction à me tourmenter avec ses petites remarques narquoises. Addiction partagée, soit dit en passant.
Assise sur la banquette arrière, je colle mon nez à la vitre.
— Oui, c’est lui.
Voici donc ce Clay en chair et en os. Sur le trottoir opposé, il est au téléphone. Il repère la voiture et nous fait signe qu’il en a pour deux minutes. J’en profite pour le détailler. Il a une bonne tête, et j’aime bien son pull bleu. Sur le siège avant, le conducteur le fixe aussi du regard.
— Pourquoi tu souffles ? je lui envoie. T’es déçu qu’il soit venu ?
— N’importe quoi ! il se défend avec véhémence. C’était un souffle de satisfaction. Chaque fois que tu passes une heure avec l’un de ces étudiants, c’est potentiellement la dernière.
— Ma dernière heure ? J’adore que tu sois si macabre avec moi pendant mes rencards.
— Ta dernière course avec la Love Machine, imbécile.
Il poursuit son analyse en baragouinant. J’ai l’impression de côtoyer deux versions différentes de lui. Un Rafael drôle et détendu la majeure partie du temps et un Rafael grincheux dès qu’il s’agit de la Love Machine. Rendez-vous après rendez-vous, il camoufle de moins en moins son hostilité.
— Je souffle aussi parce que j’commence à me poser des questions sur toi, Crocsy.
— Encore ! J’ai déjà répondu à bon nombre d’entre elles, je trouve.
Je croise son regard inquisiteur dans le rétroviseur. Quand il me scrute de cette façon, mon cœur bat toujours un peu plus vite. Un mélange d’appréhension et de… Bref.
— Note-les sur un petit papier, on les réunira dans un chapeau pour les tirer lors d’une prochaine soirée.
— D’abord, la chemise à carreaux… il débute malgré tout.
— Faut que tu passes à autre chose, c’est une obsession !
— Les deux derniers…
— Boucle-la ! Je te rappelle que c’est toi qui as fait fuir Matthew.
— Celui-là a la forme d’un entonnoir, il affirme en jugeant Clay. Il porte des épaulettes ou quoi ? Personne n’est taillé comme ça. Il avale quelque chose qui modifie son ADN, c’est clair.
— Ne recommence pas.
— J’le sens pas.
— Tu dis ça chaque fois !
— C’est une remarque amicale, il se justifie en adoptant une moue innocente. Mais tu ne m’écoutes jamais.
— Tu les juges sur leur apparence, c’est nul. Moi, par exemple, la première fois qu’on s’est vus et que j’ai vomi devant ce Taco Bell, t’avais compris ce qui n’allait pas chez moi ?
— Lebron t’avait foutu la gerbe.
— Je suis sérieuse !
— Non, mais…
— Tu crois que les gens perçoivent toujours tes actions pour ce qu’elles signifient vraiment ?
Silencieux, il suit du doigt les coutures de son volant.
— OK, c’est bon, il se résigne à contrecœur. N’empêche que tu portais un gilet vert inoffensif, ce soir-là.
— Tu te souviens de mes fringues ? J’hallucine, t’es encore plus tordu que ce que je pensais, j’éclate de rire. Je devrais changer de chauffeur.
— Tu me trahirais sans remords ?
— Évidemment !
Non. Bien sûr que non. Même si j’ai envie d’enfoncer mon coude dans son estomac à chaque speed dating, je ne suis pas stupide. Il joue aussi un rôle dans mon évolution des derniers mois. Un rôle majeur. Avec lui, je mets en application mes règles de conduite pour mieux les déployer sur d’autres. Il est mon parachute de sécurité.
— T’es moins angoissée qu’au début, il souligne en se contorsionnant pour me voir. Tes petits cobayes t’apportent des résultats ?
— Tu sais très bien que le cobaye dans toute cette histoire, c’est toi.
— Ouais, j’me prends toute la merde avant eux, quel privilège !
— C’est une activité rémunérée, j’argue.
Son rire résonne dans l’habitacle mais meurt à la seconde où Clay ouvre la portière passager. La figure de Raf se pare alors d’un masque froid. Je fronce les sourcils sans le quitter des yeux, ce qu’il remarque dans le rétro. Il épingle mon regard quelques secondes avant de s’intéresser à un point devant lui. OK…
Clay se présente, moi aussi, et une discussion s’installe facilement entre nous tandis que notre chauffeur traverse la ville.
Je commence à être rodée, je gagne en confiance. Cette rencontre pourrait être parfaite si Rafael n’intervenait pas toutes les trois secondes dans nos échanges. Je ne sais pas à quoi il joue aujourd’hui mais, s’il continue, je le sors de sa caisse par les cheveux.
— Tu mates une série particulière en ce moment ? s’intéresse Clay.
— Non, ça fait un bail que je n’ai rien visionné.
— Tu…
— Tu devrais te faire celle sur les surfeurs, le coupe Raf.
C’est reparti !
— Euh, d’accord, merci…
Mon voisin de banquette se frotte les paupières, dérangé par ces intrusions intempestives dans nos échanges.
— Et toi ? je reprends.
— La minisérie sur Spo…
— Je posais la question à Clay ! j’interromps Raf en lui faisant les gros yeux dans le rétro.
Bon sang, il a bientôt fini ? Qu’est-ce qu’il lui arrive ?
— Vous voulez choisir la musique ? il propose alors.
— Non, c’est bon, mets n’importe quoi en aléatoire ! j’assène d’un ton tranchant.
— OK.
J’inspire, cherche un sujet à lancer et…
Oh-oh-oh-oh-oh, oh-oh-oh-oh, oh-oh-oh. Caught in a bad romance 1.
Mes yeux se ferment sur le visage de Clay avant de se braquer sur l’avant du véhicule. Dans le rétro intérieur, c’est maintenant la tronche de Rafael que je contemple. Bad Romance de Lady Gaga ? Sérieusement ? Je ne suis pas naïve au point de croire que c’est le hasard. Petit fumier ! Le reflet du chauffeur joue des sourcils, et histoire d’enfoncer le clou, il entame un playback exagéré. Il se fout de ma gueule ?
— Tu es sportive, non ? Clay essaie d’attirer mon attention.
Je m’oblige à quitter cet idiot de skateur des yeux pour les reposer sur mon match.
I want your love. Love, love, love, I want your love !
Zen, Juliet.
— Oui ! je réponds sur un timbre enjoué. Je pratique le patin à roulettes !
Du coin de l’œil, je repère Rafael perdre le fil de sa chanson en m’entendant faire cette confession à Clay. J’ai mis des semaines à lui parler de ça. Comme avec Dylan, il est scandalisé.
— Et toi ? je retourne la question à mon rencard en étendant mon bras sur le dossier de la banquette.
— La natation.
— Oh ! C’est pour ça que tu as de si larges épaules, je lance en tapotant celle qui est la plus proche de mon index.
Ça, c’est pour l’entonnoir !
Il me sourit et se racle la gorge. Ah ! non, il sourit, et Rafael se racle la gorge.
— J’adore nager, moi aussi, j’ajoute pour combler la conversation.
À vrai dire, je n’ai plus enfilé un maillot de bain depuis un bail mais je prends un malin plaisir à faire saigner les oreilles de mon ami. Aucun doute que je lui sers le genre de spectacle dont il a horreur, ce dont je jubile intérieurement.
— On est arrivés, annonce justement Raf d’une voix plate.
— À toute ! je balance en sortant immédiatement.
Il n’avait jamais agi comme ça, il m’a soûlée, et je compte bien mettre les points sur les « i » plus tard.
J’entre dans le cinéma sans me retourner et m’insère dans la file pour acheter nos places. À ma droite, Clay se tient très proche de moi.
— Il est bizarre, ce mec, non ?
— Qui ça ? je réponds en survolant ceux qui m’entourent.
— Le Campus Driver.
— Ah ! Je suis d’accord. Il est très très bizarre, je raille.
Nous payons chacun nos tickets, je m’achète le plus grand cornet de pop-corn sucré qui existe, et une fois dans la salle, Clay choisit la rangée du milieu. Il tapote le velours du siège à côté du sien, au cas où je ne saurais pas quoi faire de mes fesses.
Les lumières s’éteignent et les publicités ne sont même pas encore terminées qu’il pose son bras derrière ma nuque. OK… Je n’aurais peut-être pas dû toucher son épaule comme je l’ai fait.
J’approche une poignée de pop-corn de ma bouche au ralenti, perturbée. Il se décale davantage, et je devine son profil dévier vers le mien. Dès que j’ai fini de mâcher, son visage se positionne encore plus près. Qu’est-ce qu’il… Je me dépêche de replonger mes doigts dans le cornet, mais sa bouche se tend déjà vers la mienne.
— Ouh là ! je réagis en cachant mes lèvres sous ma main pleine.
Des pop-corn se collent à mon menton, je les ramène au plus vite sur ma langue.
— Détends-toi, il murmure.
Pardon ?
— Tu grilles pas mal d’étapes, je le réfrène en me penchant en arrière.
Il lâche un soupir frustré et hoche la tête. Il se repositionne face à l’écran, mais son bras est encore derrière ma nuque. Je gigote sur mon siège en avalant ma salive, je ne m’attendais pas à ce scénario.
Au bout d’un bon quart d’heure, alors que je commence à me relaxer, il revient à la charge en faisant descendre sa paume sur mon épaule. Il joue avec la manche de mon tee-shirt, et ses doigts sur ma peau me dérangent. Lorsque je lui lâche un regard agacé, ses mouvements cessent, mais il ne retire pas sa main. Il avait l’air cool dans la voiture, mais là, il perd des points.
— Je vais aux toilettes, je reviens, je précise avant de m’éclipser.
Je saute sur mes pieds sans me soucier de gêner les autres spectateurs, traverse la rangée à toute vitesse en provoquant des grognements sur mon passage.
Quand je pousse enfin la porte des toilettes, je suis en nage. Sous ses airs de petit poisson rouge, ce Clay cache bien son jeu. Un putain de poulpe, ouais.
Je passe de l’eau sur mes bras, jusqu’à l’endroit où il m’a touchée, et me sèche en frottant avec du papier. Je m’appuie contre les lavabos et sors mon téléphone de ma poche pour taper un message rapide à Rafael.
JULIET : T’es où ?
SKATEURK : Qu’est-ce qu’il y a ?
Sa réponse n’a pas tardé, je crois que je l’ai inquiété. Merde, pourquoi je lui ai envoyé un texto ? J’ai agi sans réfléchir, parce qu’un mec a simplement essayé de m’embrasser pendant un rendez-vous galant.
JULIET : Tout va bien, j’ai posé la question comme ça. Je suis
dans les toilettes, la vision du sèche-mains m’a fait penser à toi.
C’est tout.
Je raconte n’importe quoi, mais c’est le premier truc à m’être passé par la tête.
SKATEURK : Dis-moi ce qu’il y a !
JULIET : Rien ! Je retourne dans la salle, le film est super, à
toute.
Je ne reçois aucun message en réponse.
Je me lave les mains une deuxième fois, avale un peu d’eau et attache mes cheveux. Mon reflet me renvoie une fille perplexe.
— C’est un rencard, Juliet, je me sermonne.
Est-ce que je devrais laisser Clay m’embrasser ? Peut-être que oui. Ce serait un bon moyen de passer à un autre genre d’exercice.
— C’est juste un baiser… je prononce à voix haute pour m’assurer que ça sonne juste.
Pas sûre que quoi que ce soit sonne juste dans les toilettes d’un ciné.
Je tire un chewing-gum de mon petit sac, quitte les W.-C. et repars en direction de la salle plongée dans le noir.
Je m’installe sur mon siège et inspire. Juste un baiser…
— T’as loupé la scène la plus importante du film, me chuchote Clay, beaucoup trop près de mon oreille.
Ma maigre volonté s’effrite déjà, et ma langue se réfugie aussi loin que possible dans ma bouche.
— C’est ça de vouloir se rafraîchir, il susurre avec une intonation collante.
Tout est collant chez ce mec, c’est insupportable.
— Ton haleine sent la menthe, je dois y voir une avance de ta part ?
Quoi ? Ma mâchoire se décroche face à tant d’indécence. On ne peut plus mâcher un foutu chewing-gum tranquillement, de nos jours ? On abandonne la mission French kiss, ça ne le fera définitivement pas avec lui.
— Pas du tout, je réplique avec un faux sourire.
— T’es sûre ? il insiste en se rapprochant à nouveau.
Son attitude mériterait une bonne gifle pour lui remettre les idées en place. Si j’en crois la Love Machine, je suis donc supposée être compatible avec ce rat d’égout ? C’est génial, je commence à penser que Rafael n’avait pas tort.
— Certaine.
Cette fois, je crois que le message est passé, car il m’offre enfin l’espace qu’il se doit. Du coin de l’œil, je le vois sortir son portable et pianoter sur l’écran. J’ai clairement cassé l’ambiance.
— J’vais pisser, il me lance après plusieurs minutes.
Je l’observe descendre les marches d’un pas rapide et disparaître derrière les portes battantes.
Au bout de dix minutes, il n’a toujours pas refait surface, et je parle toute seule en vérifiant l’heure sur mon téléphone.
— Il ne m’a quand même pas posé un…
— Lapin ? chuchote une voix.
Je me retourne et n’en crois pas mes yeux. Dans la rangée juste derrière moi, Rafael vient de poser ses coudes sur le siège que Clay occupait.
1. Coincé dans une mauvaise romance.
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