Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 15 sur 63

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Campus drivers Tome 4 - Love Machine

14 - Juliet

14

 

 

Juliet

 

— Bon, je vais me réinsérer dans la circulation, OK ? il m’avertit en lorgnant sa montre. J’ai une autre cliente après toi.

— Pas de problème, j’articule avant d’inspirer profondément.

Tout va bien se pa…

— Cela dit, elle n’a réclamé aucune exclusivité avec moi, elle. Je devrais revoir le sens de mes priorités pour respecter mes fans.

Ce qu’il est lourd ! En quelques minutes, il est déjà en train de me faire regretter l’idée de faire appel à lui.

— Est-ce que cette montée de fierté va durer encore longtemps ? J’te signale au passage que c’est le hasard qui a jeté son dévolu sur toi. Pas moi.

— Le destin, Crocsy. Le destin.

Et sa façon de siffler les « s »… Une entorse des amygdales, ça existe ?

— Ferme-la et roule, je soupire.

— Tu vois, tu me supplies déjà.

Je lève les yeux au ciel, et il redémarre à une vitesse tout à fait adaptée.

Je connais l’itinéraire, c’est grosso modo celui que j’emprunte à pied chaque matin pour aller à la fac. C’est très court en voiture, mais même un pas minuscule peut se révéler utile sur le long terme. En le répétant chaque jour, je pourrai envisager ensuite de viser plus loin. Voilà mon plan.

— Au fait, c’était ton mec en calbute ? s’intéresse soudain Rafael d’une voix anodine.

— Warren ?

— Pourquoi ? Y’avait d’autres mecs en calbute à l’intérieur ?

— Non ! Qu’est-ce qui te fait penser que c’est mon copain ?

— Au pif, que tu sortes par la fenêtre plutôt que par la porte et que tu me parles dans une langue inconnue avant de me sommer de déguerpir ?

Ouais, vu sous cet angle, ça a du sens…

Je me tends sur mon siège et m’agrippe au poignet de mon voisin lorsqu’une décapotable bifurque un peu trop vite et, surtout, trop près. Je relâche ma prise aussitôt qu’elle s’est éloignée en me morigénant. Bon sang, cesse de t’accrocher à lui !

— T’as besoin que je m’arrête encore ?

— Non, merci.

Je prends une énième inspiration, étire mes bras devant moi et me fais violence.

— Warren est mon frère jumeau, je reprends pour tenter de me concentrer sur autre chose. J’ai fait le mur parce que je n’ai pas envie qu’il soit au courant.

— T’as peur qu’il te mette la pression ?

— J’ai surtout la frousse qu’il squatte ta banquette arrière. Il se lamente depuis une éternité parce que je l’oblige à marcher jusqu’au campus. S’il découvre que j’y vais en voiture, le sol s’ouvrira sous mes pieds pour m’expédier direct dans les limbes.

— OK, je vois. Il ne va pas tiquer si tu disparais régulièrement le matin ?

— J’vais me débrouiller.

— Nous aurons donc des rendez-vous clandestins, chère Juliet ?

Le résumer comme ça est hyper bizarre.

— Dans mon Alfa Romeo. Si c’est pas un signe que je suis le chauffeur qu’il te faut, il déclare.

— Encore une rime. C’est une maladie chez toi ?

— Ton insolence causera ta pénitence, il déclame sur un timbre rauque.

Le campus se dresse à présent devant nous. Rafael pénètre dans le parking et range son bolide entre deux pick-up. Dès que le vrombissement du moteur disparaît, je me ramollis sur le siège en cuir.

— Verdict ? il s’enquiert en pivotant vers moi.

Je me pince l’arête du nez, presse mes tempes entre mes doigts et me tourne de manière à lui faire face.

— Ça va. J’ai encore le dos trempé, mais le reste de mon corps est moins suant qu’avant-hier.

Je lui cache que j’ai la nausée et que j’ai eu envie de pleurer deux fois.

— Je suis heureux de l’apprendre, il se marre en chopant sa casquette à l’arrière.

— Te fous pas de moi, c’est moins facile que ça en a l’air.

— Je ne me moque pas de toi, promis.

Étrangement, je le crois.

— Pas tout le temps, il précise. Seulement quand tu as le dos tourné.

— Quelle vie trépidante tu dois avoir, je le cingle.

Il arrime son regard au mien, et nous nous observons sans raison durant plusieurs longues secondes.

— Q… Quoi ? je bafouille.

— Toi, quoi ?

— Moi ? Rien ! C’est toi qui me scrutes.

— Pas du tout. Tu as commencé à me dévisager, et j’attendais en pensant que t’allais dire quelque chose.

— Ne renverse pas la situation. Je croyais que tu allais m’offrir un grand trait d’esprit, c’est pour ça que je patientais gentiment. Mais si t’as rien à dire, alors la séance est terminée.

Je déboucle ma ceinture et sors de la voiture. L’air frais détend ma poitrine. Je plie et déplie mes genoux pour relaxer mes muscles.

— Tu prends vraiment le p’tit-déj avec la sorcière ou c’était un alibi ? me lance Rafael après être sorti à son tour.

— Un alibi. Je savais que Warren ne s’incrusterait pas en évoquant Tory. Il aurait eu trop peur qu’elle verse une potion dans son chocolat chaud.

— Comme je le comprends. Ma course suivante vient de s’annuler. Ça te dit un café pour établir les termes de nos entrevues secrètes ?

— C’est très aimable, mais j’ai l’impression de ne voir que toi depuis le début du semestre. Je suis donc forcée de décliner.

Il éclate de rire face à tant de sincérité.

— Qu’il en soit ainsi, mon petit, il conclut. Je suis un prodige en poésie depuis qu’on se connaît, quelle révélation !

— J’espère que ta langue sera ébouillantée par un café brûlant. Un driver muet, le rêve.

— Pas « un » mais « ton » driver, puisque tu m’as choisi parmi tous les candidats.

Il repousse ses cheveux en arrière d’un geste frimeur et pose sa casquette dessus.

— Je ne t’ai pas choisi volontairement ! Combien de fois je vais devoir te répéter que c’est le hasard ? Ravale ta suffisance.

— Quant à toi, garde ta hargne en stock pour nos prochains rendez-vous, c’est très distrayant.

Il m’envoie un baiser et prend le large en sifflotant. Eh bien, je sens qu’on va bien s’amuser, tous les deux.

La journée de cours passe vite, peut-être parce que je me sens plus légère de trois grammes depuis ce matin. J’ai voulu raconter à Tory mes progrès et la remercier pour son coup de pied aux fesses étonnement efficace mais je ne l’ai pas vue, et elle n’a pas encore répondu à mes messages. Je ne suis pas inquiète. Même si on ne se connaît pas depuis longtemps, j’ai compris qu’elle a des phases solitaires, et ça ne me dérange pas. C’est sûrement pour ça qu’on s’est si vite liées d’amitié. On se ressemble sur pas mal de points au final, toutes les deux.

Tandis que je marche vers la sortie du campus pour rentrer chez moi, j’entends dans mon dos un bruit trop facilement identifiable. Celui des roulettes d’un skate qui parcourt le bitume granuleux.

Rafael me dépasse en zigzaguant, opère un demi-tour un peu plus loin et revient dans ma direction en me défiant avec sa planche.

— Re-bonjour, il chantonne en me tournant autour.

— Éloigne-toi avec ta Krooked, danger public.

— Tu t’y connais bien en marque de board, pour une nana qui fait une fixette obsessionnelle sur les skateurs. Comment ça se fait ?

— Je ne fais pas une fixette, je réplique avec diplomatie. Vous rentrez simplement dans la même case que tous les idiots de cette planète, je n’y suis pour rien.

Je lève les mains dans un signe de dépit assumé.

— J’croirais entendre ma cousine, il se marre en roulant doucement pour se maintenir à mon niveau. Je t’ai dit que j’étais un crack dans ma discipline ?

— Ah bon ? je fais mine de m’extasier. Dans ce cas-là, ça change tout ! Tu es donc le meilleur des idiots de skateurs ! Quel instant privilégié dans ma vie si fade !

— Y’a une raison particulière à ce rejet manifeste ou c’est gratuit ?

La rivalité entre le skate et le patin à roulettes, évidemment. Mais je ne tiens pas à lui confier que je ride aussi. Il a obtenu beaucoup trop d’infos sur moi ces derniers jours. Sans compter que la plupart de nos dialogues tournent déjà à l’affrontement. Pas besoin d’ajouter une tension supplémentaire.

— C’est gratuit, je réponds avec un grand sourire.

— Si je réussis à te décoincer en voiture, en échange, tu devras me regarder droit dans les yeux et me dire que je suis le skateur le plus incroyable que t’as jamais rencontré.

— D’accord.

Tu peux toujours courir, mec.

— Tu ne m’inspires pas confiance, il articule avec méfiance. J’te ramène chez toi, ou c’est encore trop pour aujourd’hui ?

— C’est pas…

Je m’interromps et ravale le « la peine » qui allait sortir spontanément.

— …une mauvaise idée, je corrige en hochant vivement la tête.

— Ce n’est pas ce que tu allais dire.

— T’es télépathe, comme Tory ?

— Non, mais ton front est à dix centimètres de mes yeux, et j’ai lu dessus que tu comptais refuser.

— Voyez-vous ça ! Certains lisent dans les feuilles de thé, toi, dans les plis de mon front.

— C’est un nouveau don qui vient de se révéler à ton contact.

— J’allais accepter. Tu essaies de me faire changer d’avis ?

Il sort de sa poche un trousseau de clés et l’agite sous mon nez.

Nous avançons en silence jusqu’à la voiture puis je m’assieds sur le siège passager et boucle ma ceinture pendant qu’il fourre sa planche dans le coffre. Pendu à son rétro, un cœur en fourrure rouge ne colle absolument pas au personnage. J’ai encore les yeux rivés dessus lorsqu’il s’installe à sa place.

— Oh ! Putain ! il fulmine en le remarquant à son tour.

Il l’arrache et le balance à l’arrière comme s’il était couvert de crasse. Circonspecte, je le dévisage en clignant des paupières.

— J’ai eu une course avec la Love Machine entre midi et deux. J’suis obligé d’accrocher cette horreur en vue et j’ai zappé de l’enlever.

— Tu n’as pas besoin de te justifier, je réponds sur un ton moqueur. Tous les goûts sont dans la nature, et je prône la tolérance.

Il me lâche une œillade blasée. J’affiche en retour un sourire de garce.

— En parlant de ça, vu que t’es aux premières loges, est-ce que la Love Machine tient ses promesses ? je m’enquiers avec curiosité.

— Pourquoi, tu comptes retenter bientôt ?

Je hausse les épaules.

— Aucune idée des résultats, je me contente de conduire en récitant l’alphabet à l’envers dans ma tête. C’est comme une longue absence salvatrice.

— Hum, je vois… L’amour est un concept trop has been pour ta coolitude.

— C’est dingue, j’ai l’impression que tu me connais depuis toujours ! il raille en bouclant sa ceinture à son tour. Trêve de futilités, je te dépose au même endroit que ce matin ?

— Oui, merci. Comment je fais pour te payer, du coup ?

— Celle-ci est pour moi.

— Pourquoi ?

— Ne prends pas cet air méfiant ! Rappelle-toi, je t’avais promis une course gratuite pour te remercier de ne pas avoir gerbé dans ma voiture. Et tu l’as noté toi-même, c’est pas comme si j’essayais de te draguer.

— Dommage, j’aurais adoré te mettre un râteau en bonne et due forme.

— J’ai changé d’avis, ça te fera dix dollars.

— C’est plus cher que ce matin.

— C’est le prix de l’exclusivité.

— On ne va pas encore avoir cette conversation. D’ailleurs, on peut ne pas parler du tout. T’en penses quoi ?

— C’est dommage, grâce à nos bavardages, tu t’es même pas rendu compte qu’on roulait.

La connexion qui se fait soudain dans mon cerveau déferle dans tout mon corps tel un raz-de-marée. Comme si je me réveillais en sursaut, une violente secousse m’agite, et c’est ma ceinture de sécurité qui m’empêche de partir en avant. Prise de court, je n’arrive plus à analyser ce qu’il se passe, la panique me prend d’assaut.

— Merde ! Du calme ! j’entends vaguement mon chauffeur s’affoler.

— Arrête-toi, s’il te plaît. Arrête-toi maintenant !

Il se déporte à droite tandis que je cache ma tête dans mes paumes en m’attendant à ressentir l’appel du vide et le fracas des tonneaux.

— Juliet, regarde-moi. Juliet ! Tout va bien, on est garés.

Je ferme les yeux tellement fort que je vois des petites étoiles sous mes paupières. Je sens une main se poser sur ma nuque, et la voix de Rafael est maintenant toute proche de mon oreille.

Dès que mes tympans arrêtent de siffler et que les bruits ambiants me parviennent normalement, j’expire et ouvre les yeux.

— Hey, relax, OK ?

En entendant ces mots, la colère me submerge.

— Relax ? je crache en m’énervant sur ma ceinture. Relax ? Putain, mais tu crois que j’ai un interrupteur sur lequel je peux appuyer pour me relaxer sur demande, bordel ? Tu crois qu’on s’amuse, que je… que tu…

— Désolé…

— Je finirai le trajet à pied, je le coupe sans l’écouter.

— Attends, on va reprendre la route tranquille et…

— Non. T’avais raison, j’allais refuser tout à l’heure et j’aurais dû m’y tenir.

Je farfouille à l’aveugle dans mon sac, attrape un billet froissé au fond de mon porte-monnaie et le jette dans le vide-poche.

— Pas moyen que tu paies, je t’ai dit que…

Je suis déjà sur le trottoir alors qu’il parle encore et je marche aussi vite que je le peux. Mon prénom résonne derrière moi, mais je n’ai pas envie qu’il me suive. J’accélère sans me retourner.

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