Campus drivers Tome 4 - Love Machine
52 - Juliet
52
Juliet
Il est 3 heures du matin et j’ai les paupières grandes ouvertes, perturbée de me sentir aussi calme après le séisme qui m’a frappée. La maison est silencieuse, je crois que tout le monde a fini par s’endormir.
Allongée au bord de mon lit, une main sur la tête de Patch qui ronfle par terre, je scrute la fissure sur mon plafond. C’est bizarre, je la croyais plus longue. Plus large. Plus inquiétante. Mais à mesure que je la regarde, je remarque qu’elle est moins terrible que dans mes souvenirs. Est-ce que c’est normal que je sois si apaisée ?
Deux coups sont frappés à ma porte entrouverte, le battant s’écarte lentement, laissant apparaître Warren appuyé contre l’encadrement. Vu sa mine froissée, il ne doit pas réussir à trouver le sommeil lui non plus.
— Est-ce que ça va ? je lui demande en m’asseyant.
Il n’a pas dit grand-chose tout à l’heure.
— C’est pas à toi de me demander ça.
Il éteint la lumière, avance dans le noir et s’allonge à côté de moi, droit comme un « i ».
— Est-ce que ça va ? il m’interroge.
— On dirait que je viens de descendre de la plus grande montagne russe jamais construite et que j’ai perdu tous mes repères. J’ai un drôle de contrecoup, c’est bizarre.
Où sont l’angoisse et la peur ? Où est passée la pointe tranchante qui s’était logée entre mes côtes ?
— Pourquoi tu m’as rien dit ? il chuchote tout bas.
— J’pouvais pas… Quand j’ai ouvert les yeux à l’hôpital et que j’ai compris que personne ne savait, j’ai pas su mettre des mots sur l’indicible. Vous étiez si heureux que je sois en vie, je ne voulais pas que vous portiez ça vous aussi.
— C’est ce que font les gens qui s’aiment, Juice. Partager les épreuves, compter les uns sur les autres…
Il n’y a pas de reproches dans sa voix mais du regret.
— Pourquoi j’ai pas compris ? il souffle encore plus doucement. J’aurais dû le voir, le sentir…
Je glisse mes doigts entre les siens et les serre fort. Des bruits de pas résonnent dans le couloir jusqu’à ce que Dana et Sonny apparaissent sur le pas de ma porte. Ils nous rejoignent, et ma sœur pose sa tête sur ma poitrine.
— Dana, tes cheveux m’empêchent de respirer, et tu sais que j’ai horreur de ce shampooing qui sent la noix de coco.
— Autant t’y habituer, parce que je vais dormir avec toi jusqu’à ce que tu te remettes à pisser au lit.
— Pas besoin d’en arriver là.
— Je ne louperai plus rien, elle souffle en s’accrochant à moi.
— Moi non plus, renchérit Sonny en nous montant dessus.
— Warren toujours au sommet, rajoute mon jumeau en sautant sur le dos de Sonny.
Après la montagne russe, c’est une montagne de Monroe qui me cloue au lit.
— S’il vous plaît… je croasse. Je vois la lumière au bout du tunnel, les gars. Il me faut de l’air.
Le poids sur mon corps disparaît, je remue mes bras et mes jambes en ressentant une légèreté plus profonde. Trois mains sont posées sur mon ventre, j’y ajoute la mienne en écoutant leurs respirations, appréciant cet apaisement inespéré.
— Je suis désolée.
À la fois de vous l’avoir caché et révélé.
Sonny se redresse sur ses coudes pour me regarder.
— Quoi qu’il se passe, il faut en parler, Juice. Ne te laisse plus jamais happer par tes pensées alors qu’on est là pour les partager et t’aider à balayer celles qui sont fausses.
Deux autres têtes se dressent, et je prends soudain conscience plus clairement de mon erreur. Ce soir, chaque mot que j’ai prononcé n’a pas eu le même effet que lorsqu’ils résonnaient dans mon esprit. Mois après mois, ils m’ont empoisonnée de l’intérieur, me guidant dans la mauvaise direction.
— Vous m’avez quand même aidée. Si vous m’aviez pas poussée à m’inscrire à cette Love Machine, j’aurais pas remis un pied dans une voiture. Je serais restée coincée dans ce moule foireux encore un long moment.
— Et t’aurais pas rencontré Rafael, ajoute Warren en tournant sa tête vers moi.
Mon cœur se serre.
— Ouais…
— Avant de partir, il m’a demandé de te dire qu’il était désolé. Je ne sais pas comment c’est possible mais je crois que ce pauvre fou est amoureux de toi.
Pour cacher mon trouble, je lui file un coup de coude en pouffant.
— C’est toi qui as mauvais goût, frangin.
— Tu l’aimes aussi, non ?
Je gonfle mes joues avant de relâcher l’air. J’étais furieuse contre Rafael tout à l’heure, furieuse qu’il m’ait arraché mon bouclier sans sommation. Je lui ai reproché de m’avoir laissé croire que je devenais cette Juliet que je voulais, mais je suis la seule fautive de l’histoire. Je me suis menti à moi-même, j’ai interprété les réactions de Rafael de la façon qui m’arrangeait. J’avais tellement peur de mon propre reflet que j’ai gardé les yeux fermés alors que lui, il ne me quittait pas du regard. Je ne sais pas comment il s’est débrouillé pour percevoir mon double jeu, mais je me demande quand même de qui il est amoureux.
— Je ne sais même plus quel morceau de moi a passé tout ce temps avec lui ni la Juliet qu’il a embrassée.
— Attends, quoi ? me coupe ma sœur.
— Vous vous êtes embrassés ? s’étouffe Sonny.
— Quand ça ? enchaîne Warren.
— D’accord… C’est trop bizarre de parler autant d’un coup. Vous voulez pas aller vous coucher ?
Ils ne bougent pas d’un centimètre.
— OK, c’était tout à l’heure. Il a enfoncé sa langue dans ma bouche en me…
La paume de Sonny tombe sur mes lèvres, je me retiens de rire.
— N’exagère pas. Je peux tout entendre mais je suis ton grand frère, j’ai mes limites.
— C’était chouette, je reprends. Non, c’était génial, mais là… Je ne sais plus trop ce que je ressens ni si je suis capable d’être avec quelqu’un. Il y a eu trop d’émotions ce soir pour que j’y voie clair. Je m’étonne encore de ne pas être recroquevillée au fond de mon placard. J’ai compris que celle que j’étais avant ne peut pas disparaître, mais celle que je suis devenue n’est pas complètement à mettre à la poubelle. Je dois construire un pont entre les deux, et ce serait peut-être mieux de le faire seule.
Cette fois, c’est la main de Warren qui s’abat sur mon front.
— Aïe !
Une deuxième fois.
— Eh ! Arrête de me cogner !
— Apparemment, c’est pas encore imprimé dans ta tête de mule, il articule en tapant mon front une troisième fois. Il y a une tonne de choses que tu peux faire solo, comme nettoyer ma chambre par exemple, me préparer à manger ou repasser mon linge.
— Oui, bien sûr…
— Ce que Warren essaie lamentablement de dire, rigole ma sœur, c’est que tu as la chance d’être entourée de personnes pour qui tu comptes, alors même que tu oses sortir avec tes Crocs à vomir. D’ailleurs, si la Juliet silencieuse qui va nous quitter pouvait les emporter avec elle…
— Ce que Dana essaie lamentablement de dire, articule à son tour Sonny, c’est que ce serait trop con de pas tenter le coup avec Rafael alors qu’il est clairement in love de toi. En deux ans, c’est le premier à avoir trouvé la combinaison secrète de ton coffre-fort, et tu vas me faire croire qu’il a suffi qu’il s’énerve de ton silence pour que tu lui balances tout ? Moi, je pense que dans le fond, t’as trouvé le seul mec à qui t’as su le dire. Enfin, le hurler, mais peu importe.
— En plus, il en connaît déjà un rayon sur toi et, pourtant, il te kiffe, souligne mon jumeau. J’insiste encore sur ce miracle.
— Tu cherches à me convaincre parce que tu rêves d’un chauffeur, j’ironise.
— J’avoue que ça pèse dans la balance.
— Et si j’y arrive plus ? je murmure. Je repars de zéro, en quelque sorte.
— Je dirais que tu repars plutôt de deux. T’as réussi à remonter en voiture avec lui. Et à devenir amie avec lui. Alors, j’crois qu’il y a encore pas mal de choses que tu vas réussir.
— J’en mets sa jambe à couper, déclare Sonny.
— Hey ! je réagis en frappant son épaule.
— C’était drôle !
— Il aurait ri, je confirme en l’imaginant.
Alors que je pense à Raf, la fatigue commence enfin à pointer son nez, et plus personne ne parle. Ou presque.
— Oh ! Est-ce qu’il sait que tu vas probablement le saucissonner avec les draps quand il pioncera avec toi ? chuchote Sonny.
— Tais-toi et dors, idiot.
Mes frères sont les premiers à s’endormir, chacun d’un côté du lit. Au milieu, collée à Dana dont le bras est toujours en travers de ma poitrine, je me rejoue une dernière fois ce qu’il s’est passé ce soir. Je n’aurais plus jamais à imaginer ça.
Je me rejoue aussi les derniers moments avec Owen, cette seconde où il m’a regardée droit dans les yeux avant de braquer son volant d’un coup sec. J’ai encore du chemin à faire pour effacer ma culpabilité, mais les paroles de mon père ont dilué cette encre du passé qui rédigeait mon futur.
Je ne sais pas de quoi sera fait demain matin ni les jours suivants, mais ce dont je suis sûre, c’est que je ne me suis plus sentie aussi bien depuis une éternité.
OceanofPDF.com