Campus drivers Tome 4 - Love Machine

C. S. Quill · Chapitre 13 sur 63

Pages du PDF

Campus drivers Tome 4 - Love Machine

12 - Juliet

12

 

 

Juliet

 

Je récupère au fond de ma poche ma paire d’écouteurs et déverrouille mon portable pour choisir une playlist.

— Tu veux que je te dépose chez toi ou t’as forcément besoin de ton gourou vaudou ?

Surprise, je me retourne vers la route et repère Rafael, appuyé contre le capot de sa voiture. Je pensais qu’il s’était tiré. Il en redemande ?

— T’es maso ou quoi ?

— Non, je suis responsable. Tu es seule, vulnérable et hypothétiquement encore sous l’effet d’un produit non identifié.

— Je vais très bien, va-t’en.

— Quelle violence !

— Je ne t’ai encore rien jeté à la figure.

— Un peu de respect. Mes ancêtres ont mis beaucoup de cœur à l’ouvrage pour que la génétique m’offre un si beau visage.

— Tu as eu besoin de combien de temps pour construire cette phrase qui rime ?

— Assez pour l’utiliser autant que possible. T’as réellement l’intention de marcher ?

— Oui ! Sans vouloir remettre en question ton sens inné de la psychologie, c’est bien assez pour cette fois. J’habite juste un peu plus loin, j’en profiterai pour me dégourdir les jambes et faire sécher mon tee-shirt humide.

Je tais volontairement une autre raison à ce refus : mon jumeau. C’est une vraie commère, toujours à surveiller ce qui se passe à la fenêtre du salon, comme si un événement incroyable pouvait se dérouler pile devant chez nous. Jusqu’ici, il n’a été témoin que de notre voisin courant nu sous la pluie en hurlant à l’apocalypse, mais il est intimement convaincu que sa vigie portera ses fruits un jour ou l’autre. Si j’autorise ce Campus Driver à me déposer, je lui donnerai raison. Et s’il me voit descendre d’une caisse alors que je l’oblige à marcher depuis des lustres, nul doute qu’il tapera un scandale. Ce chauffeur doit déjà me trouver bizarre, si Warren entre dans l’équation, je suis foutue. Non pas que je donne de l’importance à son estime, mais j’aime autant en rester là.

— Ça roule.

D’ailleurs, à ce propos…

— Avant que tu partes… j’entame en mordant l’intérieur de ma joue. Si tu pouvais rester discret sur ce qu’on a fait ce soir.

J’agite mes mains devant moi, comme pour englober cette situation peu ordinaire. Il les suit des yeux sans broncher jusqu’à ce que je les enfouisse dans mes poches.

— C’est la première fois qu’une fille me dit un truc pareil ! il s’exclame tout à coup. Tu me brises le cœur, Juliet.

— Arrête de prononcer mon prénom comme ça !

Il m’énerve. J’ai besoin qu’il me rassure sur sa discrétion, pas qu’il prenne cet air léger !

— Je suis sérieuse ! Garde ça pour toi, s’te plaît.

Il me scrute un moment avant d’acquiescer.

— J’vois pas bien à qui j’pourrais le raconter, en même temps. Personne ne me croira.

Ses yeux bordés de cils noirs et fournis lui donnent un air difficile à traduire. Impossible de dire s’il me taquine ou s’il est sérieux.

Il fait le tour de sa voiture, ouvre sa portière et, quand je crois qu’il va s’asseoir, il braque son regard sur moi.

— Pour ce que ça vaut, remonte à cheval sans attendre.

— Hiha, je marmonne en hochant la tête.

Il n’est pas le premier à me prodiguer ce conseil, et c’est toujours aussi agaçant, qui plus est lorsque ça vient d’un inconnu crispant. Comme si j’appréciais de vivre avec ce blocage qui me gâche la vie.

— Bonne soirée, je reprends pour clore cet incroyable moment.

Il regarde droit devant lui, revient sur moi et tape deux coups sur son toit. Sans attendre qu’il ajoute quoi que ce soit, je me mets à marcher d’un pas faussement naturel. Je suis sûre qu’il m’observe encore et j’ai horreur de ça. Adopter une démarche naturelle lorsque quelqu’un vous suit des yeux relève de l’exploit. Trébucher serait le clou du spectacle.

— Bonne soirée à toi aussi, Crocsy !

Il a lancé ça par sa fenêtre en me dépassant avec son carrosse old school. Je ne sais pas s’il aperçoit mon doigt d’honneur dans le rétro, mais je me persuade que oui.

Dès que la carrosserie orange a disparu au bout de la rue, j’avance encore de quelques pas avant de prendre conscience que j’ai réussi. Je suis montée dans une voiture, qui a roulé plusieurs kilomètres. Certes, je suis en sueur et mon cœur a palpité si vite que j’ai l’impression d’avoir couru un marathon, mais ce que je retiens, c’est que j’ai réussi.

Heureuse d’avoir relevé ce défi, je lance enfin de la musique et remonte l’avenue. Ce soir, Miami me semble un peu moins étranger. Laisser Portland derrière moi était nécessaire, mais j’ai emporté bien trop de bagages pour reprendre une vie normale.

Je regrette de ne pas avoir agi différemment, d’avoir gardé sous silence ce qui me hante, mais je ne peux plus revenir en arrière. Personne ne comprendrait, et remuer un passé enterré n’apporterait rien de bon.

J’augmente le volume dans mes oreilles pour enrayer ces pensées néfastes.

En poussant la porte de la maison, je jette un coup d’œil derrière moi, habitée par le sentiment d’être observée. La rue est vide — Warren doit être mort d’ennui — mais dans le coin de mon champ de vision, il me semble voir l’arrière d’une voiture orange disparaître. Les effets secondaires du stress me font imaginer n’importe quoi.

— C’est qui ? hurle Warren depuis le salon.

— C’est moi.

— T’étais où, Juice ? il m’interroge alors que je m’assieds dans le fauteuil en face de lui.

— Avec Tory.

— Vous faisiez quoi ?

C’est une vraie commère, qu’est-ce que je disais ? J’exclus qu’il soit au courant des détails de ce que j’entreprends, comme n’importe quel autre membre de ma famille.

— Je l’ai accompagnée à son club d’herboristes.

— C’est un nom de code pour des cultivateurs de marijuana ?

— Bien sûr que non, idiot.

— Depuis quand tu t’intéresses à ça ?

— J’élargis l’éventail de mes possibles. Adule-moi pour ça, merci.

— Je préférerais que tu ouvres la portière d’une caisse. Ou ton chemisier devant quelqu’un. Le reste ne te servira à rien.

— T’es sérieux ? je pouffe en secouant la tête.

— Pas vraiment, mais j’attends toujours tes explications sur ton rencard avorté.

— J’étais pas prête, c’est tout. J’ai compris que je devais soigner une chose après l’autre et que rencontrer quelqu’un n’arrivait pas en pole position.

— Ça veut dire qu’on va enfin aller à la fac en bagnole ?

Derrière son air taquin, je lis son soutien profond. Je culpabilise toujours qu’il ne soit pas au courant de tout, mais je me console en me disant que je le préserve de ce qui me lacère de l’intérieur.

— Tu as mangé ? je change de sujet.

— Évidemment que non ! Les parents vont rentrer tard, Sonny et Dana sont déjà partis en soirée, je me sens abandonné. Je t’attendais pour que tu nous fasses des sandwiches.

— Bon sang, je t’ai beaucoup trop materné quand on était gosses, je déclare en rigolant tout en m’éloignant vers la cuisine.

Je sors tout ce qu’il faut, prépare deux assiettes et reviens dans le salon. Je n’ai aucun appétit mais je mange en écoutant Warren me raconter les dernières frasques d’Isha et leurs grands projets dès qu’ils seront réunis en septembre prochain.

C’est dommage, l’angoisse est déjà de retour et ne m’a laissé aucun répit après ma petite victoire de ce soir. Je suis fatiguée d’avancer vers le bout d’un tunnel qui ne fait que s’allonger.

— On se mate un film ? me propose Warren une fois le repas fini.

— Non merci, j’ai des cours à relire pour demain.

— La Juliet mauvaise élève me manque aussi, il ronchonne en prenant la télécommande.

Cette Juliet-là, les conséquences de ses actes ont été terribles et indélébiles. Je refuse de lui ressembler mais je n’ai toujours pas trouvé qui être à la place. Même s’il n’en a pas conscience, chaque fois que Warren évoque celle que j’étais à Portland, je suis encore plus désorientée.

Je prends une douche rapide et m’allonge sur mon lit. Les mains croisées sur mon ventre, je scrute la fissure qui traverse le plafond. Elle me fait penser à la mienne, celle, invisible, à laquelle je pourrais finir par m’habituer si elle ne s’agrandissait pas millimètre après millimètre. À ce rythme, un jour, tout s’écroulera. Ne voulant pas m’effondrer, je suis prête à partir en quête de tout ce qui pourrait la colmater. Comme ce tour en voiture ce soir qu’il va falloir renouveler. J’ai un tas de choses à exorciser.

Sur l’oreiller voisin, mon portable vibre et affiche un message de Tory.

TORY : Comment tu te sens ? Sur une échelle de 1 à 10, tu me

détestes à quel point ?

JULIET : Disons un petit 3. Pour la potion qui m’a fait idolâtrer

une maudite boîte aux lettres.

TORY : Je me suis pris un savon par le club d’herboristes… Il

ne faut JAMAIS mélanger deux plantes dont je tairai le nom ici

(au cas où des hackers traîneraient dans le coin). Sache que j’ai

brûlé mes notes sur ce philtre dont l’humanité doit être

préservée.

JULIET : Magnifique. Et je vais bien, je crois. C’était moins

insurmontable que prévu.

TORY : Alors on poursuit la mission ?

JULIET : La nuit me portera conseil, mais autant battre le fer

tant qu’il est chaud.

TORY : J’adore lire ça ! Bon, je dois me concentrer, le grand

maître des herbes me regarde de travers. Kiss !

J’aime me dire que le destin a mis sur ma route une copine comme elle pour une bonne raison. Indéfinissable, hors de contrôle et investie d’une mission amicale pour me sortir de mes retranchements. Je ne sais pas si je serais capable de lui rendre la pareille. Plus personne ne doit jamais avoir besoin de moi.

Mon portable toujours en main, je cherche l’application Campus Drivers sur le store et l’installe. Pendant qu’elle charge, je repense au chauffeur de ce soir qui, même s’il a failli me rouler dessus avec son skate de plouc, s’est montré patient et prévenant.

— Tu vas vraiment faire ça ? je me demande à moi-même en ouvrant l’appli.

Je surfe sur l’interface, fais défiler les profils des cinq conducteurs et m’arrête plus longuement sur celui de Rafael Torres. Je ne me vois pas retenter l’expérience avec l’un de ses coéquipiers. Il y a bien cette Amy, mais elle a l’air impressionnante. Rafael a l’avantage de savoir à qui il a affaire et moi aussi.

— Allez Juliet, clique…

Comme avec mon inscription à la Love Machine, le doute me submerge, et je me trouve ridicule. Je balance le téléphone au bout de mon lit et reprends ma contemplation de la fissure. Elle n’est pas plus longue qu’il y a cinq minutes ?

— Rhaaa !

Je frappe des poings et des pieds contre mon matelas, attirant l’attention de Patch qui passe justement la porte de ma chambre. Il s’arrête et me toise avec intérêt avant de venir poser son museau sur ma couette.

— Aboie une fois pour oui, deux fois pour non, je le missionne en dernier recours.

Son silence insolent n’arrange pas mon dilemme, jusqu’à ce qu’il largue un son s’approchant d’un « Wow… » narquois.

— Est-ce que tu te paies ma tête, chien galeux ? J’espère que tu es sûr de toi, mon vieux. Ce « oui » que tu as choisi peut avoir de grandes conséquences… Mais soit, allons-y.

Je reprends mon téléphone et crée mon profil.

— Pour le pseudo… je réfléchis à voix haute, qu’est-ce que tu dis de @Julietaroulettes ? Non, trop long. @Julietisback ? Moche.

Après de longues minutes à tergiverser, je prends une autre direction.

— Oublions le Juliet, je repars à zéro.

OceanofPDF.com