Campus drivers Tome 4 - Love Machine
26 - Juliet
26
Juliet
Mue par cet élan de confiance, je m’allonge à plat ventre pour attraper Fran et Rosetta sous mon lit et enfile mes Impala iridescents en bloquant toute pensée parasite qui pourrait s’infiltrer dans mon esprit. Je scratche mes protections aux genoux, coudes et poignets, puis adresse à mon reflet dans le miroir une moue encourageante et deux pouces dressés.
Je descends dans la cuisine me préparer des sandwichs puis crie un « bonne soirée, ne faites rien qui pourrait me dégoûter ! » à mes parents. Je claque ensuite la porte d’entrée, saute les quatre marches du perron et glisse jusqu’au trottoir devant chez moi.
Je localise ma prochaine destination sur mon GPS et clipse mon casque. Fonce sans te retourner, Juliet.
Sorti de nulle part, mon chien se matérialise à ma droite et me fait sursauter.
— Hey, Patch ! J’ai failli t’oublier, mon vieux.
Il lâche un bref aboiement sourd. Je suis capable de décrypter sans mal son « petite garce sans cœur » rancunier.
— Désolée, je me suis décidée sur un coup de tête. Ne me mate pas comme ça ! On y va ?
Il s’assied en me scrutant, bâille, se remet sur ses quatre pattes puis s’éloigne vers la maison. Il se retourne après une poignée de secondes, pour vérifier que je ne loupe pas sa sortie de scène théâtrale. Bon sang, ce chien est une drama queen.
— Joue pas les susceptibles ! je lui lance pendant qu’il monte les marches.
Il parcourt le perron et s’installe dans son panier sous la fenêtre de la cuisine.
— Tant pis pour toi, vieux râleur.
En glissant sur un patin après l’autre, je prends de la vitesse, traverse deux quartiers et débouche sur le bord de mer. Je longe la plage sur plusieurs kilomètres tandis que le vent qui souffle dans mon dos me fait gagner du temps et ménage mes efforts. Je vais avoir besoin de toute mon énergie pour braver les limites que je me suis imposées en arrivant à Miami. Cela dit, je remonte en voiture et j’ai une sorte de nouvel ami, alors le chemin semble tout tracé pour que je m’en tire ce soir.
— Nous y voilà, je chuchote en enfouissant mes mains moites dans la poche ventrale de mon pull.
Au-dessus de ma tête, sur une large planche en bois, les mots « LOT 11 » sont gravés en lettres capitales. Je me mords les doigts de ne pas avoir tiré Patch par les poils pour qu’il m’accompagne. Sa présence m’aurait permis d’avoir quelqu’un sur qui compter si jamais je regrette ce que je m’apprête à faire.
Depuis que j’ai rencontré Georgia il y a plus d’un mois, j’ai souvent hésité à répondre à son invitation. Je n’ai pas sauté le pas immédiatement, me trouvant mille excuses pour retourner à mon spot habituel. Je n’étais pas prête. Mais ce soir, j’ai envie de tester. Pour voir… Comme avec mon inscription à la Love Machine. D’accord, elle s’est conclue par un échec, mais les patins ne m’ont jamais fait défaut. C’est le moment de voir jusqu’où je peux corriger la trajectoire que j’ai adoptée depuis des mois et qui ne me mène nulle part. J’y arrive avec Rafael, je peux peut-être doubler la mise.
J’ai à peine poussé la grille que je suis déjà repérée.
— Pincez-moi, je rêve ! s’exclame une voix depuis le sommet d’une rampe.
Je reconnais Georgia à ses nombreuses tresses épaisses. Elle s’élance sans appréhension, saute par-dessus une pyramide et dérape devant moi.
— Je savais que tu te pointerais !
— Ah oui ?
— Non, en fait, j’étais sûre de t’avoir foutu la trouille à jamais, elle chuchote. Mais je me vante partout d’avoir hérité du sixième sens légendaire de ma mère, alors je dois conserver ma réputation devant mes potes, tu comprends ?
Elle désigne les personnes qui occupent le skatepark en me gratifiant d’un clin d’œil. Merde, elles sont nombreuses !
— Les filles, c’est Juliet ! elle clame. La nana que j’ai espionnée dans ce vieux park de tueur en série !
Des têtes se tournent dans ma direction, des roulettes crissent sur le béton, et je me retrouve très vite encerclée par un grand nombre de casques de toutes les couleurs. Très nombreuses.
— Faut absolument que tu leur montres comment tu rides !
— Sans vouloir te foutre la pression, Georgia nous a largement vanté tes figures, précise celle au casque violet.
— Zéro pression, c’est clair, je bafouille.
— Je m’appelle Elie, elle se présente. Avec le casque jaune, c’est Betty ; le bleu, c’est Sam ; le rose, Penelope ; le vert, Chloé ; l’orange, Yasmine ; le doré…
Je perds le fil mais hoche la tête poliment. Elles sont au moins une dizaine autour de moi, jamais je ne vais mémoriser qui est qui. Ça me rappelle mon arrivée dans mon nouveau lycée après avoir quitté Portland. Oh bon sang ! Qu’est-ce qui m’a pris de venir ici ?
— Tes patins sont hyper cool ! me complimente Sam, ou Chloé, ou qui qu’elle soit.
— Merci.
J’avais l’habitude de rouler avec quelques patineuses à Portland, mais il n’y avait pas cette atmosphère de groupe soudé, facilement palpable. Je ne me sens pas à l’aise. La nouvelle moi ne souhaite plus faire partie d’une bande, parce que ça implique de créer des liens et de compter les uns sur les autres. Je m’interdis de retomber là-dedans. Hors de question de reproduire les mêmes erreurs.
Mon cœur bat vite, je viens à peine d’arriver et je suis déjà en train de stresser.
— Suis-moi, m’invite Georgia. J’vais te montrer pourquoi le Lot 11 surpasse mille fois ton vieux spot défoncé.
Un petit effort, Juliet.
À une vitesse de croisière, je roule à côté d’elle et l’écoute me présenter l’étendue des possibilités offertes par cet endroit.
Petit à petit, je me calme grâce au pouvoir des roulettes.
Ce spot est en effet incroyable. Je détaille tout ce que je vois, anticipant déjà comment en exploiter chaque centimètre. Étant donné qu’il est dans la liste de Rafael, j’envisage ce qu’on pourra filmer ici quand on reviendra ensemble. D’ailleurs, il va falloir que je lui avoue mon passe-temps favori. Je n’en peux plus de l’accompagner dans des parks sans jamais pouvoir les tester. Je n’ai pas encore osé, mais ça figure dans ma to-do list de névrosée de l’amitié.
— Vas-y, prends tes marques, conclut Georgia en tapant dans ses mains.
Elle file au bord du bowl et le dévale sans crainte, m’offrant un espace de découverte en solo. Elle ne me connaît pas, pourtant elle a flairé mon caractère fuyant et respecte mes limites. Il ne m’en faut pas davantage pour m’élancer et oublier tout ce qui me pollue l’esprit depuis que ce ravin s’est ouvert sous moi il y a deux ans.
— Je comprends pourquoi Georgia nous a parlé de toi pendant des semaines ! lance l’une des filles alors que je reviens vers mon sac pour me désaltérer.
Elie, si je ne me trompe pas. Chacune des patineuses est venue se mêler à mes exercices. Au bout d’une heure, je commence à les différencier.
— D’où tu sors ? hallucine Sam. C’est pas humain de patiner comme ça sans se briser la nuque.
— Je suis d’accord, c’était cosmique ! renchérit Betty.
Je sais que je me débrouille bien après une décennie à m’entraîner presque tous les jours, mais les compliments me gênent toujours. Je n’arrive pas à les accueillir avec un simple merci. Vu tous les défauts que j’accumule en parallèle, ça sonne faux.
— Je me ramasse plein de fois aussi, je bredouille. J’ai eu de la chance, ce soir. Y’a des jours où je passe plus de temps à plat ventre que debout sur mes patins.
— T’es un monstre à roulettes, c’est tout, assure Georgia.
— Et t’es dans notre team, maintenant ! se réjouit Penelope. Il te faut un casque d’une nouvelle couleur, je vais le commander en rentrant. Je vote pour argenté !
Ouh là ! On se calme !
— Grave, c’est une trop bonne idée ! valide Chloé.
— Allez-y mollo, les filles, tempère Georgia. Vous allez la faire fuir.
Elle pose son bras sur mon épaule dans un geste qui se veut rassurant.
— Te fais pas de bile, je les empêcherai de t’inviter à leurs soirées pyjama.
— Merci, je ris doucement en me soustrayant à son contact. Ce spot est très cool, en tout cas. C’est vrai qu’à côté du mien, c’est le jour et la nuit.
— Enfin tu recouvres la raison. Ça signifie que tu vas revenir ?
J’en ai envie. J’aime l’ambiance ici et l’esprit de ce groupe de filles. C’est motivant de passer du temps avec des gens qui ont le même centre d’intérêt que moi. Tant qu’elles ne m’en demandent pas plus, je suis prête à les revoir.
— Oui, je reviendrai sûrement la semaine prochaine.
Je préfère malgré tout ne pas trop m’avancer. Je ne suis pas à l’abri d’un coup de mou.
— Génial ! elles scandent toutes en partageant des regards complices.
— Mais le casque argenté, c’est un non définitif.
On dirait qu’elles maîtrisent un lien télépathique et qu’elles échangent une même pensée qui m’échappe. Je perçois dans un murmure le mot « jammer », mais je ne vois pas ce qu’il signifie. Georgia lâche un « chut » et me tend un sachet de chips dans lequel je pioche.
— Ça te dirait de venir manger chez moi, la semaine prochaine ? C’est la tradition dans ma famille. On ramène tous nos potes pour une bonne grosse bouffe le mercredi soir. C’est tranquille.
Son invitation me prend de court. Ma bouche répond spontanément.
— Le mercredi, j’ai un cours de salsa.
Mais qu’est-ce que je raconte ?
— Sérieux ? J’adore la salsa ! On était faites pour se rencontrer ! C’est où ?
— À Miami.
— Oui, ça, je m’en doutais un peu, elle se marre. Ça tombe à pic, ça faisait un moment que j’avais envie de m’y remettre. T’es inscrite dans quelle école ?
— Sals’Academy ? je tente du bout des lèvres.
— Jamais entendu parler.
— Bon, OK, j’ai menti, je n’apprends pas la salsa ! je débite d’une seule traite.
Elle arbore un rictus diabolique.
— J’le savais. J’ai le nez pour ça.
— Désolée, j’ai paniqué.
— À cause d’une invitation à dîner ?
— Ouais…
— On dévore pas nos convives, hein !
— Peut-être une prochaine fois…
— Tu résistes, elle rigole sans se formaliser. D’accord, pas de repas mercredi, mais je compte sur toi pour m’apprendre ta pirouette. J’ai jamais réussi à la rentrer.
Elle enfile son sweat et rabat la capuche sur sa tête.
— Tu vois, Juliet, mon unique but est de te drainer de ton savoir, pas de te forcer à être mon amie.
Son ton est rieur et tolérant. Comme je le pensais, elle voit clair dans mon jeu, ce qui facilite les choses.
J’inspire profondément et acquiesce. Après tout, je me suis éclatée ce soir et je ne prends pas beaucoup de risques à venir m’amuser ici une fois par semaine. Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi détendue.
Je m’apprête à repartir patiner quand mon cerveau connecte tout à coup deux informations.
— Attends, tu dis que tu manges en famille les mercredis soir en ramenant toutes tes copines ? je récite en me remémorant l’invitation de Rafael.
Elle n’est quand même pas…
— ¡Holà, chicas! crie soudain une voix depuis la grille.
— Eh merde… soupire Georgia en portant son regard vers l’entrée. J’ai encore moins de chance de te convaincre, maintenant.
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